Les Celtes du Moyen Âge à la Renaissance
À la fin de l’Antiquité, l’empire romain disparaît en Occident au profit de nouvelles entités, les royaumes dits « barbares », qui portent souvent le nom des peuples d’origine germanique qui s’y sont installés : Burgondes, Francs, Goths… Mais des substrats celtiques persistent. Certains font même preuve d’une étonnante vigueur et vont rester indépendants plusieurs siècles encore. Ils vont contribuer à maintenir vivante une certaine forme de culture celte qui, à diverses époques, ressurgit à travers toute l’Europe. À la fin du iiie siècle, dans les années 280, l’empire romain est confronté à une grave crise. En Gaule, des insurrections éclatent. Aux frontières, les Germains se font de plus en plus pressants et, dans la Manche, des Saxons multiplient des raids. En Bretagne, l’archéologie confirme que cette période est une rupture. Dans les campagnes, de nombreuses villas sont incendiées comme à Mané-Vegen dans la ria d’Étel. Les villes se fortifient et diminuent en surface. Au ive siècle, l’Europe occidentale doit faire face aux grandes invasions. Des peuples germains, dont certains sont fédérés, c’est-à-dire utilisés par les Romains comme troupes impériales, s’installent dans les provinces gauloises. Après la chute de l’empire romain d’Occident, en 476, ces peuples vont s’organiser en royaumes indépendants dont le principal - les Francs -, va donner son nom à une partie de l’ancienne Gaule. À noter que des territoires gallo-romains demeurent indépendants de la tutelle germaine jusqu’à la fin de l’Antiquité. C’est le cas de la région de Paris qui résiste un temps aux Francs et à leur roi Clovis. Une autre entité celtique émerge sur le Continent, il s’agit de l’Armorique, défendue semble-t-il par des troupes venues de l’île de Bretagne. À partir du IVe siècle, peut-être auparavant, des Bretons commencent à s’installer à la pointe et sur la côte nord de la péninsule armoricaine. Cette migration paraît avoir été plus massive dans les deux siècles qui suivent. Ces Bretons apportent leur langue et certaines de leurs coutumes. Ils donnent leur nom à la péninsule qui va devenir la petite Bretagne. Les raisons de cette migration semblent complexes. Les Bretons insulaires ont pu fuir les invasions germaines qui touchent aussi leur île que les légions romaines ont quittée en 410 après Jésus-Christ. Ils ont combattu les Pictes écossais et faire face aux raids des Irlandais. De plus, des Saxons et des Angles se sont installés dans le sud-est de l’actuelle Angleterre. Ils vont peu à peu repousser les populations brittoniques vers le nord et l’ouest. Du ve au viiie siècle, plusieurs royaumes celtes perdurent dans l’île de Bretagne : le Gododdin dans le sud de l’Écosse, les principautés galloises et l’actuelle Cornouailles britannique. Mais l’avancée des Saxons et des Angles a séparé ces différentes entités, même si les liens entre elles et la péninsule armoricaine perdurent. Les royaumes celtes du nord disparaissent au viie siècle. Au ixe siècle, la Cornouailles passe sous le contrôle des rois du Wessex, mais elle conserve jusqu’à nos jours de fortes particularités, ainsi qu’une langue celtique, le cornique, disparu au xixe siècle et recréé au siècle suivant. Des anciens Bretons insulaires, seuls les Gallois vont préserver longtemps leur indépendance, jusqu’au xiie siècle. Ils conservent également leur langue, toujours vivante aujourd’hui et de fortes particularités. Ils sont reconnus actuellement comme l’une des nations du Royaume-Uni actuel.
À côté de ces peuples brittoniques, l’Irlande apparaît comme un conservatoire de la civilisation celtique. Jamais romanisée, elle a conservé une organisation sociale et politique héritée de l’âge de La Tène. La christianisation de l’île, à partir du ve siècle, change la donne, mais l’Irlande conserve nombre de structures celtiques. Les moines irlandais vont transcrire un certain nombre de récits mythologiques et de textes législatifs qui fournissent l’une des principales sources documentaires pour comprendre la civilisation celte. Au ve siècle, des Irlandais - les « Scots » comme on les nomme alors - fondent de petits royaumes sur l’île de Bretagne, comme au pays de Galles et surtout dans le sud-ouest de l’actuelle Écosse, où le royaume du Dal Riada va peu à peu s’étendre. Il va ensuite fusionner avec les principautés pictes, des peuples dont l’appartenance à la communauté celtique est cependant mise en doute par certains historiens. En tout état de cause, au haut Moyen Âge éclôt une autre entité celte, dans le nord de l’île de Bretagne, l’Écosse qui demeurera un État indépendant jusqu’au xvie siècle, avant d’être uni, en 1707, à l’Angleterre. L’Écosse est aujourd’hui reconnue comme nation au sein du Royaume-Uni, où elle jouit d’une forte autonomie, depuis la dévolution acquise après le referendum de septembre 1997.
À la fin du viiie siècle après Jésus-Christ, les Celtes qui avaient dominé la majeure partie de l’Europe, plus d’un millénaire auparavant, ne perdurent plus en tant qu’entités indépendantes que dans l’extrême ouest de l’Europe, en Bretagne armoricaine, en Cornouailles, au pays de Galles, en Irlande, en Écosse et dans l’île de Man. Par ailleurs, les relations entre ces différents peuples sont loin d’être toujours amicales. Les royaumes bretons du haut Moyen Âge se font régulièrement la guerre, quand ils ne doivent pas repousser les raids des Pictes et des Scots. Ils sont aussi divisés linguistiquement, notamment entre peuples brittoniques et peuples gaéliques (Irlande, Écosse, Man). Éclaté en apparence, cet archipel celtique du haut Moyen Âge cultive pourtant des valeurs communes, comme l’illustrent le mythe émergeant du roi Arthur et le développement d’une forme de christianisme original.
Arthur et la matière de Bretagne
Le roi Arthur a-t-il jamais existé ? Nul ne le sait et l’essentiel n’est sans doute pas là. Chercher les traces historiques et rationnelles de son existence relève d’une quête d’un improbable Graal. Le contexte de ses aventures supposées est lui plus intéressant, mais fort troublé. Elles ont en effet pour cadre une période que les historiens britanniques appellent les Dark ages, les « âges obscurs », en raison de la faiblesse des sources écrites. Il se situe à la charnière entre l’Antiquité et le haut Moyen Âge, à la fin de la présence romaine dans l’île de Bretagne. En 410 après Jésus-Christ, l’empereur Honorius écrit aux cités bretonnes pour leur demander d’assurer seules leur défense, essentiellement contre d’autres Celtes, les Scots d’Irlande et les Pictes d’Écosse. En 425, un chef breton, Vortigern, aurait fait appel à des mercenaires germains pour renforcer les Bretons. Mais ces Germains, trouvant le pays à leur goût, tentent de s’y installer. Des peuplades germaniques, les Saxons, les Jutes et les Angles entreprennent alors la colonisation de l’île. Les Celtes bretons les combattent et remportent quelques succès vers 500. Mais ce n’est qu’un répit et, au cours des siècles suivants, les Germains continuent leur progression. Après avoir contrôlé le riche estuaire de la Tamise, ils progressent vers l’ouest et le nord. Au VIIe siècle, les Bretons sont définitivement repoussés à l’ouest, en Cornouailles et au pays de Galles. Ces royaumes bretons sont loin d’être unis et se déchirent entre eux. Pour arrêter les luttes fratricides et encourager la résistance contre les Anglo-Saxons, les Bretons développent alors une propagande qui héroïse les meilleurs combattants, rappelle les victoires passées et prophétise le départ des envahisseurs. C’est dans ce contexte qu’apparaît le personnage d’Arthur.
Le nom d’Arthur est pour la première fois cité dans l’un des plus anciens textes en langue brittonique, le Livre de Gododdin, qui aurait été rédigé par l’un des grands bardes du haut Moyen Âge, Aneirin, vers 600. Ce texte nous est parvenu grâce à un manuscrit gallois de 1250. Il comporte plus d’un millier de vers, mais reste fragmentaire. Il raconte le siège d’une cité du royaume des Angles, Cattraeth (peut-être Catterick dans le Yorkshire) par l’armée du Gododdin, venue de la région d’Edinburgh. Il fait surtout le panégyrique des trois cents guerriers celtes tombés lors des combats, dont un certain Gwawddur, qu’évoque la strophe 102. Certains chercheurs ont vu dans cette mention à Arthur un ajout tardif du xiiie siècle. D’autres soulignent la vraisemblance d’une telle allusion et insistent sur le fait que le Livre de Gododdin n’est pas un récit merveilleux, mais l’éloge des exploits de guerriers celtes massacrant des Germains. C’est-à-dire l’une des occupations favorites de l’aristocratie bretonne de l’époque, à laquelle Arthur ou ses avatars appartenaient. D’autre part, l’archéologie montre que si les populations anglo-saxonnes ont conquis assez rapidement l’est de l’actuelle Angleterre dans la seconde moitié du ve siècle, elles sont stoppées dans leur essor dans la première moitié du siècle suivant. Cela tend à démontrer que les Bretons de l’époque ont su s’organiser efficacement et poser de réels problèmes militaires aux Anglo-saxons. Qu’un ou plusieurs chefs de guerre aient pu fédérer les Bretons semble envisageable. Ce sont leurs souvenirs qui sont sans aucun doute à l’origine du mythe arthurien.
Après le Livre du Gododdin, il faut ensuite attendre quelques siècles pour que de nouvelles mentions d’Arthur soient faites dans des textes en langue galloise. On en retrouve des allusions dans le Livre de Taliesin, dans le Livre noir et dans les Triades. Il s’agit de récits de natures très diverses, des poèmes, des chroniques, des récits semi-légendaires, où se croisent influences celtiques archaïques, références aux classiques gréco-latins et au christianisme. À l’origine, il devait s’agir de textes récités par des bardes, transmis et donc déformés de génération en génération avant leur transcription au xe siècle ou vers l’an Mille.
Arthur y est décrit en tant que chef de guerre des Bretons et possède plusieurs titres, de celui d’empereur à chef des seigneurs, “penn teyrned”. On y vante sa sagesse et, surtout, ses combats contre les Saxons. Mais son personnage commence à évoluer. De combattant, il devient aussi une figure mythologique, capable d’exploits guerriers extraordinaires contre les mortels comme les monstres surnaturels. Il est le héros de quêtes d’objets magiques dans des contrées lointaines ou dans l’Au-delà. Ainsi, dans les Dépouilles de l’autre monde, Arthur est associé à l’un des grands thèmes de la mythologie celtique, celui des chaudrons, objets dans lesquels certains ont vu la genèse du mythe du Graal. À bord de son navire Prydwenn, Arthur part dans une autre contrée celte, l’Irlande, à la recherche du chaudron d’abondance qui procure une force extraordinaire aux épées, sauf celles des pleutres. On retrouve également Arthur dans un conte des Mabinogi, Kulhwch et Olwen, où il montre sa capacité à assurer la défense de l’île en débarrassant la Bretagne du sanglier monstrueux, Twch Trwyth. Cette chasse fabuleuse va amener Arthur à pérégriner à travers tous les territoires celtes de l’époque. Accompagné d’hommes venus d’Armorique et de Bretagne, Arthur poursuit le sanglier en Irlande. Puis, Twch Trwyth passe au pays de Galles qu’il ravage, avant qu’Arthur ne parvienne à l’acculer et à le noyer dans la Severn. Dans l’affrontement entre le guerrier Arthur - dont le totem est l’ours et le sanglier, autre animal mythique des Celtes -, certains chercheurs, dont le médiéviste Michel Pastoureau, y ont d’ailleurs vu le récit déformé et mythifié de l’opposition, dans la société celtique archaïque, entre les castes guerrières et sacerdotales, entre les combattants et les druides. À travers les récits cymriques archaïques, Arthur apparaît donc comme l’archétype d’un des personnages centraux de la civilisation celtique : le guerrier. Il est décrit comme entretenant une troupe autour de lui, se déplaçant sans cesse, guerroyant ou chassant des animaux fabuleux. Une caractéristique qui rappelle d’ailleurs une autre grande épopée celte, celle des guerriers de Finn Mac Cumhail, la garde rapprochée du haut roi d’Irlande. Comme Arthur et ses compagnons, ils vagabondent dans leur île qu’ils défendent en cas d’invasion. Finn et les Fenians se lancent également dans des quêtes lointaines, affrontent des monstres et des sorcières… Certains historiens ont même avancé l’idée qu’en raison de la proximité géographique du pays de Galles et de l’Irlande, du fait de l’existence de petites principautés irlandaises sur le littoral du Pembroke et du Dyfed, que la trame du récit arthurien a pu être fournie par l’épopée feniane.
Arthur est également nommé dans plusieurs vies de saints, écrites au début du XIIe siècle, une époque faste pour l’hagiographie au pays de Galles. À cette époque, les élites intellectuelles tentent de renforcer leur identité face à un nouvel envahisseur, les Normands. Ils financent des recherches historiques afin d’affirmer les racines celtiques du christianisme local et de renforcer la légitimité de leurs institutions. Ces vitae évoquent Arthur, mais d’une manière différente des récits bardiques. Ainsi, dans la Vie de saint Cadog, écrite vers 1100, Arthur y est désigné comme rex, roi, mais il est également présenté comme débauché et joueur. Le portrait est moins sévère dans la Vie de saint Illtud, un chevalier armoricain devenu religieux et qui rend visite au prestigieux roi Arthur. On retrouve encore des allusions peu flatteuses au roi Arthur dans les vies de Carannog et de Padarn. D’une manière générale, Arthur est cependant dépeint comme un guerrier invincible, combattant partout où se trouvent des Bretons, du pays de Galles à l’Armorique, en passant par la Cornouailles. Même présenté sous des travers honteux, Arthur est orchestré. C’est ainsi le cas par le copiste connu sous le nom de Caradog de Llancarfan, l’un des premiers à lier Arthur et Glastonbury, au monastère duquel il est arrivé vers 1130. Ainsi, la Vie de saint Gildas, rédigée par Caradog, met en scène le saint et Arthur. Or, une biographie précédente, rédigée au monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys, dans le pays vannetais, n’évoque nullement une telle rencontre. De même, l’ouvrage de Gildas, De la décadence de la Bretagne, narrant l’histoire de l’île aux IVe et Ve siècles, ne fait aucune mention d’Arthur. En revanche, Caradog fait d’Arthur l’un des grands bienfaiteurs de Glastonbury, où Gildas aurait été quelque temps ermite. Pour le copiste, il s’agit d’une manière de rappeler que cette ville a été le premier archevêché de Bretagne, avant que Canterbury, l’Anglo-Saxonne, ne devienne le centre spirituel de l’île. Ce faisant, Caradog promeut Glastonbury comme l’un des hauts lieux de la chrétienté celtique et du légendaire arthurien, une théorie promise à un bel avenir.
Arthur apparaît également dans l’Histoire des Bretons, un ensemble de textes remontant aux VIIIe et IXe siècles pour les plus anciens. Elle est attribuée à un moine, un certain Nennius. Inspirée par l’Enéide, cette Histoire fait de Brutus, un Troyen, l’ancêtre des Bretons. Outre l’invasion romaine, elle met en scène le combat légendaire entre le dragon rouge, symbolisant les Bretons et le dragon blanc des Saxons. Le dragon rouge est aujourd’hui devenu l’emblème du pays de Galles et demeure associé à Arthur. Qu’ils soient rédigés en gallois ou en latin, ces textes du haut Moyen Âge nous donnent une vision patriotique d’un roi Arthur, défendant les Bretons et massacrant des Anglo-Saxons. Accompagné de guerriers valeureux, il parcourt les îles Britanniques et l’Armorique. Il est à la fois l’archétype du guerrier celte et sa sublimation, car il incarne à la fois le souvenir de la grandeur militaire des Bretons et leur fol espoir, bien des siècles plus tard, de pouvoir encore repousser l’envahisseur à la mer. C’est au IIe siècle avant Jésus-Christ que la civilisation celtique a atteint son extension maximale, de la Turquie actuelle à la péninsule Ibérique, de l’Italie du nord à l’Écosse, de la Gaule à la Bohême… Divisés politiquement et ethniquement, les Celtes partageaient cependant un ensemble de valeurs, de mythes et de comportements. Comme la Grande-Bretagne du début du haut Moyen Âge, leur société était dominée par une caste aristocratique guerrière. Peut-être ce socle culturel commun fournit-il une des explications de l’énorme succès de la littérature arthurienne dans toute l’Europe, à partir du xiie siècle ? Pourtant, s’il garde son caractère de valeureux combattant, la figure d’Arthur va encore évoluer pour répondre aux valeurs du bas Moyen Âge, particulièrement celle de la chevalerie et de l’amour courtois. Geoffroy de Monmouth développe dans ses textes pour les Bretons du Continent tend à accréditer cette thèse. Geoffroy de Monmouth est avant tout l’auteur d’un des premiers best-sellers de l’histoire occidentale avec son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, une véritable geste - au sens médiéval du terme - des Bretons. On en connaît en effet plusieurs dizaines d’exemplaires datant du XIIe siècle, un fait exceptionnel à une époque où les livres valent une fortune. En associant Bretons armoricains, Cornouaillais et Gallois au prestigieux roi Arthur, Geoffroy de Monmouth est ainsi l’un des premiers auteurs à faire l’apologie d’une certaine forme de « panceltisme ». Son Arthur est d’ailleurs un roi conquérant, contrôlant une multitude de royaumes dans les îles Britanniques et sur le Continent. Son Histoire va avoir un grand retentissement et servir de point d’inspiration à nombre d’auteurs qui, dans les îles Britanniques ou sur le Continent, vont développer la littérature arthurienne à travers notamment les premiers « romans », c’est-à-dire des récits en langue romane.
Geoffroy de Monmouth était proche de Robert de Gloucester, un homme puissant à la cour d’Angleterre où la littérature arthurienne va connaître un fort engouement. La nouvelle dynastie des Plantagenêt porte une grande attention au mythe Arthurien qu’elle va tenter de s’accaparer. Par exemple, les Plantagenêt encouragent des fouilles dans l’abbaye de Glastonbury. Elles aboutissent à la découverte d’une soi-disant tombe du roi d’Arthur et de la reine Guenièvre. Originaire de l’ouest de la France, cette dynastie constitue un véritable empire au XIIe siècle, principalement avec le roi d’Angleterre Henri II et sa femme Aliénor d’Aquitaine. En finançant les écrivains, ils sont en grande partie responsables de la diffusion de la matière de Bretagne en Europe. Ce mécénat Plantagenêt obéit sans doute à certains objectifs de propagande. Établis récemment dans l’île au détriment des Saxons, les Normands ont pu voir d’un bon œil la diffusion de récits présentant ces derniers comme des envahisseurs eux-mêmes. Par ailleurs, en conquérant une partie du pays de Galles et en plaçant un des leurs à la tête du duché de Bretagne, les Plantagenêt ont sans doute vu dans le mythe arthurien un élément symbolique commun à leurs territoires disparates. Comme expliquer autrement le fait que l’héritier de Geoffroy, le fils aîné d’Henri II a été prénommé Arthur. Duc de Bretagne à la mort de son père et destiné à être sacré roi d’Angleterre, il sera assassiné par son oncle Jean sans Terre en 1202. Un crime qui met un terme au rêve de certains d’unifier l’île de Bretagne et sa sœur armoricaine sous le règne d’un nouvel Arthur. Il est vrai qu’à cette époque, le roi des Bretons insulaires du haut Moyen Âge semble avoir traversé la Manche, pour la petite Bretagne où la légende va également se développer.
Arthur et l’Armorique
Arthur est présent dans les chroniques bretonnes du Continent dès le XIe siècle. À cette époque, le Chronicon du Mont-Saint-Michel mentionne qu’en 421, Arthur “fort et courtois” était roi des Bretons. À la même époque, dans la Vie de saint Goueznou, rédigée vers 1029, l’auteur évoque les combats d’Arthur contre les Saxons et ses actions sur le Continent. Geoffroy de Monmouth évoque à de nombreuses reprises le roi Hoël d’Armorique, cousin et fidèle soutien d’Arthur. Au XVe siècle, alors que se développe une idéologie indépendantiste en Bretagne, sous l’égide des ducs de la maison de Montfort, les chroniqueurs et historiens vont faire appel à Arthur pour légitimer la souveraineté de la principauté. Alain Bouchart y fait ainsi mention dans ses Grandes croniques de Bretaigne (1514), dans laquelle Arthur vient aider les Bretons armoricains et combat même un géant à Paris. Plusieurs indices suggèrent que le roi Arthur aurait été un personnage populaire en Bretagne, à la fin du Moyen Âge, sans que l’on sache comment ce thème s’est diffusé. S’appuyait-il sur des récits bardiques du haut Moyen Âge ? A-t-il été influencé par des récits collectés par des Bretons en Grande-Bretagne, notamment après l’invasion normande de 1066, ou s’est-il diffusé en même temps que la matière de Bretagne dans toute l’Europe du XIIe siècle ? Toujours est-il que les Bretons semblent également avoir fait d’Arthur un de leur héros. Dans un de ses textes, le poète français Rutebeuf se moque ainsi de la croyance des Bretons dans le retour du roi Arthur, censé leur rendre leurs terres insulaires.
Par ailleurs, les premières représentations iconographiques d’Arthur se trouvent peut-être en petite Bretagne, dans l’église de saint Jacques et saint Guirec à Perros-Guirec. Il serait représenté sur des chapiteaux romans du XIe siècle. Les historiens s’interrogent bien sur le fait qu’il s’agisse ou non du roi Arthur, mais la légende populaire l’a enterré non loin de là, sur l’île d’Aval en Pleumeur-Bodou. Il s’agit d’un petit îlot dont le patronyme rappelle assurément la légendaire Avalon, où Arthur est supposé dormir en attendant son retour. Un détail troublant, au début du XXe siècle, est fourni par la découverte de sépultures de guerriers, vraisemblablement du haut Moyen Âge. Mais, lorsqu’on évoque la geste arthurienne en Bretagne, c’est particulièrement la forêt de Brocéliande qui vient à l’esprit. La légende, et quelques érudits du XIXe et du XXe siècle, ont créé un récit y plaçant plusieurs épisodes. Selon eux, Merlin qui y possèderait même un tombeau, ainsi que de la fée Morgane qui hantait le Val sans retour. Cette forêt du pays de Rennes est aujourd’hui devenue l’un des hauts lieux de la légende arthurienne.
Si l’engouement pour la matière de Bretagne et le légendaire arthurien ont connu une éclipse à partir du XVIe, elle connaît un regain d’intérêt à partir de la fin du XVIIIe siècle avec le développement de la celtomanie, puis avec le courant romantique du XIXe siècle. Nombre d’érudits et de folkloristes bretons vont alors mettre en valeur les hauts faits du roi Arthur. Comme on le verra, ce dernier est également au cœur de l’idée interceltique qui se développe au XIXe siècle. Ainsi, Glastonbury devient une étape obligée pour les délégations bretonnes qui se rendent en visite chez les cousins gallois, comme celle de 1838, à laquelle participait La Villemarqué et qui est à l’origine du renouveau des relations interceltiques.
Les chrétientés celtiques
Les Celtes des îles Britanniques ont été christianisés à la fin de l’Antiquité et au début du haut Moyen Âge. Mais là encore, ils ont développé des formes particulières de spiritualité, en rapport avec leur organisation sociale, ainsi que le remarque le frère Marc Simon de l’abbaye de Landévennec :
Dans cette société à prédominance clanique, ignorante de la vie urbaine des cités, le fait le plus typique et le plus gros de conséquence avait été le développement massif d’un monachisme sui generis, inséré dans les petits royaumes locaux, influencé on ne sait trop comment par l’Orient, et cela au détriment de la parochia diocésaine, les monastères eux-mêmes prenant le relais de la cité épiscopale. De là toute une imprégnation de la vie disciplinaire et liturgique par un fort courant de spiritualité monastique marqué par l’ascèse et la pénitence, les records d’endurance dans la prière, le peregrinatio pro Dei amore à jamais immortalisé dans la Navigation de saint Brendan, sorte d’exil volontaire et volontiers missionnaire, enfin les « pénitentiels », heureux mariage de la discipline sacramentelle de la réconciliation et des vieilles coutumes juridiques du wergeld. À quoi s’attachait un attachement quasi passionnel à une date de Pâques ailleurs obsolète et à des rites liturgiques particuliers.
Isolés de Rome par les invasions barbares et la création de royaumes germaniques souvent païens ou convertis à des cultes jugés hérétiques comme l’arianisme, les Celtes occidentaux développent donc leur propre Église, qui n’en reste pas moins fidèle au pape. Les usages celtiques ou « scotiques » ne disparaîtront qu’au IXe siècle. La hiérarchie catholique romaine entreprend alors une lutte méthodique contre cette forme de foi qui la heurte surtout par sa forme d’organisation, comme le souligne Olivier Loyer :
Pourquoi cet acharnement ? C’est que le monachisme décentralisé, qui est l’essence des chrétientés celtiques, est contraire à l’esprit romain. Il convient en revanche à la mentalité, comme à l’état social, des Celtes. Il permet en somme au christianisme de s’enter directement sur la souche barbare. Cela est vrai pour une part des Bretons, qui n’ont subi que faiblement la colonisation romaine ; cela est vrai surtout, et d’étonnante façon, pour les Gaëls, qui ne l’ont pas connue. Les chrétientés celtiques nous offrent ainsi l’exemple d’un christianisme extrême occidental qui ne doit pratiquement rien à l’ordre romain.
Un des éléments étonnants de ce christianisme celtique réside dans le fait qu’il s’est implanté dans tous les actuels pays celtiques, même si ses missionnaires se sont aventurés bien plus loin, fondant des monastères sur le Continent et jusque dans les Alpes ou en Méditerranée. Aux VIIe et VIIIe siècles, l’Irlande devient d’ailleurs un des grands foyers européens de culture. Dans les monastères, les moines recopient les classiques de l’Antiquité et les retransmettent ensuite sur le Continent. Ils transcrivent également de nombreux récits historiques et légendaires qui constituent aujourd’hui, l’une des principales sources pour comprendre la civilisation celtique archaïque. On retrouve donc les usages « scotiques » dans les églises d’Irlande, d’Écosse, du pays de Galles, de Cornouailles et en Bretagne armoricaine. La péninsule est, il est vrai, christianisée par un certain nombre d’ecclésiastiques venus d’outre-Manche ou d’Irlande. Car, comme le souligne Olivier Loyer, « s’il faut chercher au pays de Galles le berceau du monachisme celtique, c’est en Irlande cependant qu’il faut en voir l’épanouissement. » Ces moines se distinguent par l’apparence, particulièrement par leur tonsure. Les cheveux du front sont rasés en arc de cercle alors que les cheveux de l’arrière du crâne sont laissés longs. Ils promeuvent également une curieuse forme de croix à laquelle est associé un cercle, sans doute un rappel des cultes solaires païens. Cette croix celtique reste aujourd’hui l’un des symboles communs aux pays celtes et demeure très répandue, principalement dans les cimetières.
Signe de l’influence des autres pays celtiques sur la Bretagne du haut Moyen Âge, parmi les sept saints fondateurs qui auraient créé les premiers évêchés et structuré le futur territoire breton, la majorité vient du pays de Galles. C’est le cas de Paul-Aurélien à Saint-Pol-de-Léon, de Samson à Dol, de Tugdual à Tréguier et de Malo à Saint-Malo. Brioc de Saint-Brieuc est d’origine cornique. Saint Patern de Vannes serait armoricain d’origine, mais il aurait longtemps vécu en Bretagne insulaire. Ces saints ont fait l’objet d’un culte important au Moyen Âge. Il perdure d’ailleurs de nos jours et contribue à entretenir l’idée d’une communauté spirituelle entre la Bretagne et les îles Britanniques.
D’autres saints évangélisateurs venaient d’Irlande, à l’instar de saint Ronan, fondateur entre autre de Locronan, où il aurait christianisé une antique pratique païenne, la Troménie, remontant à l’époque gauloise. Ce sont ces missionnaires gallois et irlandais qui fondent également les nouvelles paroisses, les Plou et les Lan, qui correspondent en grande partie à l’organisation communale actuelle de la basse Bretagne. Après la défaite du chef breton Morvan, l’empereur des Francs, Louis Le Pieux se rend en Bretagne en 818. Il s’assure de la soumission de la noblesse lors d’une cérémonie qui a probablement lieu à Carhaix, l’ancien chef-lieu gallo-romain des Osismes. Puis, il se rend à Landévennec, où il obtient du père abbé le renoncement aux « usages scotiques ». L’Église bretonne semble rentrer dans la normalité. Pourtant quelques décennies plus tard, le chef breton Nominoë qui a vaincu les Francs à plusieurs reprises entend assurer l’indépendance spirituelle de sa principauté. Il chasse les évêques d’origine franque et tente de faire reconnaître Dol-de-Bretagne comme siège d’archevêché afin de se séparer de la tutelle de l’archevêché de Tours. Ce « schisme » breton durera plus de deux siècles, jusqu’à la fin du XIe siècle.
Mais c’est surtout dans la pratique religieuse que les Celtes vont continuer à se singulariser. Olivier Loyer souligne cette continuité :
Ce serait une erreur d’affirmer qu’il n’en est rien resté. L’esprit qui animait cette épopée s’est, dans une certaine mesure, perpétué. On peut en effet découvrir, sous les divergences qui séparent aujourd’hui les pays celtes, la continuité d’une tradition. […] L’esprit celte est essentiellement religieux ; esprit hanté d’absolu et qui ne marchande pas son engagement quand il croit connaître le chemin qui mène à Dieu.
Cette singularité va perdurer malgré la rupture qu’a constituée la conversion au protestantisme des Gallois, des Cornouaillais et des Écossais à partir du XVIe siècle, alors que l’Irlande et la Bretagne restaient profondément catholiques.
On voit aisément quels traits caractérisent une telle nature. Au premier chef, le refus de tout compromis. Tempérament religieux tout d’une pièce. Au plan dogmatique, cela se manifeste par le choix de positions théologiques extrêmes : soit le calvinisme le plus sévère, soit le catholicisme le plus intransigeant. Cela se manifeste au plan moral par l’austérité, l’exigence inhumaine, le goût des performances ascétiques, que nous avons tant de fois soulignées. En second lieu, la simplicité de la foi. La foi du Celte, aussi complexe et baroque qu’elle puisse être, surchargée parfois de superstitions, est néanmoins tranchée. L’esprit du libre examen lui répugne. Il lui faut une doctrine qui ne permette pas le doute ; il lui faut tout prendre ou tout laisser.
Le christianisme celtique a profondément marqué les différents pays celtiques au haut Moyen Âge et il est l’un des révélateurs les plus solides d’une communauté culturelle et spirituelle entre ces différents territoires. Même s’il disparaît au IXe siècle, des traits communs subsistent. D’autre part, l’hagiographie en rappelant l’origine des saints bretons du haut Moyen Âge contribue certainement au maintien du souvenir de cette communauté culturelle. Le souvenir, voire le culte de ces saints celtiques du haut Moyen Âge sera d’ailleurs exploité par plusieurs des promoteurs de l’interceltisme contemporain.
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