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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Anjela Duval, la poétesse du Trégor

Publié le 28 Septembre 2017 par ECLF in Ecrivains de Bretagne

Anjela Duval, la poétesse du Trégor
Anjela Duval, la poétesse du Trégor

 

 

 

 

 

 

Si elle demeure l’un des auteurs de langue bretonne les plus connus du XXe siècle, Anjela Duval en est venue à incarner une certaine Bretagne, celle d’une péninsule en mutation entre société rurale traditionnelle et affirmation d’une identité renouvelée. Inspiré par son environnement, ses poèmes expriment un rapport intime avec la nature qui l’entoure.

Le 18 décembre 1971, grâce à l’émission Les Conteurs d’André Voisin, la France découvre un étonnant petit bout de femme, une silhouette frêle à l’accent trégorrois roulant et plein d’humour qui laisse deviner une forte personnalité. Grâce à la magie cathodique, les projecteurs se braquent sur une femme simple et lettrée qui ne recherchait pourtant pas la lumière : Anjela Duval. Clément Ledoux du Canard enchaîné s’enthousiasme ainsi quelques jours plus tard : « Comme on se sentait loin de la vulgarité commerciale, de la putasserie de bas plaisir et de faux-semblant, qui sont d'ordinaire à la lucarne ! Qu'elle était émouvante, intéressante, honnêtement heureuse dans sa simplicité, cette Anjela Duval, une vieille Bretonne amoureuse - mais lucide - de sa terre, des saisons, des récoltes de la nature et de la vraie vie. »

Si elle recevait déjà de nombreux visiteurs initiés à sa prose, sa notoriété télévisuelle fait découvrir au plus grand nombre qu’il existe des poètes paysans et que la langue bretonne, longtemps méprisée et que l’on croyait alors condamnée, était encore capable d’une belle vigueur. Un peu malgré elle, Anjela Duval devient l’un des symboles du revival breton de la seconde moitié du XXe siècle. En ces années 1970 où la Bretagne entre de plain-pied dans la modernité, notamment dans le domaine agricole, elle en vient à incarner la société rurale traditionnelle, sa langue, ses rythmes et une vieille sagesse paysanne en train de disparaître.

 

La ferme de Traoñ-an-Dour

Marie-Angèle Duval nait dans une modeste famille de cultivateurs du Vieux-Marché, en 1905. Avant sa naissance, ses parents ont perdu une sœur et un frère, dont le souvenir est évoqué dans ses poèmes. Ses parents sont les grands repères de sa vie, et leur disparition l’afflige profondément. Son père décède en 1941 d’une congestion pulmonaire et sa mère dix ans plus tard. C’est un peu pour eux, et par fidélité à sa terre, qu’elle demeure toute sa vie à la ferme de Traoñ-an-Dour, à la fois foyer et source d’inspiration poétique. En 1976, sur son lit d’hôpital à Lannion, elle écrit ainsi : « Ma chambre est pleine de fleurs et de bonbons. Mais je préférerais les ronces de Traoñ-an-Dour et la senteur qui a reçu, je crois, le miracle de la pluie. »

Elle fait ses études chez les sœurs de Trégrom jusqu’en 1917. Elle y apprend le français et à écrire. La langue bretonne est alors omniprésente dans ce Trégor rural où de nombreux élèves apprennent aussi à écrire dans leur langue maternelle. Refusant de suivre dans l’exil un marin fréquenté dans les années 1920, Anjela Duval est restée célibataire toute sa vie, se consacrant à sa terre et à sa poésie.

 

Les débuts en poésie

Sa vocation littéraire est plus tardive. C’est à la fin des années 1950 qu’elle rédige ses premiers écrits en breton, dans une langue « qui commence à revivre ». Ses poèmes sont publiés en 1962 dans les revues Al Liam et Ar Bed Keltiek, alors dirigée par Roparz Hemon. Elle écrit également pour Barr-Heol, tandis que sa notoriété grandit. Elle profite particulièrement des conseils de l’abbé Le Clerc de Buhulien qui l’initie à une langue plus savante. Elle signe désormais Anjela, la forme bretonnisée de son prénom. De par son éducation et par conviction, la foi catholique a imprégné l’œuvre d’Anjela Duval. « C’était une évidence pour elle, se souvient le journaliste Roger Laouënan, mais c’était aussi quelque chose d’intérieur. Il y avait souvent des curés bretonnants qui passaient la voir et dire la messe. Par contre, elle en voulait aux prêtres qui avaient abandonné la langue, et elle n’allait plus à la messe à Vieux-Marché. »

De santé fragile, Anjela Duval continue à tenir sa ferme. C’est le soir, en dépit de la fatigue physique, qu’elle écrit ses poèmes ou rédige son abondante correspondance. Autant dire que sa notoriété nouvelle et les visites qui l’accompagnent ne l’enchantent guère. Elle fuit les visiteurs alors qu’elle devient la coqueluche des milieux bretonnants. Nombre de jeunes viennent également la rencontrer pour appréhender son breton littéraire et populaire, mais Anjela Duval peut être parfois revêche… A un chanteur connu qui lui répond qu’il ne parle pas le breton, mais le comprend, elle répond : « Mon chien aussi ! » Elle avait développé une grande proximité avec ses animaux, dont il est vrai qu’elle appréciait beaucoup la présence. Roger Laouenan se souvient d’une femme un peu ermite, « restée cloîtrée dans son univers bucolique et champêtre. Comme elle était célèbre, elle recevait des visites de l’intelligentsia bretonnante ou de curieux avec lesquels elle pouvait être sèche… C’était une passionaria, un caractère entier et très sensible. Elle était très intelligente et se passionnait pour les causes bretonnes comme d’autres plus lointaines, comme le sort fait à l’Afrique ou au tiers-monde. Elle pouvait parler de tout, c’est cela qui attirait. J’ai appris beaucoup avec elle. »

 

 

Sur tous les fronts

Dans les années 1970, Anjela Duval s’engage également politiquement. Elle qui refuse la mécanisation de l’agriculture se montre fort méfiante vis-à-vis du « progrès » et développe une forme de conscience écologique. Les combats pour la Bretagne ne lui sont pas non plus indifférents, nombre de ses écrits exaltent ainsi les grands héros de l’histoire bretonne, l’appel de la liberté, les luttes menées pour la reconnaissance d’un peuple. Le grand poète martiniquais, Edouard Glissant, a écrit que « tout homme est créé pour dire la vérité de sa terre ». Quoi de plus vrai pour Anjela Duval, paysanne-écrivaine, dont l’un des textes les plus poignants s’intitule Stourm a ran war bep tachenn : « Je lutte sur tous les fronts ».

 

 

Pour en savoir plus

- Kan an douar. Brest, Al Liamm, 1973.

- Traoñ an Dour (recueil posthume), éditions Al Liamm, 1982.

- Tad-kozh Roperz-Huon (1822-1902), Hor Yezh, 1982, 1992.

- Me, Anjela, Mouladurioù Hor Yezh.

- Rouzig ar gwiñver, éditions An Here 1989.

- Stourm a ran war bep tachenn, éditions Mignoned Anjela, 1998

- Sous la direction de Ronan Le Coadic : Anjela Duval, Oberenn glok, Mignoned Anjela, 1999.

- Roger Laouenan, Anjela Duval, Yoran Embanner, 2012.

 

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j'aime me promener sur votre blog. un bel univers. vous pouvez visiter mon blog (cliquez sur pseudo) à bientôt.
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