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Lundi 15 octobre 2012 1 15 /10 /Oct /2012 15:59


Les Celtes du Moyen Âge à la Renaissance

À la fin de l’Antiquité, l’empire romain disparaît en Occident au profit de nouvelles entités, les royaumes dits « barbares », qui portent souvent le nom des peuples d’origine germanique qui s’y sont installés : Burgondes, Francs, Goths… Mais des substrats celtiques persistent. Certains font même preuve d’une étonnante vigueur et vont rester indépendants plusieurs siècles encore. Ils vont contribuer à maintenir vivante une certaine forme de culture celte qui, à diverses époques, ressurgit à travers toute l’Europe. À la fin du iiie siècle, dans les années 280, l’empire romain est confronté à une grave crise. En Gaule, des insurrections éclatent. Aux frontières, les Germains se font de plus en plus pressants et, dans la Manche, des Saxons multiplient des raids. En Bretagne, l’archéologie confirme que cette période est une rupture. Dans les campagnes, de nombreuses villas sont incendiées comme à Mané-Vegen dans la ria d’Étel. Les villes se fortifient et diminuent en surface. Au ive siècle, l’Europe occidentale doit faire face aux grandes invasions. Des peuples germains, dont certains sont fédérés, c’est-à-dire utilisés par les Romains comme troupes impériales, s’installent dans les provinces gauloises. Après la chute de l’empire romain d’Occident, en 476, ces peuples vont s’organiser en royaumes indépendants dont le principal - les Francs -, va donner son nom à une partie de l’ancienne Gaule. À noter que des territoires gallo-romains demeurent indépendants de la tutelle germaine jusqu’à la fin de l’Antiquité. C’est le cas de la région de Paris qui résiste un temps aux Francs et à leur roi Clovis. Une autre entité celtique émerge sur le Continent, il s’agit de l’Armorique, défendue semble-t-il par des troupes venues de l’île de Bretagne. À partir du IVe siècle, peut-être auparavant, des Bretons commencent à s’installer à la pointe et sur la côte nord de la péninsule armoricaine. Cette migration paraît avoir été plus massive dans les deux siècles qui suivent. Ces Bretons apportent leur langue et certaines de leurs coutumes. Ils donnent leur nom à la péninsule qui va devenir la petite Bretagne. Les raisons de cette migration semblent complexes. Les Bretons insulaires ont pu fuir les invasions germaines qui touchent aussi leur île que les légions romaines ont quittée en 410 après Jésus-Christ. Ils ont combattu les Pictes écossais et faire face aux raids des Irlandais. De plus, des Saxons et des Angles se sont installés dans le sud-est de l’actuelle Angleterre. Ils vont peu à peu repousser les populations brittoniques vers le nord et l’ouest. Du ve au viiie siècle, plusieurs royaumes celtes perdurent dans l’île de Bretagne : le Gododdin dans le sud de l’Écosse, les principautés galloises et l’actuelle Cornouailles britannique. Mais l’avancée des Saxons et des Angles a séparé ces différentes entités, même si les liens entre elles et la péninsule armoricaine perdurent. Les royaumes celtes du nord disparaissent au viisiècle. Au ixe siècle, la Cornouailles passe sous le contrôle des rois du Wessex, mais elle conserve jusqu’à nos jours de fortes particularités, ainsi qu’une langue celtique, le cornique, disparu au xixe siècle et recréé au siècle suivant. Des anciens Bretons insulaires, seuls les Gallois vont préserver longtemps leur indépendance, jusqu’au xiie siècle. Ils conservent également leur langue, toujours vivante aujourd’hui et de fortes particularités. Ils sont reconnus actuellement comme l’une des nations du Royaume-Uni actuel.

À côté de ces peuples brittoniques, l’Irlande apparaît comme un conservatoire de la civilisation celtique. Jamais romanisée, elle a conservé une organisation sociale et politique héritée de l’âge de La Tène. La christianisation de l’île, à partir du ve siècle, change la donne, mais l’Irlande conserve nombre de structures celtiques. Les moines irlandais vont transcrire un certain nombre de récits mythologiques et de textes législatifs qui fournissent l’une des principales sources documentaires pour comprendre la civilisation celte. Au ve siècle, des Irlandais - les « Scots » comme on les nomme alors - fondent de petits royaumes sur l’île de Bretagne, comme au pays de Galles et surtout dans le sud-ouest de l’actuelle Écosse, où le royaume du Dal Riada va peu à peu s’étendre. Il va ensuite fusionner avec les principautés pictes, des peuples dont l’appartenance à la communauté celtique est cependant mise en doute par certains historiens. En tout état de cause, au haut Moyen Âge éclôt une autre entité celte, dans le nord de l’île de Bretagne, l’Écosse qui demeurera un État indépendant jusqu’au xvie siècle, avant d’être uni, en 1707, à l’Angleterre. L’Écosse est aujourd’hui reconnue comme nation au sein du Royaume-Uni, où elle jouit d’une forte autonomie, depuis la dévolution acquise après le referendum de septembre 1997.

À la fin du viiie siècle après Jésus-Christ, les Celtes qui avaient dominé la majeure partie de l’Europe, plus d’un millénaire auparavant, ne perdurent plus en tant qu’entités indépendantes que dans l’extrême ouest de l’Europe, en Bretagne armoricaine, en Cornouailles, au pays de Galles, en Irlande, en Écosse et dans l’île de Man. Par ailleurs, les relations entre ces différents peuples sont loin d’être toujours amicales. Les royaumes bretons du haut Moyen Âge se font régulièrement la guerre, quand ils ne doivent pas repousser les raids des Pictes et des Scots. Ils sont aussi divisés linguistiquement, notamment entre peuples brittoniques et peuples gaéliques (Irlande, Écosse, Man). Éclaté en apparence, cet archipel celtique du haut Moyen Âge cultive pourtant des valeurs communes, comme l’illustrent le mythe émergeant du roi Arthur et le développement d’une forme de christianisme original.

Arthur et la matière de Bretagne

Le roi Arthur a-t-il jamais existé ? Nul ne le sait et l’essentiel n’est sans doute pas là. Chercher les traces historiques et rationnelles de son existence relève d’une quête d’un improbable Graal. Le contexte de ses aventures supposées est lui plus intéressant, mais fort troublé. Elles ont en effet pour cadre une période que les historiens britanniques appellent les Dark ages, les « âges obscurs », en raison de la faiblesse des sources écrites. Il se situe à la charnière entre l’Antiquité et le haut Moyen Âge, à la fin de la présence romaine dans l’île de Bretagne. En 410 après Jésus-Christ, l’empereur Honorius écrit aux cités bretonnes pour leur demander d’assurer seules leur défense, essentiellement contre d’autres Celtes, les Scots d’Irlande et les Pictes d’Écosse. En 425, un chef breton, Vortigern, aurait fait appel à des mercenaires germains pour renforcer les Bretons. Mais ces Germains, trouvant le pays à leur goût, tentent de s’y installer. Des peuplades germaniques, les Saxons, les Jutes et les Angles entreprennent alors la colonisation de l’île. Les Celtes bretons les combattent et remportent quelques succès vers 500. Mais ce n’est qu’un répit et, au cours des siècles suivants, les Germains continuent leur progression. Après avoir contrôlé le riche estuaire de la Tamise, ils progressent vers l’ouest et le nord. Au VIIe siècle, les Bretons sont définitivement repoussés à l’ouest, en Cornouailles et au pays de Galles. Ces royaumes bretons sont loin d’être unis et se déchirent entre eux. Pour arrêter les luttes fratricides et encourager la résistance contre les Anglo-Saxons, les Bretons développent alors une propagande qui héroïse les meilleurs combattants, rappelle les victoires passées et prophétise le départ des envahisseurs. C’est dans ce contexte qu’apparaît le personnage d’Arthur.

Le nom d’Arthur est pour la première fois cité dans l’un des plus anciens textes en langue brittonique, le Livre de Gododdin, qui aurait été rédigé par l’un des grands bardes du haut Moyen Âge, Aneirin, vers 600. Ce texte nous est parvenu grâce à un manuscrit gallois de 1250. Il comporte plus d’un millier de vers, mais reste fragmentaire. Il raconte le siège d’une cité du royaume des Angles, Cattraeth (peut-être Catterick dans le Yorkshire) par l’armée du Gododdin, venue de la région d’Edinburgh. Il fait surtout le panégyrique des trois cents guerriers celtes tombés lors des combats, dont un certain Gwawddur, qu’évoque la strophe 102. Certains chercheurs ont vu dans cette mention à Arthur un ajout tardif du xiiie siècle. D’autres soulignent la vraisemblance d’une telle allusion et insistent sur le fait que le Livre de Gododdin n’est pas un récit merveilleux, mais l’éloge des exploits de guerriers celtes massacrant des Germains. C’est-à-dire l’une des occupations favorites de l’aristocratie bretonne de l’époque, à laquelle Arthur ou ses avatars appartenaient. D’autre part, l’archéologie montre que si les populations anglo-saxonnes ont conquis assez rapidement l’est de l’actuelle Angleterre dans la seconde moitié du ve siècle, elles sont stoppées dans leur essor dans la première moitié du siècle suivant. Cela tend à démontrer que les Bretons de l’époque ont su s’organiser efficacement et poser de réels problèmes militaires aux Anglo-saxons. Qu’un ou plusieurs chefs de guerre aient pu fédérer les Bretons semble envisageable. Ce sont leurs souvenirs qui sont sans aucun doute à l’origine du mythe arthurien.

Après le Livre du Gododdin, il faut ensuite attendre quelques siècles pour que de nouvelles mentions d’Arthur soient faites dans des textes en langue galloise. On en retrouve des allusions dans le Livre de Taliesin, dans le Livre noir et dans les Triades. Il s’agit de récits de natures très diverses, des poèmes, des chroniques, des récits semi-légendaires, où se croisent influences celtiques archaïques, références aux classiques gréco-latins et au christianisme. À l’origine, il devait s’agir de textes récités par des bardes, transmis et donc déformés de génération en génération avant leur transcription au xe siècle ou vers l’an Mille.

Arthur y est décrit en tant que chef de guerre des Bretons et possède plusieurs titres, de celui d’empereur à chef des seigneurs, “penn teyrned”. On y vante sa sagesse et, surtout, ses combats contre les Saxons. Mais son personnage commence à évoluer. De combattant, il devient aussi une figure mythologique, capable d’exploits guerriers extraordinaires contre les mortels comme les monstres surnaturels. Il est le héros de quêtes d’objets magiques dans des contrées lointaines ou dans l’Au-delà. Ainsi, dans les Dépouilles de l’autre monde, Arthur est associé à l’un des grands thèmes de la mythologie celtique, celui des chaudrons, objets dans lesquels certains ont vu la genèse du mythe du Graal. À bord de son navire Prydwenn, Arthur part dans une autre contrée celte, l’Irlande, à la recherche du chaudron d’abondance qui procure une force extraordinaire aux épées, sauf celles des pleutres. On retrouve également Arthur dans un conte des Mabinogi, Kulhwch et Olwen, où il montre sa capacité à assurer la défense de l’île en débarrassant la Bretagne du sanglier monstrueux, Twch Trwyth. Cette chasse fabuleuse va amener Arthur à pérégriner à travers tous les territoires celtes de l’époque. Accompagné d’hommes venus d’Armorique et de Bretagne, Arthur poursuit le sanglier en Irlande. Puis, Twch Trwyth passe au pays de Galles qu’il ravage, avant qu’Arthur ne parvienne à l’acculer et à le noyer dans la Severn. Dans l’affrontement entre le guerrier Arthur - dont le totem est l’ours et le sanglier, autre animal mythique des Celtes -, certains chercheurs, dont le médiéviste Michel Pastoureau, y ont d’ailleurs vu le récit déformé et mythifié de l’opposition, dans la société celtique archaïque, entre les castes guerrières et sacerdotales, entre les combattants et les druides. À travers les récits cymriques archaïques, Arthur apparaît donc comme l’archétype d’un des personnages centraux de la civilisation celtique : le guerrier. Il est décrit comme entretenant une troupe autour de lui, se déplaçant sans cesse, guerroyant ou chassant des animaux fabuleux. Une caractéristique qui rappelle d’ailleurs une autre grande épopée celte, celle des guerriers de Finn Mac Cumhail, la garde rapprochée du haut roi d’Irlande. Comme Arthur et ses compagnons, ils vagabondent dans leur île qu’ils défendent en cas d’invasion. Finn et les Fenians se lancent également dans des quêtes lointaines, affrontent des monstres et des sorcières… Certains historiens ont même avancé l’idée qu’en raison de la proximité géographique du pays de Galles et de l’Irlande, du fait de l’existence de petites principautés irlandaises sur le littoral du Pembroke et du Dyfed, que la trame du récit arthurien a pu être fournie par l’épopée feniane.

Arthur est également nommé dans plusieurs vies de saints, écrites au début du XIIe siècle, une époque faste pour l’hagiographie au pays de Galles. À cette époque, les élites intellectuelles tentent de renforcer leur identité face à un nouvel envahisseur, les Normands. Ils financent des recherches historiques afin d’affirmer les racines celtiques du christianisme local et de renforcer la légitimité de leurs institutions. Ces vitae évoquent Arthur, mais d’une manière différente des récits bardiques. Ainsi, dans la Vie de saint Cadog, écrite vers 1100, Arthur y est désigné comme rex, roi, mais il est également présenté comme débauché et joueur. Le portrait est moins sévère dans la Vie de saint Illtud, un chevalier armoricain devenu religieux et qui rend visite au prestigieux roi Arthur. On retrouve encore des allusions peu flatteuses au roi Arthur dans les vies de Carannog et de Padarn. D’une manière générale, Arthur est cependant dépeint comme un guerrier invincible, combattant partout où se trouvent des Bretons, du pays de Galles à l’Armorique, en passant par la Cornouailles. Même présenté sous des travers honteux, Arthur est orchestré. C’est ainsi le cas par le copiste connu sous le nom de Caradog de Llancarfan, l’un des premiers à lier Arthur et Glastonbury, au monastère duquel il est arrivé vers 1130. Ainsi, la Vie de saint Gildas, rédigée par Caradog, met en scène le saint et Arthur. Or, une biographie précédente, rédigée au monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys, dans le pays vannetais, n’évoque nullement une telle rencontre. De même, l’ouvrage de Gildas, De la décadence de la Bretagne, narrant l’histoire de l’île aux IVe et Ve siècles, ne fait aucune mention d’Arthur. En revanche, Caradog fait d’Arthur l’un des grands bienfaiteurs de Glastonbury, où Gildas aurait été quelque temps ermite. Pour le copiste, il s’agit d’une manière de rappeler que cette ville a été le premier archevêché de Bretagne, avant que Canterbury, l’Anglo-Saxonne, ne devienne le centre spirituel de l’île. Ce faisant, Caradog promeut Glastonbury comme l’un des hauts lieux de la chrétienté celtique et du légendaire arthurien, une théorie promise à un bel avenir.

Arthur apparaît également dans l’Histoire des Bretons, un ensemble de textes remontant aux VIIIe et IXe siècles pour les plus anciens. Elle est attribuée à un moine, un certain Nennius. Inspirée par l’Enéide, cette Histoire fait de Brutus, un Troyen, l’ancêtre des Bretons. Outre l’invasion romaine, elle met en scène le combat légendaire entre le dragon rouge, symbolisant les Bretons et le dragon blanc des Saxons. Le dragon rouge est aujourd’hui devenu l’emblème du pays de Galles et demeure associé à Arthur. Qu’ils soient rédigés en gallois ou en latin, ces textes du haut Moyen Âge nous donnent une vision patriotique d’un roi Arthur, défendant les Bretons et massacrant des Anglo-Saxons. Accompagné de guerriers valeureux, il parcourt les îles Britanniques et l’Armorique. Il est à la fois l’archétype du guerrier celte et sa sublimation, car il incarne à la fois le souvenir de la grandeur militaire des Bretons et leur fol espoir, bien des siècles plus tard, de pouvoir encore repousser l’envahisseur à la mer. C’est au IIe siècle avant Jésus-Christ que la civilisation celtique a atteint son extension maximale, de la Turquie actuelle à la péninsule Ibérique, de l’Italie du nord à l’Écosse, de la Gaule à la Bohême… Divisés politiquement et ethniquement, les Celtes partageaient cependant un ensemble de valeurs, de mythes et de comportements. Comme la Grande-Bretagne du début du haut Moyen Âge, leur société était dominée par une caste aristocratique guerrière. Peut-être ce socle culturel commun fournit-il une des explications de l’énorme succès de la littérature arthurienne dans toute l’Europe, à partir du xiie siècle ? Pourtant, s’il garde son caractère de valeureux combattant, la figure d’Arthur va encore évoluer pour répondre aux valeurs du bas Moyen Âge, particulièrement celle de la chevalerie et de l’amour courtois. Geoffroy de Monmouth développe dans ses textes pour les Bretons du Continent tend à accréditer cette thèse. Geoffroy de Monmouth est avant tout l’auteur d’un des premiers best-sellers de l’histoire occidentale avec son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, une véritable geste - au sens médiéval du terme - des Bretons. On en connaît en effet plusieurs dizaines d’exemplaires datant du XIIe siècle, un fait exceptionnel à une époque où les livres valent une fortune. En associant Bretons armoricains, Cornouaillais et Gallois au prestigieux roi Arthur, Geoffroy de Monmouth est ainsi l’un des premiers auteurs à faire l’apologie d’une certaine forme de « panceltisme ». Son Arthur est d’ailleurs un roi conquérant, contrôlant une multitude de royaumes dans les îles Britanniques et sur le Continent. Son Histoire va avoir un grand retentissement et servir de point d’inspiration à nombre d’auteurs qui, dans les îles Britanniques ou sur le Continent, vont développer la littérature arthurienne à travers notamment les premiers « romans », c’est-à-dire des récits en langue romane.

Geoffroy de Monmouth était proche de Robert de Gloucester, un homme puissant à la cour d’Angleterre où la littérature arthurienne va connaître un fort engouement. La nouvelle dynastie des Plantagenêt porte une grande attention au mythe Arthurien qu’elle va tenter de s’accaparer. Par exemple, les Plantagenêt encouragent des fouilles dans l’abbaye de Glastonbury. Elles aboutissent à la découverte d’une soi-disant tombe du roi d’Arthur et de la reine Guenièvre. Originaire de l’ouest de la France, cette dynastie constitue un véritable empire au XIIe siècle, principalement avec le roi d’Angleterre Henri II et sa femme Aliénor d’Aquitaine. En finançant les écrivains, ils sont en grande partie responsables de la diffusion de la matière de Bretagne en Europe. Ce mécénat Plantagenêt obéit sans doute à certains objectifs de propagande. Établis récemment dans l’île au détriment des Saxons, les Normands ont pu voir d’un bon œil la diffusion de récits présentant ces derniers comme des envahisseurs eux-mêmes. Par ailleurs, en conquérant une partie du pays de Galles et en plaçant un des leurs à la tête du duché de Bretagne, les Plantagenêt ont sans doute vu dans le mythe arthurien un élément symbolique commun à leurs territoires disparates. Comme expliquer autrement le fait que l’héritier de Geoffroy, le fils aîné d’Henri II a été prénommé Arthur. Duc de Bretagne à la mort de son père et destiné à être sacré roi d’Angleterre, il sera assassiné par son oncle Jean sans Terre en 1202. Un crime qui met un terme au rêve de certains d’unifier l’île de Bretagne et sa sœur armoricaine sous le règne d’un nouvel Arthur. Il est vrai qu’à cette époque, le roi des Bretons insulaires du haut Moyen Âge semble avoir traversé la Manche, pour la petite Bretagne où la légende va également se développer.

Arthur et l’Armorique

Arthur est présent dans les chroniques bretonnes du Continent dès le XIe siècle. À cette époque, le Chronicon du Mont-Saint-Michel mentionne qu’en 421, Arthur “fort et courtois” était roi des Bretons. À la même époque, dans la Vie de saint Goueznou, rédigée vers 1029, l’auteur évoque les combats d’Arthur contre les Saxons et ses actions sur le Continent. Geoffroy de Monmouth évoque à de nombreuses reprises le roi Hoël d’Armorique, cousin et fidèle soutien d’Arthur. Au XVe siècle, alors que se développe une idéologie indépendantiste en Bretagne, sous l’égide des ducs de la maison de Montfort, les chroniqueurs et historiens vont faire appel à Arthur pour légitimer la souveraineté de la principauté. Alain Bouchart y fait ainsi mention dans ses Grandes croniques de Bretaigne (1514), dans laquelle Arthur vient aider les Bretons armoricains et combat même un géant à Paris. Plusieurs indices suggèrent que le roi Arthur aurait été un personnage populaire en Bretagne, à la fin du Moyen Âge, sans que l’on sache comment ce thème s’est diffusé. S’appuyait-il sur des récits bardiques du haut Moyen Âge ? A-t-il été influencé par des récits collectés par des Bretons en Grande-Bretagne, notamment après l’invasion normande de 1066, ou s’est-il diffusé en même temps que la matière de Bretagne dans toute l’Europe du XIIe siècle ? Toujours est-il que les Bretons semblent également avoir fait d’Arthur un de leur héros. Dans un de ses textes, le poète français Rutebeuf se moque ainsi de la croyance des Bretons dans le retour du roi Arthur, censé leur rendre leurs terres insulaires.

Par ailleurs, les premières représentations iconographiques d’Arthur se trouvent peut-être en petite Bretagne, dans l’église de saint Jacques et saint Guirec à Perros-Guirec. Il serait représenté sur des chapiteaux romans du XIe siècle. Les historiens s’interrogent bien sur le fait qu’il s’agisse ou non du roi Arthur, mais la légende populaire l’a enterré non loin de là, sur l’île d’Aval en Pleumeur-Bodou. Il s’agit d’un petit îlot dont le patronyme rappelle assurément la légendaire Avalon, où Arthur est supposé dormir en attendant son retour. Un détail troublant, au début du XXe siècle, est fourni par la découverte de sépultures de guerriers, vraisemblablement du haut Moyen Âge. Mais, lorsqu’on évoque la geste arthurienne en Bretagne, c’est particulièrement la forêt de Brocéliande qui vient à l’esprit. La légende, et quelques érudits du XIXe et du XXe siècle, ont créé un récit y plaçant plusieurs épisodes. Selon eux, Merlin qui y possèderait même un tombeau, ainsi que de la fée Morgane qui hantait le Val sans retour. Cette forêt du pays de Rennes est aujourd’hui devenue l’un des hauts lieux de la légende arthurienne.

Si l’engouement pour la matière de Bretagne et le légendaire arthurien ont connu une éclipse à partir du XVIe, elle connaît un regain d’intérêt à partir de la fin du XVIIIe siècle avec le développement de la celtomanie, puis avec le courant romantique du XIXe siècle. Nombre d’érudits et de folkloristes bretons vont alors mettre en valeur les hauts faits du roi Arthur. Comme on le verra, ce dernier est également au cœur de l’idée interceltique qui se développe au XIXe siècle. Ainsi, Glastonbury devient une étape obligée pour les délégations bretonnes qui se rendent en visite chez les cousins gallois, comme celle de 1838, à laquelle participait La Villemarqué et qui est à l’origine du renouveau des relations interceltiques.

Les chrétientés celtiques

Les Celtes des îles Britanniques ont été christianisés à la fin de l’Antiquité et au début du haut Moyen Âge. Mais là encore, ils ont développé des formes particulières de spiritualité, en rapport avec leur organisation sociale, ainsi que le remarque le frère Marc Simon de l’abbaye de Landévennec :

Dans cette société à prédominance clanique, ignorante de la vie urbaine des cités, le fait le plus typique et le plus gros de conséquence avait été le développement massif d’un monachisme sui generis, inséré dans les petits royaumes locaux, influencé on ne sait trop comment par l’Orient, et cela au détriment de la parochia diocésaine, les monastères eux-mêmes prenant le relais de la cité épiscopale. De là toute une imprégnation de la vie disciplinaire et liturgique par un fort courant de spiritualité monastique marqué par l’ascèse et la pénitence, les records d’endurance dans la prière, le peregrinatio pro Dei amore à jamais immortalisé dans la Navigation de saint Brendan, sorte d’exil volontaire et volontiers missionnaire, enfin les « pénitentiels », heureux mariage de la discipline sacramentelle de la réconciliation et des vieilles coutumes juridiques du wergeld. À quoi s’attachait un attachement quasi passionnel à une date de Pâques ailleurs obsolète et à des rites liturgiques particuliers.

Isolés de Rome par les invasions barbares et la création de royaumes germaniques souvent païens ou convertis à des cultes jugés hérétiques comme l’arianisme, les Celtes occidentaux développent donc leur propre Église, qui n’en reste pas moins fidèle au pape. Les usages celtiques ou « scotiques » ne disparaîtront qu’au IXe siècle. La hiérarchie catholique romaine entreprend alors une lutte méthodique contre cette forme de foi qui la heurte surtout par sa forme d’organisation, comme le souligne Olivier Loyer :

Pourquoi cet acharnement ? C’est que le monachisme décentralisé, qui est l’essence des chrétientés celtiques, est contraire à l’esprit romain. Il convient en revanche à la mentalité, comme à l’état social, des Celtes. Il permet en somme au christianisme de s’enter directement sur la souche barbare. Cela est vrai pour une part des Bretons, qui n’ont subi que faiblement la colonisation romaine ; cela est vrai surtout, et d’étonnante façon, pour les Gaëls, qui ne l’ont pas connue. Les chrétientés celtiques nous offrent ainsi l’exemple d’un christianisme extrême occidental qui ne doit pratiquement rien à l’ordre romain.

Un des éléments étonnants de ce christianisme celtique réside dans le fait qu’il s’est implanté dans tous les actuels pays celtiques, même si ses missionnaires se sont aventurés bien plus loin, fondant des monastères sur le Continent et jusque dans les Alpes ou en Méditerranée. Aux VIIe et VIIIe siècles, l’Irlande devient d’ailleurs un des grands foyers européens de culture. Dans les monastères, les moines recopient les classiques de l’Antiquité et les retransmettent ensuite sur le Continent. Ils transcrivent également de nombreux récits historiques et légendaires qui constituent aujourd’hui, l’une des principales sources pour comprendre la civilisation celtique archaïque. On retrouve donc les usages « scotiques » dans les églises d’Irlande, d’Écosse, du pays de Galles, de Cornouailles et en Bretagne armoricaine. La péninsule est, il est vrai, christianisée par un certain nombre d’ecclésiastiques venus d’outre-Manche ou d’Irlande. Car, comme le souligne Olivier Loyer, « s’il faut chercher au pays de Galles le berceau du monachisme celtique, c’est en Irlande cependant qu’il faut en voir l’épanouissement. » Ces moines se distinguent par l’apparence, particulièrement par leur tonsure. Les cheveux du front sont rasés en arc de cercle alors que les cheveux de l’arrière du crâne sont laissés longs. Ils promeuvent également une curieuse forme de croix à laquelle est associé un cercle, sans doute un rappel des cultes solaires païens. Cette croix celtique reste aujourd’hui l’un des symboles communs aux pays celtes et demeure très répandue, principalement dans les cimetières.

Signe de l’influence des autres pays celtiques sur la Bretagne du haut Moyen Âge, parmi les sept saints fondateurs qui auraient créé les premiers évêchés et structuré le futur territoire breton, la majorité vient du pays de Galles. C’est le cas de Paul-Aurélien à Saint-Pol-de-Léon, de Samson à Dol, de Tugdual à Tréguier et de Malo à Saint-Malo. Brioc de Saint-Brieuc est d’origine cornique. Saint Patern de Vannes serait armoricain d’origine, mais il aurait longtemps vécu en Bretagne insulaire. Ces saints ont fait l’objet d’un culte important au Moyen Âge. Il perdure d’ailleurs de nos jours et contribue à entretenir l’idée d’une communauté spirituelle entre la Bretagne et les îles Britanniques.

D’autres saints évangélisateurs venaient d’Irlande, à l’instar de saint Ronan, fondateur entre autre de Locronan, où il aurait christianisé une antique pratique païenne, la Troménie, remontant à l’époque gauloise. Ce sont ces missionnaires gallois et irlandais qui fondent également les nouvelles paroisses, les Plou et les Lan, qui correspondent en grande partie à l’organisation communale actuelle de la basse Bretagne. Après la défaite du chef breton Morvan, l’empereur des Francs, Louis Le Pieux se rend en Bretagne en 818. Il s’assure de la soumission de la noblesse lors d’une cérémonie qui a probablement lieu à Carhaix, l’ancien chef-lieu gallo-romain des Osismes. Puis, il se rend à Landévennec, où il obtient du père abbé le renoncement aux « usages scotiques ». L’Église bretonne semble rentrer dans la normalité. Pourtant quelques décennies plus tard, le chef breton Nominoë qui a vaincu les Francs à plusieurs reprises entend assurer l’indépendance spirituelle de sa principauté. Il chasse les évêques d’origine franque et tente de faire reconnaître Dol-de-Bretagne comme siège d’archevêché afin de se séparer de la tutelle de l’archevêché de Tours. Ce « schisme » breton durera plus de deux siècles, jusqu’à la fin du XIe siècle.

Mais c’est surtout dans la pratique religieuse que les Celtes vont continuer à se singulariser. Olivier Loyer souligne cette continuité :

Ce serait une erreur d’affirmer qu’il n’en est rien resté. L’esprit qui animait cette épopée s’est, dans une certaine mesure, perpétué. On peut en effet découvrir, sous les divergences qui séparent aujourd’hui les pays celtes, la continuité d’une tradition. […] L’esprit celte est essentiellement religieux ; esprit hanté d’absolu et qui ne marchande pas son engagement quand il croit connaître le chemin qui mène à Dieu.

Cette singularité va perdurer malgré la rupture qu’a constituée la conversion au protestantisme des Gallois, des Cornouaillais et des Écossais à partir du XVIe siècle, alors que l’Irlande et la Bretagne restaient profondément catholiques.

On voit aisément quels traits caractérisent une telle nature. Au premier chef, le refus de tout compromis. Tempérament religieux tout d’une pièce. Au plan dogmatique, cela se manifeste par le choix de positions théologiques extrêmes : soit le calvinisme le plus sévère, soit le catholicisme le plus intransigeant. Cela se manifeste au plan moral par l’austérité, l’exigence inhumaine, le goût des performances ascétiques, que nous avons tant de fois soulignées. En second lieu, la simplicité de la foi. La foi du Celte, aussi complexe et baroque qu’elle puisse être, surchargée parfois de superstitions, est néanmoins tranchée. L’esprit du libre examen lui répugne. Il lui faut une doctrine qui ne permette pas le doute ; il lui faut tout prendre ou tout laisser.

Le christianisme celtique a profondément marqué les différents pays celtiques au haut Moyen Âge et il est l’un des révélateurs les plus solides d’une communauté culturelle et spirituelle entre ces différents territoires. Même s’il disparaît au IXe siècle, des traits communs subsistent. D’autre part, l’hagiographie en rappelant l’origine des saints bretons du haut Moyen Âge contribue certainement au maintien du souvenir de cette communauté culturelle. Le souvenir, voire le culte de ces saints celtiques du haut Moyen Âge sera d’ailleurs exploité par plusieurs des promoteurs de l’interceltisme contemporain.

            Erwan Chartier, « l’Armorique romaine, une péninsule au cœur du monde », ArMen n° 159, juillet 2007, p. 8.

            Entretien en novembre 2006 avec Jean Kerhervé, historien et spécialiste de l’État breton au XVe siècle.

            LOYER, Olivier, Les chrétientés celtiques, Rennes, Terre de Brume Éditions, 1993, p. 10.

            Ibidem, p 116.

            Ibidem, p 36.

            Ibidem, p 117.

            Ibidem, p 118.

Par ECLF - Publié dans : Cours Diplôme d'études celtiques
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Lundi 8 octobre 2012 1 08 /10 /Oct /2012 19:21

 

 

 

 Les origines de la civilisation celtique demeurent mystérieuses. Elles prennent racine dans les grandes migrations qui bouleversent le continent européen durant l’âge du Bronze, au deuxième millénaire avant notre ère, lorsque des peuplades indo-européennes, venant d’Asie, s’installent d’un bout à l’autre du Continent. La question des origines de ces premiers Celtes divise les spécialistes, plusieurs hypothèses ont été avancées sur l’existence de « proto-celtes » durant l’âge du Bronze final, sans qu’aucun modèle ne l’emporte. Évoquant la première civilisation celte, l’époque de Hallstatt, l’historien Venceslas Kruta estime que :


Le monde des princes hallsattiens représente indiscutablement le prélude à l’entrée des Celtes dans l’Histoire. Il paraît cependant difficile d’y voir l’époque de la constitution d’une ethnie celtique qui aurait été jusqu’ici fondue dans une masse plus ou moins indifférenciée d’Indo-Européens en voie de mutation. Tout indique au contraire que la spécificité des cultures qui conduiront aux Celtes historiques était clairement affirmée au moins dans le troisième quart du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, mais probablement déjà avant, dès le début de l’âge du Bronze. L’impact du monde urbain de la Méditerranée contribuera toutefois à accélérer les mutations qui conduiront au siècle suivant à la formation de la culture laténienne.1

 

Archéologues comme historiens s’accordent cependant à reconnaître que la civilisation celtique apparaît effectivement dans le nord des Alpes, à l’orée du premier millénaire avant notre ère. Dans l’actuelle Bavière et en Autriche s’épanouit alors un groupe culturel qui exploite le sel et tire parti des échanges transalpins. Puissant économiquement, il maîtrise un nouveau métal, le fer, plus résistant que le bronze, ce qui lui assure une nette supériorité militaire. Cet ensemble culturel du premier âge du Fer va s’étendre rapidement, mais les chercheurs demeurent divisés sur la question de savoir s’il s’agit d’une conquête militaire ou d’une rapide diffusion culturelle de savoirs et de pratiques sociales. À partir du Ve siècle avant Jésus-Christ, cette civilisation, qui domine l’Europe centrale, se diffuse rapidement, vers l’est et l’ouest, débordant sur la majeure partie du Continent et s’épanouit durant un second âge du Fer auquel la montée en puissance de Rome, à partir du IIe siècle après Jésus-Christ va mettre un terme.

 

1 Le premier âge du Fer, Hallstatt

C’est un petit village autrichien du Salzkammergut ; Hallstatt, qui a donné son nom à la première civilisation celtique, située dans une zone englobant les contreforts du nord des Alpes, de l’ouest de la République tchèque à la Bavière et au nord de l’Autriche. Le préfixe Hallsignifie « sel » (« holen » en breton) et vient du vieux celtique. Il demeure très présent dans la toponymie de cette région, le pays de Salzbourg (la « ville du sel » en allemand). Condiment recherché et agent de conservation, le sel est essentiel à l’alimentation humaine et il est utilisé comme médicament. Il est une source de richesse dans toutes les civilisations rurales. Or, la montagne surplombant Hallstatt abrite une importante carrière de sel exploitée dès mille ans avant notre ère. L’extraction du sel de Hallstatt devient plus massive au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Une nécropole se développe non loin des mines. Découverte vers 1710, elle a été fouillée au XIXe siècle et elle contenait près de deux mille tombes à incinération ou inhumation, datant du VIIIeau Ve siècle avant Jésus-Christ.

 

Ces sépultures ont livré un important mobilier, des objets domestiques, ainsi que des armes. La fouille des mines de sel a également entraîné la découverte d’objets de bois qui ont permis de proposer des datations précises du site. On y a aussi mis au jour des outils et des vêtements. Cette moisson d’objets a constitué un important corpus à partir duquel les chercheurs ont étudié la première culture celtique, au point de lui donner le nom de civilisation de Hallstatt, une classification entérinée par le septième Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques de Stockholm en 1874.

Ce premier âge du Fer, ou âge de Hallstatt, s’étend du VIIIeau Ve siècle avant Jésus-Christ. Concentrée à l’origine au nord et à l’ouest du massif alpin, cette civilisation s’est ensuite étendue en dehors du noyau d’origine, vers l’ouest et le bassin rhénan, la Suisse et la Bourgogne.

 

asé sur une économie pastorale, ce premier âge du Fer est également marqué par un renforcement des hiérarchies sociales avec l’apparition de principautés et d’une aristocratie guerrière. Dotés d’armes performantes, forgées en fer, les guerriers hallstattiens sont parmi les premiers à combattre à cheval, comme l’indique la découverte de longues épées. Cette première cavalerie leur assure un avantage militaire indéniable. Ces guerriers à cheval sont commandés par des chefs de guerre possédant un statut supérieur et contrôlant des territoires d’une cinquantaine de kilomètres de diamètre.

n l’absence de textes sur les événements qui transforment l’Europe centrale et occidentale lors du premier âge du Fer, l’archéologie se révèle une source précieuse, avec notamment la mise au jour de sépultures de personnages de haut rang, des princes « celtiques » qui dominent cette société. Le caractère guerrier de ces princes est attesté par la présence d’armes dans les tombes, mais aussi de chars d’apparat à quatre roues. On y trouve également des services à boisson, souvent en bronze, comprenant des récipients destinés à contenir des boissons alcoolisées et des objets pour les servir et les boire. Selon l’historien Venceslas Kruta :

Les “princes” celtiques hallstattiens paraissent jouer en effet un rôle central dans la vie spirituelle de la communauté, au point que leur sépulture monumentale devient souvent le noyau d’une nécropole qui s’installe quelquefois dans le tertre funéraire même ou se développe dans son entourage immédiat. Le “prince” est apparemment l’équivalent du roi tribal que nous décrivent les textes irlandais : garant de l’union entre la communauté et son territoire ancestral, il est le compagnon de la déesse tutélaire, celui qui entretient la cohésion de son peuple en organisant des festins qui réunissent la communauté lors des grandes fêtes qui jalonnent le cours de l’année.2

Ces princes hallstattiens contrôlent les échanges commerciaux qui se développent vers le Sud en raison de la création de comptoirs grecs en Méditerranée occidentale, au premier rang desquels se trouve Massalia (Marseille) et de l’essor de la civilisation étrusque en Italie. Ces échanges avec le monde méditerranéen sont attestés, par exemple, par les importantes découvertes effectuées à Vix en Bourgogne. Ce site était situé au point de rupture de charge du trafic fluvial sur la Seine. Les marchandises, particulièrement l’étain provenant de l’île de Bretagne, étaient ensuite acheminées par voie de terre jusqu’à la Saône, d’où elles descendaient vers la Méditerranée. Ce trafic explique sans aucun doute la richesse des sépultures des hauts personnages qui contrôlaient le site, dont la tombe à char de la « princesse de Vix » qui comprenait notamment un vase géant de bronze, un cratère vraisemblablement fabriqué à Tarente, en Italie. Les princes de la nécropole de Vix résidaient à proximité, dans une forteresse située sur le mont Lassois. Les archéologues y ont récemment mis au jour un important palais, construit sur un plan en abside. Une douzaine de sites comparables ont été découverts en Europe.

Basé sur le contrôle des échanges intercontinentaux, le système social et politique des princes hallstattiens est fragile, car dépendant de la conjoncture extérieure. Or, à la fin du VIe siècle, les colonies grecques de Méditerranée occidentale sont en déclin, comme par exemple la principale cité faisant du commerce avec les Celtes, Massalia. Cette crise commerciale semble avoir eu des effets profonds. Les citadelles des princes hallstattiens sont abandonnées. On observe des changements dans les pratiques funéraires, un indice probant de mutation culturelle. De fait, vers 500 avant Jésus-Christ, le monde celtique entre dans une nouvelle phase.

 

2 Le deuxième âge du Fer, La Tène

C’est un lieu-dit, situé sur les rives du lac de Neuchâtel, en Suisse, qui a donné son nom à la deuxième étape de l’expansion celtique en Europe. Au XIXe siècle, des archéologues y ont mis au jour un important dépôt d’objets métalliques, des armes particulièrement, ainsi que des habitations en bois et un pont.


L’importance de cette découverte et, cette fois encore, l’abondance du mobilier découvert, a servi de référence pour les chercheurs. L’époque de La Tène3débute donc vers 500 avant Jésus-Christ et correspond à une extension importante de l’ère celtique. Dès cette époque, les traces archéologiques montrent que la culture celte s’étend alors aux îles Britanniques, en Gaule et dans la péninsule Ibérique. La fouille du site de Paule, en centre Bretagne, où s’est développée une importante ferme à partir du Ve siècle avant Jésus-Christ, qui se transforme ensuite en une ville fortifiée, a montré que les changements qui interviennent concernent une grande partie de l’Europe. Yves Menez, conseiller scientifique à l’Inrap4, dirige les recherches sur ce site. Il en souligne l’importance dans la compréhension de l’expansion de la civilisation celtique dans les régions atlantiques. Il estime que :

 Grâce à la découverte de Paule, on constate que des phénomènes similaires ont eu lieu au Ve siècle dans toutes les parties du monde celtique. Les vestiges mis au jour ici sont en rapport avec l’évolution des habitats de régions éloignées comme la Bavière. Loin d’être périphériques, des régions atlantiques comme l’Armorique sont d’ores et déjà pleinement intégrées dans la civilisation celtique.5

Des tribus celtiques trouvent de nouveaux territoires en Europe centrale. Au IVe siècle avant Jésus-Christ., elles franchissent les Alpes et s’installent en Italie du nord et dans les Balkans. Au début du IIIe siècle, une nouvelle phase d’expansion débute. Des groupes de guerriers celtes, avec leurs familles, franchissent ainsi le Bosphore et vont fonder la Galatie dans l’actuelle Turquie. D’autres poussent vers le sud de l’Italie, mais ils sont arrêtés par une nouvelle puissance émergente dans la péninsule : Rome. Cette extension de la civilisation celtique se fait-elle de manière violente et par des invasions massives ?

La chose est évidente dans certaines régions, mais elle doit être tempérée, comme le note Patrick Galliou :

Il faut imaginer, là encore, des processus d’acculturation croisés, des mouvements épisodiques d’artisans et de mercenaires. […] Leur implantation dessine aussi en Europe tempérée, un tissu à large trame entre les mailles duquel se déplacent des groupes humains d’importance et d’homogénéité inégale, dont les mouvements expliquent l’existence de tribus homonymes dans des régions éloignées.6

 

Les débuts de La Tène sont marqués par la formation de chefferies plus modestes que les principautés hallstattiennes. D’après les sépultures fouillées, les différences sociales se resserrent. Les guerriers occupent toujours une place dominante dans cette civilisation, en témoignent les centaines de « tombes à chars », retrouvées dans une zone dont le cœur englobe la Champagne et la Sarre. Des guerriers y sont inhumés avec leurs armes et des vivres. Ils sont étendus sur des chars à deux roues qui ont remplacé ceux à quatre roues des tombes hallstattiennes.

Ces guerriers sont renommés dans tout le monde antique et sont souvent recrutés comme mercenaires. Denys de Syracuse en recrute ainsi en nombre au IVe siècle avant Jésus-Christ. « Courant les chemins d’Europe pour leur propre compte ou celui de dynastes méditerranéens, ces guerriers celtiques contribuent largement à l’interpénétration des diverses cultures du Continent », estime Patrick Galliou7. À propos de l’expansion des Celtes, tant vers l’Orient que l’Occident, Venceslas Kruta note :

L’élément moteur semble avoir été dans les deux cas le même, des groupes d’individus voués à la guerre qui avaient été recrutés dans différentes régions et avaient trouvé un terrain d’accueil temporaire dans les nouveaux territoires danubiens. Bien encadrés, ils manifestèrent une étonnante capacité d’organisation qui leur a permis d’intégrer, lors de leur installation, des populations indigènes et de former ainsi de nouvelles communautés.8

 Cette société est encore très rurale. L’habitat se développe dans les plaines et les vallées. Dans les régions occidentales, le statut de la propriété semble évoluer, comme l’indiquent les découvertes archéologiques récentes. Alors qu’auparavant, les groupes humains semblaient se déplacer régulièrement, après épuisement des terres cultivées, à partir du deuxième âge du Fer, des communautés s’installent durablement, pendant plusieurs générations, sur des sites qui sont mis en valeur. Dans ce nouveau paysage, la ferme isolée devient un modèle. Elle possède des dépendances et un domaine où l’on pratique l’élevage et la culture de céréales.

L’une des quatre statuettes gauloises découvertes à Paule, en centre Bretagne, dans les années 1990. Elles datent du Ve siècle avant notre ère et il s’agit probablement de représentations d’ancêtres des fondateurs de cet important site. Ce personnage porte d’ailleurs un torque, les colliers fréquemment arborés par les guerriers celtes. Cette statue est visible au musée de Bretagne, aux Champs Libres, à Rennes (cliché : Erwan Chartier)

uis, à partir du IIIe siècle survient un phénomène d’urbanisation. Les Celtes construisent des agglomérations, dont certaines sont fortifiées, les oppida, grâce à un mur construit avec des poutres de bois et des pierres. Ce murus gallicus, décrit par les auteurs latins, se révèle d’une solidité exceptionnelle, notamment contre les engins de siège antique. Les fonctions de ces oppida, communs à l’ensemble du monde celtique, demeurent mal connues. Certains, comme Bourges, sont de véritables villes fortifiées. D’autres, comme Gergovie, ne comprennent que très peu de bâtiments, ceux-ci se trouvant sur le site de plaine de Corent, à quelques kilomètres. Certaines de ces oppida auraient pu également servir de place de marché sécurisée, principalement pour le bétail.

La civilisation celte de la fin de l’âge de La Tène est un vaste espace économique, relativement prospère. Les différents territoires sont reliés par un réseau efficace de voies soigneusement aménagées. L’archéologie préventive en France a ainsi permis, depuis une trentaine d’années, de mettre au jour de longs tronçons de voies et de ponts gaulois qui auraient été auparavant attribués aux Romains. Les Celtes font également preuve d’une grande maîtrise de l’agriculture, ce qui a d’ailleurs pu exciter la convoitise des Romains. Enfin, il convient de noter un élément qui semble commun à la plupart des sociétés celtes antiques, mais aussi médiévales : le statut important accordé aux femmes. Ainsi, dans la société gauloise, on sait que les femmes étaient protégées par un certain nombre de dispositions juridiques, dont des contrats de mariage qui étaient très égalitaires en comparaison des sociétés méditerranéennes. Les femmes celtes pouvaient également être des guerrières, comme l’illustre la reine bretonne Boudica, à la tête d’une grande révolte contre les Romains au Ier siècle après Jésus-Christ.

Loin d’être fruste et archaïque, la culture celte ne cesse d’être un objet de recherches. Elle aurait pu encore se développer si la puissance romaine n’y avait mis un terme.

 

 

 

3 La civilisation celtique

À la charnière des IIIeet IIe siècles, le monde celtique atteint son extension maximale et occupe un espace très important, comprenant les îles Britanniques, la péninsule Ibérique, une grande partie de l’Europe occidentale et centrale. Les Celtes sont présents dans le nord de la péninsule italienne, dans les Balkans et en Asie mineure. Pour autant, cette civilisation continentale ne constitue pas un État ou un empire centralisés, mais un ensemble complexe de peuples et de cultures régionales. Peut-on déceler une unité entre Celtes ? Certes, des affinités culturelles et linguistiques existent, mais rien ne vient corroborer une véritable unité politique. D’autant que les guerres nombreuses auxquelles se livrent les turbulents guerriers celtiques laissent à penser que de vives rivalités existaient entre les différentes tribus ou les coalitions de peuples. Patrick Galliou affirme que :

Ce n’est pas une entité monolithique, mais une véritable mosaïque de communautés plus ou moins composites, avec des variantes de langues, de parures, de pratiques funéraires. […] Un monde hétéroclite qui, manquant de structures politiques globales et d’une organisation militaire centralisée, est à la merci des peuples plus belliqueux et plus disciplinés.9

Ou, comme l’estime Venceslas Kruta :

La civilisation laténienne des anciens Celtes est donc loin de constituer une entité au contenu et à l’extension immuables. Elle recouvre une réalité complexe dont les éléments – du moins ceux que nous pouvons suivre à partir de la documentation disponible – se répartissent d’une manière assez inégale dans l’espace, définissant ainsi une succession de phases évolutives et une juxtaposition de faciès.10

Néanmoins, des liens culturels, sociaux et religieux semblent communs à ce vaste ensemble celtique, sans pour autant l’unifier.

 

3.1 Des traits culturels et artistiques communs

Rien ne prouve donc que les Celtes de l’Antiquité aient eu la conscience d’appartenir à un même ensemble, mais peu d’éléments permettent d’affirmer le contraire. Cependant, si l’on considère qu’une certaine civilisation celtique a bien existé, celle-ci a dû reposer sur des éléments communs, culturels notamment et en premier lieu sur une intercompréhension entre ces différents groupes. La question linguistique se pose donc de prime abord. En effet, les Celtes de l’Antiquité parlaient-ils une langue commune, dont on sait qu’elle peut être un facteur important d’unification ? L’historien Venceslas Kruta estime qu’il devait déjà exister des différences dialectales :

 

Le peu que nous savons des langues celtiques continentales du dernier millénaire avant Jésus-Christ permet d’ailleurs de supposer qu’existaient dès alors des parlers celtiques assez nettement différenciés et il est vraisemblable qu’ils avaient déjà subi depuis leurs lointaines origines des changements considérables. L’Europe ancienne connut donc plusieurs formes de langues celtiques. […] La langue ne constitue que l’un des éléments, primordial certes mais non unique, à partir desquels se forment les cultures, où la religion, l’organisation sociale et le système économique, eux-mêmes indissociables du contexte géographique et historique, peuvent jouer tour à tour un rôle déterminant.11

 

Jean-Louis Brunaux est encore plus catégorique dans son rejet d’une telle hypothèse :

Les progrès enregistrés parallèlement depuis près d’un siècle par la linguistique comparative compliquent encore l’appréciation qu’on peut avoir des Celtes. Après avoir établi l’existence de plusieurs langues celtiques (gaulois, irlandais, gallois, breton), on postule une langue mère, le celtique, elle-même issue d’une langue originelle dite « indo-européenne ». La langue celtique originelle supposerait une communauté ethnique dont elle serait la meilleure représentante, avec la religion et l’art. Un tel évolutionnisme ethnique et culturel est très critiquable et ne résiste pas à des analyses plus précises.12

Le spécialiste de la langue gauloise, Pierre-Yves Lambert estime que :

À partir des traits morphologiques communs propres à tous les dialectes celtiques à un moment donné, on a pu restituer un « celtique commun » : l’établissement de cette proto-langue s’appuie, en amont, sur les lois phonétiques de la grammaire comparée indo-européenne et, en aval, sur la comparaison avec les langues celtiques insulaires. À la suite des travaux d’Antonio Tovar sur les documents celtiques d’Espagne et de Michel Lejeune sur le caractère celtique du lépontique, le celtique continental que l’on croyait monolithique, apparaît aujourd’hui dans sa diversité : il n’a jamais existé une langue unique parlée par tous les Celtes. On peut néanmoins affirmer que, malgré les divergences dialectales et les évolutions différentes, il y avait une intercompréhension entre certains dialectes, voire des dialectes communs à date plus haute.13

Si la question linguistique reste donc posée, à défaut d’une documentation suffisante, une culture celtique commune a pu être fondée sur d’autres éléments. L’archéologie moderne et ses découvertes nous apportent ainsi quelques renseignements sur les pratiques artistiques des anciens Celtes. Né à l’époque hallstattienne, l’art celtique a été influencé par les cultures méditerranéennes, dont celles des Étrusques. Mais les Celtes ont également développé leurs propres formes artistiques originales. Paul-Marie Duval définit ainsi cet art celte :

Ce que les objets innombrables qui nous sont parvenus nous révèlent, c’est un ensemble original de qualités et de tendances : faculté d’assimilation doublée d’une puissance instinctive de transformation, réceptivité à l’égard des jeux de lignes ou des liaisons souvent imperceptibles des reliefs les plus fins, propension à la fusion des formes et des sujets, prédilection pour les souplesses dynamiques et les gonflements végétaux, goût des créations hybrides, des figures amorcées ou évasives, incomplètes dont suggestives, des courbes entraînantes et des confusions suggérées, recherche enfin des images fuyantes, des glissements du réel à l’irréel – mais aussi une rigueur sous-jacente, une organisation dissimulée, des combinaisons abstraites, une symétrie profonde sous une dissymétrie de surface, un calcul des mesures qui donnent leur présence et leur tension à des compositions apparemment libres et gratuites. Aspects multiples d’un art dont la souplesse fait le charme, et l’élégance la séduction, dont la rigueur secrète garantit la valeur, et la science l’authenticité.14

Cet art complexe a longtemps été méprisé, notamment par le classicisme des XVIIIeet XIXe siècles, avec ses érudits et ses artistes férus de réalisme gréco-romain. Il a fait l’objet d’une véritable redécouverte au XXe siècle, fascinant des auteurs comme André Breton ou André Malraux. L’art celtique ancien, avec ses motifs étranges, ou plutôt les tentatives d’imitation font d’ailleurs désormais partie de l’identité celtique contemporaine et ont joué un rôle important dans la construction de l’interceltisme moderne.

 

3.2 Une société guerrière

Des traits culturels communs semblent donc attestés entre peuples celtes. Il en est de même au niveau des structures sociales. Même si, là encore, les peuples celtes ne possèdent pas un modèle d’organisation politique et militaire unique. Pourtant, force est de constater l’existence de constantes sociologiques indéniables dont, en premier lieu, la place prépondérante accordée aux classes militaires. Ainsi, un des principaux changements entre l’âge de Hallstatt et celui de La Tène réside dans la montée en puissance de la caste guerrière. Désormais, les combattants semblent contrôler le pouvoir politique et deviennent des propriétaires fonciers. Ils peuvent être considérés comme l’ossature de la civilisation celtique de La Tène, d’autant qu’ils paraissent organisés en confréries qui dépassent parfois le cadre des simples peuples. « Des groupes très mobiles, organisés militairement et encadrés probablement par d’efficaces confréries guerrières, sillonnaient alors l’Europe, estime Venceslas Kruta. À la recherche de nouveaux territoires et de débouchés parmi lesquels figurait en première place le service mercenaire. »15

 Évoquant les guerres entre les Romains et les Gaulois cisalpins, Polybe nous confirme l’existence de ces confréries guerrières celtes. « Ils faisaient les plus grands efforts pour constituer des “hétairies”, parce que chez eux l’homme qu’on craignait le plus et qui était puissant était celui qui passait pour avoir le plus grand nombre de serviteurs et de compagnons. »16Enfin, l’archéologie nous livre parfois certains indices, comme ces motifs à double dragon, retrouvés sur des armes celtiques aussi bien en Ibérie que dans l’île de Bretagne ou dans les Alpes et qui laissent présumer de l’existence de groupes de combattants partageant des symboles communs.

 

Dès le XIXe siècle, en comparant les objets retrouvés sur différents sites européens, les archéologues ont mis en évidence l’existence d’une civilisation celtique couvrant une bonne partie du continent (cliché : musée du Laténium).

a société celtique antique entretient des guerriers professionnels. Bien nourris, se livrant à des exercices sportifs quotidiens, ils présentent un état physique excellent. La fouille du site de Ribemont-sur-Ancre, dans la Somme, a ainsi livré plusieurs milliers d’ossements de guerriers. Selon Jean-Louis Brunaux qui a étudié le site, leur stature est comparable à celle des hommes français d’aujourd’hui. Certains individus atteignent même une hauteur de 1,90 mètre, ce qui est exceptionnel dans l’Antiquité. Fondée sur les rapports entre hommes de guerre, cette société présente bien des parallèles avec la société féodale au Moyen Âge. Il n’est sans doute pas un hasard que le terme « vassal » dérive du celtique vassos, signifiant « serviteur » ou « soumis ». Ces guerriers celtes, du moins l’élite d’entre eux, devaient donc ressembler aux chevaliers du Moyen Âge, unis par des coutumes et un code de l’honneur commun qui parcouraient eux aussi l’Europe occidentale. César les appelle d’ailleurs equites, qu’on peut traduire par « chevaliers ». Ils entretenaient à leur suite de nombreux hommes d’armes, dont les ambactes, des hommes d’armes issus du peuple qui par leurs exploits guerriers pouvaient voir leur statut social s’améliorer. Venceslas Kruta confirme ce poids des guerriers dans la société celtique :

La société gauloise du Ier siècle avant Jésus-Christ était ainsi dominée par une aristocratie toute puissante qui contrôlait aussi bien la vie spirituelle que les activités politiques et économiques sur lesquelles son emprise ne s’exerçait pas seulement grâce au système de la clientèle, mais aussi par le prélèvement de taxes et d’impôts et par le monopole de la frappe de la monnaie.17

Selon Jean-Louis Brunaux, cette place des guerriers n’a pas été sans conséquences.

Un tel mode de vie faisait des guerriers les maîtres incontestés de la société. C’est ce qu’ils furent assurément dans la plus grande partie de la Gaule, entre le Ve et le IIe siècle. Le fonctionnement politique subit leur influence. L’économie se plia aux contraintes et aux bénéfices de la guerre. La plupart des avancées technologiques leur sont redevables : agriculture et élevage durent être plus performants pour assurer la subsistance et les déplacements d’armées prodigieusement dépensières en aliments, en chevaux et en bêtes de trait.18

L’artisanat et particulièrement la métallurgie profitent également de cette militarisation de la société. Réputés dans tout le monde antique, les forgerons celtes font preuve d’une extraordinaire maîtrise des métaux et forgent des armes efficaces. Ils innovent et mettent au point de nouvelles protections, comme des cottes de maille ou des casques à visière et protège-joues dont s’inspireront les armées romaines pour leurs légionnaires.

 

Les armes laténiennes, découvertes dans les différents chantiers archéologiques d’Europe, montrent une extraordinaire diversité de décors et une grande maîtrise des techniques métallurgiques. Certains objets semblent cependant communs aux différentes armées celtiques, comme les carnyx, un instrument de musique dont on a découvert des traces de l’Europe centrale à l’Écosse et dont le fameux chaudron de Gundestrup comporte des représentations. Il s’agissait de grandes trompes de guerre qui participaient au tumulte des batailles. La découverte de cinq exemplaires entiers, à Tintignac en Corrèze, en mai 2005, 19confirme que ces instruments étaient destinés à impressionner l’ennemi, par leur son strident comme par leur aspect. La plupart se terminent par des têtes animales, serpents fabuleux ou sangliers. L’une d’entre elles était percée pour recevoir de grandes oreilles de bronze qui s’animaient lorsque le joueur soufflait dans la trompe qui mesurait près de deux mètres. On imagine l’effet produit par plusieurs de ces instruments sur l’ennemi… Historiquement, donc, le carnyx est l’instrument celtique par excellence, sans doute bien plus que la cornemuse, jouée dans diverses parties du monde depuis la plus haute Antiquité.

Si de nombreux points communs devaient unir les guerriers celtes, leur poids dans la société était également un facteur d’instabilité. La société celtique est régulièrement soumise à de graves tensions et les auteurs grecs et latins, comme l’archéologie, indiquent que les conflits ont été fréquents entre les différentes entités qui composent le monde celte. Néanmoins, la guerre peut également être facteur d’équilibre et d’unité. Les grandes expéditions qui ont rythmé l’expansion celtique en Europe ont été l’occasion d’amalgames entre guerriers issus de différentes tribus. Dès le IIIe siècle, d’importantes coalitions de peuples sont attestées dans le monde celte, comme les Belges ou les Galates d’Asie. D’autre part, certains peuples exercent une forme de vassalité sur d’autres comme, en Gaule, les Eduens et les Arvennes qui contrôlent chacun tout un ensemble de tribus et s’affrontent pour le contrôle de la Gaule centrale. Enfin, face à un ennemi commun, les Celtes sont aussi capables de s’unifier. C’est ce que parviendra, en partie, à faire Vercingétorix à la fin de la guerre des Gaules.

La figure du guerrier et son rôle social sont un trait commun à la société celte, mais ils peuvent être également un facteur de division. Or, en intervenant pour régler les conflits et faire jouer la diplomatie entre cités, une autre composante a pu avoir joué un rôle fédérateur dans la société celtique : les druides.

 

3.3 Les druides et la question religieuse

L’étude de la religion et de la spiritualité des Celtes anciens n’est pas chose aisée. En effet, leur panthéon est innombrable et, à côté de quelques dieux principaux, on recense plusieurs centaines de divinités, souvent régionales. Les Celtes semblent en effet n’avoir eu aucun problème à pratiquer diverses formes de syncrétisme religieux, là où ils s’installaient. L’exemple des Galates en témoigne. Une fois installés en Turquie, ils adoptent les cultes locaux en s’associant au clergé indigène. Une autre source d’ambiguïté réside dans l’interdiction faite par le clergé des Celtes de l’usage de l’écriture concernant les questions théologiques et liturgiques. Cet interdit peut s’expliquer par diverses raisons, dont le souci d’exercer la mémoire des élèves durant leur long apprentissage et, vraisemblablement, le souhait de maintenir dans un certain mystère les questions religieuses. Peut-être faut-il y voir également le souhait de ne pas figer dans le texte une doxa en perpétuelle évolution. Toujours est-il que la riche cosmogonie celtique ne nous est parvenue que de manière très fragmentaire et que nous ne disposons que peu d’éléments sur leur religion. Il est donc difficile de décréter qu’il existait une réelle unité religieuse entre les différentes composantes du monde celte. Néanmoins, quelques traits communs semblent, là encore, se dégager.

D’autre part, la question de la religion des Celtes est quelque peu « piégée » du fait de sa récupération à l’époque moderne. En effet, dès le XVIIIe siècle apparaît un mouvement néodruidique, se réclament des druides celtes de l’Antiquité et qui a contribué à véhiculer certains clichés et images erronées sur une question déjà fort complexe. Ce mouvement néodruidique, notamment ses branches bretonnes, corniques et galloises, a joué et continue de jouer un rôle important en matière d’interceltisme et sera évoqué plus après. Mais il convient de bien différencier ces « néodruides » modernes des druides historiques qui, d’ailleurs, ne constituent qu’une partie du clergé celtique. Dans laGuerre des Gaules, César explique en effet qu’il existe trois ordres religieux : les druides, les bardes et les ovates. Mais les informations qu’il livre semblent avant tout empruntées à Poseidonios d’Apamée qui avait visité la Gaule au IIe siècle avant Jésus-Christ, plusieurs décennies avant César. Les renseignements que livrent les autres auteurs latins sont très vagues et anecdotiques. Ils laissent la place à toutes les interprétations.

Certains historiens se montrent très sceptiques sur l’idée d’un monde celtique unifié par le druidisme. Ainsi, pour Jean-Louis Brunaux, si les druides ont bien existé et s’ils ont joué un rôle important, ils sont cantonnés à un espace géographique restreint dans le monde celtique, à savoir la Gaule.

La communauté qu’ils formaient [les druides], sans doute au IIe siècle avant notre ère, et qui ne s’étendait qu’à la Gaule centrale et septentrionale, a été postulée pour tout le territoire européen où se rencontrent des objets reconnus comme celtiques. Dès lors, cette même communauté a été considérée comme une institution celtique, voire « panceltique ». On a fait des druides les promoteurs du celtisme dont leur mouvement est devenu l’une des principales institutions.20

Cette restriction géographique est cependant remise en cause par d’autres auteurs qui soulignent l’existence de traces de la présence de druides au moins dans l’île de Bretagne. Cela peut apparaître logique du fait qu’une partie du sud de l’Angleterre a été colonisée par des tribus belges au IIe siècle avant Jésus-Christ, ces derniers apportant probablement avec eux leurs pratiques culturelles et religieuses.

Jean-Louis Brunaux estime également que l’institution druidique avait pratiquement disparu au moment de la conquête romaine, du fait des mutations intervenues à la fin du IIe siècle dans la société gauloise, alors que d’autres chercheurs estiment que cette disparition est intervenue plus tardivement, sous l’effet de la conquête romaine, puis, dans le cas de l’Irlande, de la christianisation.

L’institution druidique remonterait à l’âge de Hallstatt. À l’origine, les druides auraient été les sages qui conseillaient les princes de l’époque. Ils semblent connus des auteurs grecs dès le Ve siècle avant Jésus-Christ. Dion Chrysostome écrit alors que les druides étaient des devins qui commandent à toute la population et surtout à leurs rois occupés à faire bombance sur des trônes en or. Les Grecs les comparent aux mages perses, connus pour leurs talents de devins et d’astrologues. Selon Jean-Louis Brunaux, « l’une des principales fonctions des druides dans les siècles qui suivront sera précisément l’acquisition d’un savoir encyclopédique où l’astronomie tient une place importante. »21Jean-Louis Brunaux voit avant tout dans les druides des philosophes, comparables aux pythagoriciens grecs, dont ils partageaient un ensemble de valeurs :

Il s’agit dans les deux cas d’une philosophie de l’action dont le but est de rendre l’homme meilleur et le fonctionnement de la société plus harmonieux. Pour accomplir cette mission, leur mode de vie est également comparable : ils se rassemblent en confréries fermées où ils forment leurs disciples sur de très longues périodes.22

Druides et pythagoriciens défendaient également le principe de métempsycose, c’est-à-dire la transmigration des âmes et leur réincarnation régulière. Cette croyance, mentionnée par César, convient d’ailleurs fort bien à une société celtique très guerrière et semble être commune à une bonne partie des Celtes de La Tène.

Dans la société gauloise, l’institution druidique joue un rôle très important. En Gaule, les druides s’occupent de l’éducation, essentiellement des enfants de l’aristocratie, assurant de solides bases à leur influence sur les dirigeants des cités, qu’ils pouvaient sélectionner en vertu de leur philosophie. Selon César, ils contrôlaient également les institutions judiciaires. Ils avaient donc un rôle fédérateur et unificateur dans la société celtique antique. C’est du moins ce qu’avance Jean-Louis Brunaux :

Très tôt, grâce à l’étendue de leur savoir et de leur sagesse fortement imprégnée d’éthique, les druides avaient acquis la réputation largement répandue en Gaule d’être des hommes justes. C’est à ce titre qu’on leur confia le soin de régler les différends les plus graves, ceux qui pouvaient dégénérer en conflits armés. Cette pratique de la médiation dans les affaires diplomatiques et militaires en fit rapidement des spécialistes pour arbitrer les querelles entre les peuples, dues à des motifs commerciaux et territoriaux surtout. […] Ils purent d’autant plus facilement jouer le rôle d’arbitres, situés au-dessus des peuples, qu’eux-mêmes formaient des confréries qui transcendaient les clivages nationaux.23

Restés bien mystérieux, les druides celtiques ou gaulois ont incontestablement joué un rôle unificateur dans la société celtique antique. Mais la documentation et les sources restent trop parcellaires et lacunaires pour que l’on puisse évaluer précisément ce rôle et avancer l’hypothèse d’une unité philosophique ou religieuse du monde celtique. Cela est d’autant plus vrai que, là encore, l’idée de centralité semble étrangère à cette civilisation. L’hypothèse d’un clergé fortement hiérarchisé, unifié dans ses croyances comme dans ses dogmes, paraît improbable.

 

 

4 Celtes, Gaulois et Germains : problèmes de définition

 

Les Celtes n’écrivant pas, il est difficile de se représenter l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Se considéraient-ils comme Celtes, comme Galates ou comme Gaulois ? Ou bien leurs sentiments identitaires s’arrêtaient-ils aux limites de leurs peuples, voire aux subdivisions de ceux-ci ? Ou, probablement, l’identité ou l’altérité ne passaient-elles pas avant tout par un statut social, transcendant lui-même les questions ethniques ? À défaut de pouvoir trancher cette question, là encore faute de sources, il n’est pas non plus inutile de se plonger dans les témoignages des témoins contemporains, grecs et latins, et de la perception qu’ils ont développée de ce monde celte. En effet, le sentiment d’appartenance commun ne se forge-t-il pas d’abord dans le regard de l’Autre ? Dans ce que pense l’étranger et qui force à se positionner ? « Le nom de Celtes, appliqué aujourd’hui à l’ensemble de cette grande famille linguistique de souche indo-européenne, fut apparemment le premier terme à signification ethnique claire à avoir été utilisé par les anciens pour désigner leurs voisins occidentaux et septentrionaux », estime Venceslas Kruta.24Mais là encore, la question n’est pas simple à résoudre, car si la plupart des auteurs antiques voient une certaine unité dans cette civilisation, ils ne s’accordent pas tous sur ces limites comme sur les différentes appellations. De même, la question de la différence entre Germains et Celtes apparaît beaucoup plus ambiguë qu’il n’y paraît au premier abord.

Pour les auteurs grecs, puis latins, les Celtes sont d’abord des barbares, c’est-à-dire des étrangers à la civilisation hellène, puis gréco-latine. Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Ephore les décrit ainsi comme faisant partie des quatre grands peuples barbares, avec les Scythes, les Perses et les Libyens. La majeure partie des auteurs grecs ou latins n’est pas toujours claire sur la différence entre Celtes et Gaulois. Les Grecs emploient les termes de Keltoiou Galatae, les Latins, Celtae ou Galli. Ainsi, au IIe siècle avant Jésus-Christ, le grec Poseidonios d’Apamée qui a laissé une des descriptions les plus détaillées de la société celtique, emploie le terme de Keltiké, pour la Celtie, que reprendra Strabon dans sa Géographie. Mais il se sert également du terme Galatospour désigner les Gaulois. Selon l’historien Jean-Louis Brunaux :

À partir des idées extrêmement divergentes qui émanaient de ces différents interlocuteurs, il [Poseidonios] avait fait une vaste synthèse sur les Gaulois, les Celtes et les Germains. Pour lui, tous ces peuples appartenaient à un vaste ensemble ethnique caractérisé par des traits physiologiques communs (hommes grands, plutôt blonds, à la peau blanche, aux muscles mous, souffrant de la chaleur) et des modes de vie assez similaires (rudesse, passion pour la guerre, préférence pour l’élevage sur l’agriculture, goût assez faible pour la vie sédentaire).25

Jusqu’à César, les auteurs grecs et latins ne semblent pas faire de différence évidente entre Celtes et Gaulois. César emploie quant à lui le mot de Gallia, la Gaule, mais là aussi, il n’est pas exempt d’ambiguïtés. Dans les premières pages de la Guerre des Gaules, il divise la Gaule en trois parties : « L’une est habitée par les Belges, une seconde par les Aquitains et la troisième par ceux qui s’appellent dans leur propre langue “Celtes” et que nous [les Romains] appelons “Gaulois”. Tous ces groupes diffèrent les uns des autres par la langue, les institutions et les lois […] »

Comme plusieurs historiens contemporains, K.F. Werner réfute la description de César et défend la thèse que la Gaule comme la Germanie seraient en fait des inventions romaines. Le Rhin ne serait qu’une frontière artificielle, imaginée par César. Le concept de Gaule est d’ailleurs très relatif et des peuples celtes vivent ainsi des deux côtés du Rhin, censé les séparer des Germains. Des Germains que les auteurs grecs et latins décrivent comme proches des Celtes. Pour Christian Goudineau :

C’est César, pour borner sa conquête, qui délimite les Gaules du Rhin aux Alpes. Les auteurs latins de l’époque avouent ne rien y comprendre, d’autant que l’espace celtique s’étendait bien au-delà du Rhin, vers l’est. Il s’agit d’un phénomène comparable à la colonisation européenne en Afrique au XIXe siècle : le conquérant décide de frontières arbitraires, pas forcément en adéquation avec les réalités humaines et culturelles.26

Les Celtes se voient-ils comme une nation ou, du moins, comme un groupe ethnique particulier ? Les auteurs grecs et latins sont ambigus. Poseidonios d’Apamée parle de phylé, un « groupe de tribus ». César évoque, lui, une « race gauloise » et une natio, « nation », qu’il oppose aux Germains. Les Celtes sont aussi divisés entre peuples, ou civitasselon César. Pour Jean-Louis Brunaux, le terme pose problème, car « il recouvre trois réalités, à la fois la région occupée par un peuple gaulois, ce peuple lui-même et l’État qu’il a mis en place. On se contente de traduire ce terme par « peuple-État », sans que cela soit très satisfaisant. »27

La Celtie, comme la Gaule, forment, semble-t-il, un groupe ethnique complexe, difficile à décrire pour les auteurs antiques. Néanmoins, si ces derniers utilisent un vocable commun pour désigner ces différents peuples, on peut légitimement estimer qu’ils se fondaient sur une réalité. D’autre part, on peut également penser que cette vision des Grecs et des Latins sur les Keltikéou les Galli, a eu une influence sur eux. Désignés comme un ensemble cohérent par des étrangers, les Celtes de l’Antiquité n’ont pu que développer une certaine vision globale de leur civilisation.

5 Celtes et romanisation

Curieusement, ce sont les Romains, les plus efficaces ennemis des Celtes qui vont, d’une certaine manière, les unifier… Historiquement, les rapports ont toujours été conflictuels entre Rome et les Celtes. Ainsi, une des premières mentions de Rome, vers 390, concerne son sac par des tribus celtes envahissant l’Italie. Du IIIeau Ier siècle, l’Urbs vit d’ailleurs dans la crainte de ces « barbares du nord », une terror gallicusqui imprègne profondément la psyché romaine. Puissance militaire en devenir, les Romains commencent par soumettre les peuples italiques avant d’affronter les Celtes du nord de l’Italie qu’ils écrasent à la bataille de Télamon, en 225 avant Jésus-Christ. Certains peuples comme les Sénons sont exterminés. D’autres, comme les Boïens, sont renvoyés dans leur territoire d’origine, la Bohême. D’autres peuples encore, comme les Insubres dont la capitale était Milan, sont assimilés aux territoires romains. La constitution de la province de Gaule cisalpine, dans le nord de la péninsule, prépare d’autres conquêtes, dont celle des Celtibères après la défaite de Carthage et celles des Galates d’Asie mineure après l’intégration du royaume de Pergame dans l’orbite romaine. Vers 100 avant Jésus-Christ, les Romains créent la province de Narbonnaise dans le sud actuel de la France. Un demi-siècle plus tard, César entreprend la conquête de la Gaule, aidé d’ailleurs par de nombreux auxiliaires gaulois.

 

Vers l’an 40 après Jésus-Christ, les Romains conquièrent l’île de Bretagne, mais cette conquête va prendre plusieurs décennies et reste inachevée. En 122, l’empereur Adrien préfère construire un limes, une frontière fortifiée, pour protéger les possessions romaines de tribus celtes de l’actuelle Écosse. Quant à l’Irlande, les Romains semblent s’en être désintéressés et elle conserve une culture laténienne jusqu’au Ve siècle après Jésus-Christ. D’autres peuples celtes ne seront jamais romanisés, comme certaines tribus installées dans l’actuelle Slovaquie et dans les Carpates qui maintiendront des civilisations laténiennes jusqu’aux IIeet IIIe siècles après Jésus-Christ. Ils s’intégreront ensuite aux tribus slaves ou germaines.

Épisode certes très violent, particulièrement dans le cas de la guerre des Gaules, la conquête romaine a-t-elle pour autant entraîné une disparition complète des cadres de la société celtique ? La réponse semble négative ou, du moins, fortement à nuancer suivant les régions. Ici aussi, il convient de se débarrasser de certains clichés issus de l’historiographie des XIXeet XXe siècles. Les manuels d’école de la troisième République ont contribué à véhiculer l’image d’une Gaule barbare, peuplée de Gaulois hirsutes vivant dans des huttes dans les forêts. « Civilisés » par les Romains, ces Gaulois se seraient ensuite fondus sans difficulté dans le monde latin, au point d’y perdre toutes leurs particularités. Cette théorie d’une acculturation complète des Celtes par les Romains se développe parallèlement à la colonisation par les Européens – Britanniques et Français essentiellement – de vastes territoires en Afrique, en Amérique et en Asie au XIXe siècle. L’exemple des Gaulois colonisés pouvait donc se révéler fort à propos pour légitimer la colonisation européenne moderne et soutenir l’idée d’une intégration complète des peuples colonisés dans les nouveaux empires.

La question de la romanisation des Celtes vaincus semble en fait beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Avant la conquête, dès le IIe siècle avant Jésus-Christ, l’interpénétration entre les deux civilisations est déjà très appuyée. Comme le souligne Christian Goudineau :

Loin d’avoir vécu repliés sur eux-mêmes, les principaux peuples gaulois avaient noué d’intenses relations politiques et économiques avec l’Italie qui ont laissé comme principales traces le commerce du vin, la création d’un monnayage, des nouveautés en matière d’élevage, ainsi que, probablement, certaines formes urbaines.28

 

Avant la conquête, les échanges entre les deux cultures sont importants. Les Romains se sont inspirés d’inventions celtiques, principalement en matière militaire. Les Romains ont déjà une importante présence commerciale et culturelle. « Une bonne partie de l’aristocratie gauloise parlait le latin lors de la Conquête, estime Christian Goudineau. Il existait des liens politiques très forts. Il est également probable que des Romains habitaient déjà en Gaule avant César. »29Entre 58 et 52 avant Jésus-Christ, ce dernier conquiert la Gaule, où il doit rester jusqu’en 49 avant Jésus-Christ., preuve que la pacification est loin d’être terminée. Des insurrections éclateront jusqu’en 16 avant Jésus-Christ. Quant aux Bretons, au siècle suivant, ils mettront à plusieurs reprises les Romains en difficulté.

Conscients des difficultés de la pacification, les Romains sont d’ailleurs loin de supprimer les structures existantes. Les différents peuples gaulois gardent leurs cadres géographiques et sont organisés en cités, probablement dirigées par les anciennes élites, du moins celles qui avaient survécu à la conquête. En matière religieuse, comme ailleurs, les Romains semblent s’être montrés conciliants. Un certain syncrétisme prévaut, à condition que le culte impérial soit respecté. À côté, divinités celtiques et romaines sont parfois associées et une multitude de pratiques cultuelles celtes vont perdurer.

Surtout, les Romains qui souhaitent protéger leurs nouvelles frontières et préparer des campagnes militaires outre-Rhin, ménagent les Gaulois, particulièrement en Belgique. Certains peuples sont d’ailleurs installés près du Rhin pour fournir une assistance militaire. De nombreux Gaulois sont intégrés à l’armée romaine. Dès le début de la guerre civile qui l’oppose à Pompée, César lève ainsi la légion Alauda (« alouette » en français), composée essentiellement de Gaulois. Le pouvoir romain fera de même en Bretagne, dont de nombreuses troupes sont ensuite stationnées sur le limes rhénan. Il s’agit pour le pouvoir romain de canaliser et d’intégrer les élites guerrières celtes et de détourner à son profit leurs valeurs belliqueuses.

L’administration et l’armée romaine assurent la paix entre des peuples volontiers belliqueux entre eux. Ce faisant, les Romains contribuent à une nouvelle prospérité économique qui assure d’autant leur emprise sur les territoires celtes. La conquête se traduit également par l’émergence d’une nouvelle civilisation que certains chercheurs qualifient de celto-romaine. En apparence, les modes de vie latins et méditerranéens semblent devenir la norme. Des agglomérations sont créées qui sont autant de vitrines pour le monde romain. Une partie de l’aristocratie paraît s’être intégrée rapidement, même si elle conserve des particularités, comme son attachement aux grands domaines agricoles. Une certaine fidélité aux racines et aux ancêtres perdure, ainsi que l’illustre l’exemple de Paule, en centre Bretagne. Quelque temps après la conquête romaine, l’imposante forteresse et la petite agglomération qui s’était développée autour sont abandonnées. Les fortifications sont démantelées. Il est probable qu’une partie des occupants s’installe alors à Carhaix/Vorgium, la nouvelle agglomération, située quelques kilomètres plus loin et créée sous le règne d’Auguste, juste avant notre ère. Une seule partie du site continue d’être fréquentée, l’espace cultuel et funéraire, notamment un tumulus édifié au Ve siècle avant notre ère. Il abritait les sépultures de divers individus et il est probable qu’il s’agissait des fondateurs de la première ferme au début de l’âge de La Tène. Or, un petit édifice gallo-romain, certainement à vocation cultuelle, est construit à proximité. Des traces de fours, peut-être pour des banquets, ont également été mises au jour. Jusqu’au IIIe siècle après Jésus-Christ, des individus fréquentent donc régulièrement le lieu, vraisemblablement pour honorer des ancêtres communs ayant vécu au Ve siècle avant Jésus-Christ. « Il est exceptionnel de voir se perpétuer un tel phénomène sur huit siècles », note Yves Menez30. Une telle pratique illustre la vitalité d’une mémoire du passé celtique dans certaines catégories de la population gallo-romaine.

Dans le peuple, et suivant les régions, les phénomènes de changement et d’acculturation ont été longs, complexes et parfois très partiels, en témoigne la résurgence de la culture celtique dans l’île de Bretagne à la fin de l’Antiquité. D’autres indices laissent à penser que la romanisation a été superficielle, comme la subsistance de langues celtiques aux premiers siècles de notre ère. Longtemps, les Celtes continuent de former un groupe culturel et linguistique, si l’on en croit, par exemple, la fameuse Épître aux Galates écrite au Ve siècle par saint Jérôme, lui-même d’origine gauloise. Il affirme en effet que « Les Galates ont seuls conservé leur langue particulière ; et cette langue est à peu de choses près celle dont on se sert à Trêves31. » La chose est évidemment invérifiable. Le gaulois semble en tout cas parlé tardivement sur le Continent au début du Moyen Âge, comme en Auvergne au Ve siècle ou dans les Alpes.

Vaincus par les Romains après avoir contrôlé une grande partie de l’Europe, les Celtes représentent toujours une réalité à la fin de l’Antiquité. Intégrés à l’empire romain, ils vont en subir les crises et le délitement progressif lors des grandes invasions qui voient l’arrivée de nouvelles populations venues de l’est de l’Europe. Face à ces nouveaux arrivants, le domaine des Celtes diminue, n’empêchant pas l’émergence de nouvelles entités celtiques vivaces à l’Occident de l’Europe durant le haut Moyen Âge.

 

 

 

 

1 Venceslas Kruta, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 155.

2 Venceslas Kruta, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 139.

3 Comme l’âge de Hallstatt, le terme d’« âge de La Tène » a été entériné par le septième Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques de Stockholm en 1874, sur propositions du savant suédois H. Hildebrand.

4 Institut national pour la recherche en archéologie préventive.

5 Entretien avec Yves Menez, juillet 2005.

6 Patrick Galliou, « l’Âge d’or du monde celtique, l’Europe de La Tène », ArMen n° 98, novembre 1998, p. 14.

7 Patrick Galliou, « l’Âge d’or du monde celtique, l’Europe de La Tène », ArMen n° 98, novembre 1998, p. 12.

8 KRUTA, Venceslas, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 315.

9 Patrick Galliou, « l’Âge d’or du monde celtique, l’Europe de La Tène », ArMen n° 98, novembre. 1998, p. 21.

10 KRUTA, Venceslas, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 14.

11 KRUTA, Venceslas, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 10.

12 BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 153.

13Pierre-Yves Lambert, « la Langue des Celtes », l’Archéologue, numéro 103, août 2009, p 14.

14 DUVAL, Pierre-Marie, les Celtes, Paris, Gallimard, 1977, p 8.

15 KRUTA, Venceslas, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 303.

16 BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 85.

17KRUTA, Venceslas, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 351.

18 BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 93.

19 Erwan Chartier, « Des carnyx gaulois découverts en Corrèze », ArMen n° 146, mai 2005, p 62.

20 BRUNAUX Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 153.

21 BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 155.

22 BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 156.

23BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, Paris, 2008, p. 159-160.

24 KRUTA, Venceslas, les Celtes, histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 17.

25BRUNAUX Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Seuil, 2008, p. 37.

26 Erwan Chartier, « Quand les Gaulois devinrent romains », ArMen n° 162, janvier 2008, p. 59.

27 BRUNAUX, Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Seuil, 2008, p. 54.

28 Erwan Chartier, « Quand les Gaulois devinrent romains », ArMen n° 162, janvier 2008, p. 58.

29 Ibidem., p. 59.

30 Entretien avec Yves Menez, août 2008.

31 Trèves, actuellement en Allemagne, était la capitale des Trévires, une tribu gauloise et l’une des principales agglomérations des Gaules. Au IIIe siècle, elle devient une capitale impériale.

32 Erwan Chartier, « l’Armorique romaine, une péninsule au cœur du monde », ArMen n° 159, juillet 2007, p. 8.

33 AURELL, Martin, la Légende du roi Arthur, Paris, Perrin, 2007, p. 41.

34 Entretien en novembre 2006 avec Jean Kerhervé, historien et spécialiste de l’État breton au XVe siècle.

35 LOYER, Olivier, Les chrétientés celtiques, Rennes, Terre de Brume Éditions, 1993, p. 10.

36 Ibidem, p 116.

37 Ibidem, p 36.

38 Ibidem, p 117.

39 Ibidem, p 118.

Par ECLF - Publié dans : Cours Diplôme d'études celtiques
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Lundi 18 juin 2012 1 18 /06 /Juin /2012 11:12

 

 

 

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Fondateur de la Cinquième république, le général de Gaulle a entretenu un rapport complexe avec la Bretagne. Une relation mutuelle faite de coups de cœur, de moments forts comme de forte contestation.


Le premier rapport du général de Gaulle avec la Bretagne, c'est incontestablement celui noué par son oncle, prénommé Charles comme lui. Né en 1837, ce premier Charles de Gaulle se prend d'une folle passion pour la Bretagne et les pays celtiques alors qu'il est étudiant en lettres. Il entretient une abondante correspondance avec plusieurs écrivains bretons de l'époque, dont l'un des plus fameux, Théodore Hersart de la Villemarqué, l'auteur du Barzaz Breiz. Charles de Gaulle sera d'ailleurs le secrétaire et l'un des rares membres actifs de la Breuriez Breiz (fraternité de Bretagne), imaginée par La Villemarqué sur le modèle des académies druidiques du pays de Galles. Frappé de paralysie et résidant à Paris, Charles de Gaulle apprend le breton, écrit des poésies et lance un vibrant Appel aux représentants de la race celtique, en 1864. Dans ces années-là, il participe également à un projet de colonie bretonne et galloise, en Patagonie, qui échouera. L'anecdote veut que son célèbre neveu, en voyage officiel en Argentine, dans les années 1960, se soit vu remis en cadeau une lettre relative à ce projet. Le général, au patriotisme français sourcilleux, aurait, paraît-il peut apprécié ce document vantant les mérites de l'établissement d'un « foyer national breton » outre-Atlantique.

 

La tourmente de 1940

En 1921, devenu officier, Charles de Gaulle se marie à Yvonne Vendroux qui avait passé plusieurs séjours de vacances en Bretagne et en avait gardé un excellent souvenir. Ce qui explique sans doute que le couple choisisse Bénodet comme lieu de villégiature, en 1933. Quelques années plus tard, alors que débute la Seconde Guerre mondiale, la Bretagne va jouer un rôle important dans la geste gaullienne. Un rôle intime d'abord puisque c'est par Brest que partent sa femme et ses proches, en juin 1940, pour venir le rejoindre à Londres. C'est à Paimpont que décède la mère du général, le 16 juillet 1940, moins d'un mois après son célèbre appel du 18 juin.

Un appel particulièrement entendu sur l'île de Sein. A la fin juin, la plupart des navires et des hommes valides voguent vers la Grande-Bretagne. La forte présence des Sénans dans les premiers contingents de la France Libre fera dire à de Gaulle que l'île de Sein, c'est le quart de la France. Particulièrement nombreux dans les forces françaises libres, les Bretons joueront un grand rôle dans l'entourage du général rebelle. Ils constitueront d'ailleurs une amicale, Sao Breiz (« debout Bretagne »), active pendant toute la guerre.

 

Retour triomphal

La Bretagne est bien debout, en ce mois d'août 1944, lorsque le général de Gaulle fait une entrée triomphale dans Rennes. Le 21 août, devant vingt mille personnes, il déclare au balcon de l'hôtel de ville « quelle émotion est la notre de nous trouver rassemblés dans Rennes libérée, dans la Bretagne victorieuse où les guerriers allemands qui ont souillé son sol sont en train de disparaître comme morts ou comme prisonniers. » Un an plus tard, il effectue un nouveau périple dans la péninsule, qui le mènera de Saint-Brieuc, à Guingamp, Morlaix, Brest, Douarnenez, Quimper, Lorient, Vannes, Saint-Nazaire...

Retiré des affaires en 1946, le général visite régulièrement la Bretagne lors de voyages commémoratifs qui sont autant d'occasions pour lui d'alimenter sa popularité. Le 29 août 1946, il visite Sein. En juillet 1947, il fait le tour des anciens maquis. Ces voyages sont éminemment politiques pour celui qui a lancé le Rassemblement du peuple français (RPF). Ainsi, le 27 juillet 1947, à Rennes, le général de Gaulle s'en prend très violemment aux communistes, accusés d'être à la solde de Moscou.

 

L'homme de la Cinquième république

Malgré ses attentes et son ambition, il faudra encore de nombreuses années – et les circonstances particulièrement dramatiques de la guerre d'Algérie – pour que Charles de Gaulle ne revienne aux affaires, en mai 1958. Quelques mois plus tôt, en octobre 1957, il avait effectué un voyage en Bretagne, notamment dans les monts d'Arrée, qui l'avait particulièrement inspiré. Plus tard, lorsqu'il sera très contesté, notamment pendant la crise algérienne en 1960, de Gaulle effectuera plusieurs voyages bretons, notamment à Sein, en 1960, dont les images lui servent à assoir une légitimité fondée sur le souvenir de la résistance.

En prenant le pouvoir, les gaullistes entendent remettre de l'ordre dans un pays très divisé par la décolonisation. Ils instaurent un nouveau régime, la Cinquième république, autoritaire et très centralisé. En Bretagne, les gaullistes sont combattus par la gauche, mais également par le centre démocrate-chrétien, très implanté dans la péninsule et opposé au pouvoir très personnel du général. Les années 1960 sont également marquées par une forte demande de régionalisation auquel le pouvoir tente de répondre par des décentralisations industrielles. Le général de Gaulle viendra ainsi inaugurer plusieurs grands travaux, censés assurer le développement économique de la région. Il visite ainsi le barrage sur la Rance, le CNET de Lannion... Il est présent au lancement du paquebot France...

La Bretagne des années 1960 se transforme. A un incontestable développement économique s'oppose une opposition de plus en plus marquée au régime, notamment dans la jeunesse. Mai 68 passe en Bretagne comme ailleurs. De Gaulle réserve à Quimper son dernier discours, en 1969, avant de démissionner et de partir pour un dernier voyage, dans un autre pays celte, l'Irlande.

 

Le discours de Quimper

En novembre 1968 est annoncé la venue du général de Gaulle en Bretagne. La nouvelle intervient dans un climat de contestation très particulier, marqué par les évènements de mai 68 et l'agitation entretenue par l'extrême-gauche. En Bretagne, l'actualité est aussi ponctuée par les attentats du Front de libération de la Bretagne (FLB), notamment celui qui a détruit une partie de la caserne de la CRS 13 à Saint-Brieuc. L'agitation du monde paysan est aussi récurrente. Lorsqu'il arrive à Rennes, le 31 janvier, l'accueil fait au général de Gaulle est plus que mitigé. Des sifflets et des huées se font entendre pendant son discours. La visite des installations militaires de Brest et Landivisiau, le 1er février, est plus tranquille.

Le point d'orgue du voyage doit avoir lieu le 2 février, à Quimper. Pour éviter trop de contestation, la police a fait le ménage : syndicalistes, militants d'extrême-gauche, autonomistes sont envoyés en bus, dans la campagne, à une vingtaine de kilomètres. Ils ne peuvent revenir que par leurs propres moyens. C'est donc devant plusieurs milliers de personnes et un auditoire plutôt acquis, que le général de Gaulle prononce ce qui sera son dernier grand discours officiel. Il annonce un référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat et marque sa volonté de commencer à décentraliser la France. Devant un public quelque peu interloqué, il prononce aussi quelques phrases dans un breton à la prononciation plutôt inhabituelle. Il s'agit de vers composé par son oncle, Charles de Gaulle.

En avril 1969, le non l'emporte à 52 % en France, mais en Bretagne, le oui avait été majoritaire. Désavoué, le général de Gaulle démissionne, mettant ainsi fin à une carrière politique hors normes.

Par ECLF - Publié dans : Histoire de Bretagne
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Lundi 11 juin 2012 1 11 /06 /Juin /2012 11:09

 

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En 1788 et au début de 1789, Rennes est secoué par des troubles en marge de la tenue des États de Bretagne qui détermine la politique fiscale de la province. La bourgeoisie des villes bretonnes réclame plus de pouvoir, ce que conteste l’aristocratie qui entend conserver ses privilèges. Une opposition qui préfigure les débuts de la Révolution française quelques mois plus tard.

 

 

Peut-être provoquée par l’irruption d’un volcan islandais, l’Europe connaît une série d’hivers particulièrement rigoureux à la fin des années 1780. Les récoltes sont mauvaises, la famine touche de nombreuses régions, la révolte gronde… En ce mois de décembre 1788, le froid est particulièrement vif sur les bords de la Vilaine, à Rennes, où les délégués des États de Bretagne arrivent de toute la péninsule pour leur session. En France, Louis XVI avait annoncé la réunion des États généraux du royaume au printemps 1789, afin de répondre aux doléances de son peuple. La question de la représentativité des délégués - la noblesse et le clergé avaient plus de représentants que le Tiers État, c’est-à-dire de l’écrasante majorité de la population – était au cœur des débats. Elle se posait également pour les États de Bretagne et avait été soulevée dès le mois de mai 1788.

 

Des troupes pour maintenir l’ordre

Le 10 mai 1788, en effet, le comte de Thiard, commandant des armées en Bretagne et l’intendant Bertrand de Moleville se rendent au parlement de Bretagne afin de faire enregistrer les ordres du roi rognant sur les prérogatives des institutions bretonnes. La résistance procédurale des conseillers du parlement dure sept heures, mais les édits royaux sont enregistrés. Une foule de plusieurs centaines de jeunes gens se rassemblent pour protéger les parlementaires. Ils sont menés par Victor Moreau, un futur révolutionnaire. Dans les semaines qui suivent, les protestations se multiplient tant de la part de la noblesse que de la bourgeoisie.

Le comte de Thiard fait venir plusieurs milliers d’hommes de troupes pour sécuriser Rennes. Il doit faire face à la démission des officiers du régiment de Penthièvre. Les membres du Parlement décident de se réunir malgré l’interdiction. Prévenus qu’ils vont être arrêtés, le 2 juin à l’aube, les parlementaires s’échappent et se réunissent à l’hôtel de Cuillé. Une foule importante se masse à proximité et s’en prend aux dragons et aux soldats venus arrêter les frondeurs. Estimant être en danger, l’intendant de Moleville regagne Versailles le 9 juillet. Thiard est remplacé par le maréchal de Stainville qui arrive à Rennes avec dix mille soldats. Des émeutes de la fin ont régulièrement lieu. Le roi cède. Le 8 octobre, les parlementaires regagnent leur palais sous les ovations de la foule.

 

Rôle croissant de la bourgeoisie

Comme lors de l’affaire Le Chalotais, cette agitation oppose avant tout l’aristocratie bretonne qui se pose en garante des libertés de la Bretagne et le pouvoir royal. Mais un nouvel acteur se pose en arbitre : le Tiers État. Les populations rurales en composent l’essentiel, mais la bourgeoisie urbaine prétend le représenter et peser politiquement. Elle va peu à peu jouer un rôle prépondérant. Le tiers État demande en effet des réformes fiscales et une meilleure répartition des représentants aux États de Bretagne, convoqué pour le 29 décembre. Mais les nobles ne veulent rien céder. Fin décembre, noblesse et bourgeoisie rassemblent leurs partisans. L’agitation est à son comble.

Après l’ouverture des États, les délégués du Tiers État pratiquent une politique d’obstruction afin de voir leurs revendications aboutir. Deux jours plus tard, la session est suspendue en attendant une décision du roi. Le 7 janvier, le roi ordonne une suspension d’un mois pour réunir de nouveaux cahiers des charges. Le lendemain, la noblesse proteste et refuse de siéger dans une assemblée modifiée. Avec le clergé, ils décident de continuer leurs travaux. Mais à la fin janvier, des émeutes éclatent. Ce blocage n’est pas sans conséquences : c’est en effet pendant qu’ils se tiennent qu’est déterminée la question des taxes et des contributions que doit verser la province au trésor royal. La Bretagne dispose en effet d’un statut fiscal particulier, héritier du duché et qui permet à ses habitants de payer moins d’impôts. Le ministre de Louis XVI, Necker, avait reconnu qu’un laboureur breton payait ainsi moins de taxes que son équivalent dans les provinces limitrophes.

Le 20 janvier, un arrêt royal semble donner raison au bourgeois sur la question de la représentativité en octroyant autant de députés au Tiers qu’aux deux autres ordres réunis. Mais les représentants du Tiers restent fermes sur leurs autres revendications et refusent de revenir siéger. La situation se tend et les journées du 26 et 27 janvier voient la situation dégénère dans Rennes.

 

La fin des États de Bretagne

Sur l’incitation du comte de Thiard et afin de calmer les esprits, Louis XVI décide de suspendre indéfiniment les États de Bretagne. Des gentilshommes bretons se rendent alors à une réunion d’étudiants rennais et nantais afin de les supplier de convaincre le Tiers État de protester contre cette suspension. Mais les représentants du Tiers refusent de défendre une constitution et une institution qu’ils jugent trop favorables à l’aristocratie. Le 6 février 1789, les étudiants rennais et nantais signent un pacte d’entraide mutuelle. Il sera renouvelé l’année suivante, à Pontivy.

La fracture entre l’aristocratie et le peuple semble alors consommée, annonçant les bouleversements qui allaient suivre dans les mois suivant avec la convocation des États généraux du royaume. D’une certaine manière, c’est bien à Rennes que la Révolution française a commencé.

 

 


 

Encadré : la journée des bricoles

À la fin du XVIIIe siècle, une bricole était une lanière de cuir passée autour du coup pour traîner une voiture. Les porteurs de bricoles englobaient tout ce petit peuple – portefaix, porteurs d’eau, porteurs de chaise, domestiques divers – qui travaillait à Rennes pour les juristes, les riches commerçants et la noblesse de robe. Alors que les représentants de la noblesse et du Tiers État s’affrontent en ce début du mois de janvier 1789, des aristocrates imaginent de pousser à une manifestation populaire, pour défendre le rôle des nobles et des États de Bretagne. Réunis le 26 janvier au matin, sur l’actuel Champs-de-Mars, des centaines de personnes écoutent des orateurs leur expliquer que les bourgeois de Rennes vont les affamer par leurs manœuvres politiques. Ils se rendent ensuite au parlement au cri de « vive la noblesse ». Des heurts ont lieu entre des porte-chaises et de jeunes bourgeois. Commandés par Moreau, des étudiants en droit s’arment et patrouillent alors en ville. Le 27, ils se rendent au parlement et exigent qu’on leur livre un valet coupable d’une agression contre un commerçant de la ville. N’obtenant pas de réponse claire, ces jeunes bourgeois se rendent alors au couvent des cordeliers tout proche où se sont rassemblés les représentants de la noblesse. Des coups de feu sont échangés entre les deux parties. Des affrontements à l’épée ont lieu tout autour du parlement. Deux jeunes nobles sont tués. Le lendemain, les échauffourées recommencent. Six cents nobles et leurs hommes se réunissent aux cordeliers. Les Bourgeois et les étudiants sont à l’hôtel de ville où les rejoignent plusieurs centaines d’étudiants nantais encore plus radicaux. Le gouverneur de Bretagne tente une médiation et, finalement, la noblesse déclare « renoncer à sa vengeance ». Présent sur les lieux pendant ce qu’on a appelé la « journée des bricoles », François-René de Chateaubriand y voit les « premières gouttes de sang versé par la Révolution ».

 

 

 

 

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