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Dimanche 25 juillet 2010 7 25 /07 /Juil /2010 10:20

 

Dans l’estuaire de l’Aulne, l’ancienne et la nouvelle abbaye de Landévennec racontent l’Histoire de Bretagne. Fondé à la fin de l’Antiquité, le monastère de saint Gwénolé a traversé les siècles jusqu’à la Révolution, avant de renaître dans les années 1950 et de redevenir un centre intellectuel et spirituel.

Avant de se jeter dans la vaste rade de Brest, l’Aulne serpente doucement en creusant les contreforts du massif armoricain. Les méandres du fleuve ont formé de petites presqu’îles, dont celle de Landévennec, tournée vers l’orient. Une presqu’île isolée, au milieu d’une nature magnifique et du calme de l’estuaire ; un Eden, où choisirent de s’installer quelques moines à la fin de l’Antiquité. Depuis quinze siècles, ils en ont fait un haut lieu de l’histoire de Bretagne. Rares sont en effet les lieux où s’incarne ainsi la mémoire d’un peuple comme Landévennec pour les Bretons. L’historien du xixe siècle Arthur Le Moyne de la Broderie le qualifiait d’ailleurs de “cœur de la Bretagne” : kalon Breizh. À partir des documents hagiographiques – qu’il analysait rarement avec prudence et tout le recul scientifique nécessaire –, la Borderie avait décrété que le monastère avait été fondé en 485. Curieusement, il n’était sans doute pas tombé loin de la vérité. “La fouille du site a permis de mettre au jour le premier oratoire, explique l’archéologue Annie Bardel qui a dirigé les opérations. On l’a daté de la fin du ve ou du début du vie siècle. Donc vers l’an 500.” Il s’agissait d’une petite construction rectangulaire. Il était situé à quelques dizaines de mètres d’un établissement gallo-romain, qui a totalement disparu aujourd’hui. L’oratoire était entouré de tombes dont, probablement, celle du fondateur du lieu, Gwénolé, appelé également Winwaloé.

 

Aux origines de la Bretagne

Nous conservons plusieurs vitae, des vies, de saint Gwénolé. Ces textes hagiographiques, sont à prendre avec précaution. La préoccupation de leurs auteurs, des moines médiévaux, n’était pas en effet la recherche de la vérité historique, mais le renforcement du prestige de leur monastère. Sous leur plume, les saints se voient parés de mille vertus, réalisent maints miracles et rencontrent de nombreux personnages plus ou moins légendaires. Ainsi, selon ses vitae, Gwénolé est un immigré de la seconde génération, fils d’un noble breton, Fracan (fondateur de Ploufragan, près de Saint-Brieuc) qui avait quitté l’île de Bretagne pour s’installer dans la péninsule armoricaine. Gwénolé n’a donc probablement jamais connu le pays d’origine de ses ancêtres. Très tôt, il montre des dispositions religieuses et part se former auprès de saint Budoc, dans son ermitage de l’île Lavret, près de Bréhat. Gwénolé se distingue en accomplissant une série de miracles. À l’âge adulte, Budoc lui confie onze compagnons pour aller fonder un monastère. À l’instar de nombre de moines celtes, Gwénolé avait en effet émis le souhait de voyager pour la gloire de Dieu. Il a d’abord pensé visiter l’Irlande qui venait d’être évangélisée, mais saint Patrick lui apparaît en songe pour l’en dissuader. Gwénolé quitte le Goélo, qui était alors partie intégrante de la Domnomée, un vaste ensemble couvrant le nord de la Bretagne. Poussant vers l’occident avec ses compagnons, il finit par arriver dans l’estuaire de l’Aulne.

Les moines se fixent d’abord sur l’île Tibidy, où ils résident trois ans dans des conditions difficiles, l’île étant soumise aux vents et aux marées. Tous les matins, ils voient le soleil se lever sur un beau vallon boisé, où la nature semble luxuriante. Un jour, tels les Hébreux traversant la Mer Morte, les douze moines bretons décident de traverser l’Aulne et de s’installer en face, dans ce lieu qui allait devenir Lantowinnoc “la terre monastique de Win (walloé)”, aujourd’hui Landévennec. Abbé du monastère au ixe siècle et auteur d’une vie de saint Gwénolé, Gurdisten décrit le lieu comme un endroit paradisiaque :

Il est un lieu secret

Au creux de la clairière

Paradis qu’un rutilant soleil

Éclaire à son lever

Tout embaumé de parfum

De mille fleurs printanières

C’est là qu’avec ses compagnons

Se fixa Gwénolé

Le lieu était, paraît-il, si idyllique que les moines ne mourraient pas. Gwénolé fait partie de ces premiers ecclésiastiques qui ont façonné la Bretagne des origines. La légende raconte d’ailleurs qu’il était contemporain d’autres saints fondateurs, comme Corentin. Sous la plume de l’abbé Gurdisten, Gwénolé était aussi l’ami du roi Gradlon. Après la submersion d’Ys, ce dernier aurait d’ailleurs choisi de finir ses jours à Landévennec, où il aurait trouvé le repos après avoir perdu sa cité et sa fille. Un récit là encore légendaire, mais qui permet de mettre en valeur la relation qu’entretenait l’abbaye avec la puissante famille de Cornouaille, qui affirmait descendre du prestigieux souverain d’Ys.

Durant le haut Moyen Âge, le monastère se développe. Les moines suivent alors la règle de saint Colomban, en vigueur dans les églises celtes. Celles-ci se distinguent de Rome par la date de la célébration de Pâques et une tonsure spécifique, le haut du crâne étant rasé en demi-cercle, le reste de la chevelure étant laissé long. Par contre, les bâtiments mis au jour à cette époque montrent que cette partie de la Bretagne, architecturalement parlant, se rattache au style continental. Il ne faut donc guère imaginer un monastère “irlandais”, construit en pierres sèches, mais des murs maçonnés, à la gallo-romaine, comme on en trouve alors en Gaule de l’ouest. Le petit oratoire des fondateurs est peu à peu intégré à un ensemble de construction beaucoup plus important. Son emplacement laissera la place à une chapelle annexe de l’abbatiale.

 

Un sanctuaire carolingien

Au début du ixe siècle, une nouvelle organisation spatiale se met en place. Une vaste église est construite, avec des bâtiments annexes et un cloître. Il s’agit d’ailleurs de l’un des rares cloîtres qui ont pu être étudiés pour la période carolingienne. La plupart des sanctuaires de l’époque ont en effet été considérablement transformés à des époques ultérieures. La morphologie du site de Landévennec, construit sur un terrain humide, a permis une excellente conservation des vestiges, d’autant que les moines ont, à chaque époque, reconstruit au-dessus des restes existants. Les archéologues ont ainsi pu obtenir des stratigraphies présentant des niveaux très lisibles.

Le cloître carolingien consistait en une galerie couverte, avec des piliers maçonnés qui donnait sur une grande cour. L’abbaye était également entourée d’un mur d’enceinte. “Les bâtiments sont intégralement maçonnés, note l’archéologue Ronan Perennec. Ils ont été édifiés suivant une méthode gallo-romaine consistant à noyer les pierres sous la chaux. Une chaux qu’il a d’ailleurs fallu faire venir d’ailleurs, puisqu’il n’y en a pas dans les environs. L’ensemble était à la fois austère et luxueux. D’autant qu’à l’époque, on bâtissait surtout en bois, la construction en pierre étant très coûteuse.” Les toits étaient aussi couverts de tuiles. Il fallait donc que les moines de Landévennec aient de puissants protecteurs pour se lancer dans un tel programme de construction.

Or, ce nouveau développement intervient après un événement dont l’Histoire a conservé le souvenir. En 818, en effet, l’empereur Louis Le Pieux pénètre en Bretagne pour obtenir la soumission des chefs locaux. Il aurait ainsi vaincu un certain Morvan surnommé par la suite “lez Breizh”, le “soutien de la Bretagne”. Morvan vaincu et les Bretons soumis, l’empereur aurait alors rencontré Matmonoc, abbé de Landévennec, pour lui intimer l’ordre d’abandonner “les usages scotiques” pour la règle de saint Benoît, alors en vigueur dans la plupart des couvents européens. Il s’agissait pour les moines bretons d’abandonner la règle de saint Colomba et les usages parfois rudes de l’église celtique, notamment les exercices de jeune et de mortification. Les manuscrits écrits ultérieurement sont ainsi truffés d’allusions à la modération et à la discrétion, des valeurs “bénédictines” opposées à l’austérité excessive prônée par Colomba.

Le dernier bastion de l’Église celtique sur le continent rentrait ainsi dans le rang, ce qui peut expliquer que le pouvoir impérial ait ensuite récompensé les moines de Landévennec. Les bienfaiteurs étaient également bretons. Certains textes évoquent l’existence d’une “résidence royale” à proximité de l’abbaye, peut-être à l’emplacement des anciens bâtiments gallo-romains, dont une partie des carrelages sera d’ailleurs réutilisée un peu plus tard, à l’époque romane. Preuve supplémentaire du prestige du sanctuaire, trois sarcophages en bois de l’époque carolingienne ont été mis au jour par les archéologues. Ils étaient situés dans un caveau, sous le porche de l’église, qui n’a jamais été utilisé par la suite. L’un d’entre eux est exposé dans l’actuel musée (lire en encadré).

Construit sur un terrain humide, conservant bien les éléments organiques, le site de Landévennec s’est révélé très riche pour les archéologues, notamment pour la période du haut Moyen Âge. “Nous avons retrouvé des graines, des mousses végétales, des fruits comme des noix, des pêches, des prunes remontant au viie siècle, explique Annie Bardel. Nous avons également constaté qu’on y a cultivé la vigne du viiie au xie siècle.” Les archéologues ont également mis au jour de nombreuses pièces de bois, dont des planches bien conservées.

 

Des manuscrits étonnants

En adoptant la règle de saint Benoît, les religieux ne renonçaient pourtant pas à certaines formes d’originalité culturelle. Une preuve nous en est fournie par les étonnants manuscrits du haut Moyen Âge qui nous sont parvenus, notamment les évangéliaires, des ouvrages où sont rassemblés les quatre évangiles pour le service liturgique de la communauté. L’un de ces évangéliaires est conservé à New York, un autre à Oxford. Emmenés en Angleterre par les moines bretons fuyant les raids vikings, ils ont ensuite été la propriété de familles aristocratiques, avant d’être achetés par des bibliothèques.

Ces livres sont avant tout des ouvrages religieux, mais les moines ne se sont pas contentés d’écrire, ils ont illustré les textes. Sous leur plume, les évangélistes sont devenus d’étranges créatures – des êtres “zoo-anthropomorphiques” comme les appellent les spécialistes –, avec un corps d’homme et la tête de leur animal symbole. Cette pratique est commune aux Coptes d’Égypte ainsi qu’aux monastères insulaires d’Irlande et de Grande-Bretagne. Le motif le plus intriguant est celui attribué à l’évangéliste Marc. Alors que dans toute la chrétienté, c’est le lion qui est associé à ce saint, les copistes bretons lui ont attribué une tête de cheval. Cet animal se prononçant marc’h en breton, ils l’ont phonétiquement associé à Marc. Les manuscrits de Landévennec témoignent également à leur façon de la vie de la communauté et de ces bénédictins voués au travail manuel et intellectuel et à l’adoration de Dieu. L’un des copistes de l’évangéliaire conservé à New York a ainsi dessiné, au bas d’une page, une petite mouette tenant un poisson dans son bec. Une scène qu’il avait dû observer au monastère.

 

La fureur des Normands

Si les moines des ixe et xe siècles semblent vivre dans une communauté harmonieuse et si Landévennec s’impose alors comme l’un des grands centres spirituels de la Bretagne, avec Redon, les religieux sont cependant conscients des dangers du monde extérieur. En 884, le moine Wrmonoc évoque les Normands qui ravagent régulièrement l’île de Batz. L’abbé Gurdisten soutient son prince, le roi Salomon, dans les combats qu’il mène sur la Loire contre les Vikings qui se font de plus en pressant et déstabilisent la Bretagne. “Dieu, éloigne de nous les incursions des païens”, prie le moine Clément, auteur d’une Vie de saint Gwénolé.

Le calendrier du monastère, aujourd’hui conservé à Copenhague, nous apprend que l’orage s’abat en 913. Cette année-là, le monastère est brûlé par les Normands. Ce que confirme l’archéologie. “Nous avons retrouvé des traces d’incendie, explique Annie Bardel. Les assaillants ont détruit une poterne et se sont introduits dans l’abbaye.” Un épisode révélé par les fouilleurs laisse peu de doutes sur l’origine des assaillants. “Les squelettes des tombes ont été exhumés, note Ronan Perennec. Sans doute les assaillants pensaient-ils trouver des objets précieux dans les sépultures. Puis, ils les ont incinérés dans un bûcher, avant de les recouvrir d’un tumulus de pierre. Il s’agit assurément d’une pratique païenne, telle qu’elle se pratiquait dans le monde scandinave.” Les hommes du Nord ont sans doute effectué ce rite dans un but magique, peut-être pour se concilier les morts ainsi dérangés et qu’ils semblaient plus craindre que les vivants.

Les moines de Landévennec avaient déjà quitté les lieux au moment de l’attaque. Emportant leurs manuscrits et les reliques de saint Gwénolé, ils ont pris le chemin d’un exil qui devait les mener dans le Maine, puis sur la côte picarde, où ils ont fondé la ville de Montreuil-sur-Mer. Leur passage est attesté par la diffusion du culte de Gwénolé, nommé saint Guingalois à Château-du-Loir, près du Mans et saint Walloye (Walloé) à Montreuil. Les moines de Landévennec ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir fui la fureur des Normands. Une partie de l’aristocratie a fui aussi, dont Alain, comte de Cornouaille et petit fils d’Alain le Grand, dernier roi de Bretagne.

 

La première restauration

La communauté exilée va se doter d’un abbé énergique, Yann ou Jean de Landévennec. Avec ses moines, il passe la Manche et se rend à la cour du roi Athelstan, à Exeter. Il galvanise les nobles bretons exilés et mène des négociations avec le roi anglais pour obtenir son appui. C’est sans doute en remerciement de cette aide que l’évangéliaire, aujourd’hui conservé à New York, sera remis à Athelstan. En 936, à la faveur d’une révolte bretonne en Cornouaille, Alain retraverse la mer et combat victorieusement les Normands, qu’il chasse définitivement de la péninsule après sa victoire à Trans en 939. Auparavant, en 938, Alain dit Barbetorte a été proclamé dux, duc des Bretons. Il fait alors d’importantes donations à Landévennec, dont Batz, dans la presqu’île guérandaise. Le rôle de l’abbé “Yann Landevenneg” sera exalté à l’époque contemporaine par Arthur de la Broderie au xixe siècle ou le Bleun-Brug au siècle suivant.

Quant à l’archéologie, elle confirme que le monastère a bien été abandonné au xe siècle, des souches d’arbres ayant poussé dans les anciens bâtiments carolingiens incendiés. Puis les moines se réinstallent et vont redonner tout son lustre à l’abbaye. Ils bénéficient des largesses de la maison de Cornouaille, l’une des puissances féodales de la Bretagne du xie siècle qui s’ouvre, en même temps que le reste de l’Europe, à une nouvelle mode l’architecturale, l’art roman. Alors que les historiens de l’art ont longtemps cru la Bretagne – et particulièrement sa partie ouest – en retard dans la diffusion des styles architecturaux, les archéologues ont récemment mis en évidence que plusieurs grands sanctuaires cornouaillais, comme Locmaria, en Quimper ou Landévennec ont, en effet, été édifiés vers 1030, alors qu’on les pensait bien ultérieurs. De nouveaux bâtiments conventuels sont aussi construits. Ils vont se développer tout au long du Moyen Âge. Au xiiie siècle, un cloître est ainsi bâti, avec des chapiteaux en calcaire, une pierre qui a dû être importée de fort loin. À la tête d’une puissante seigneurie qui s’étend sur la presqu’île de Crozon et le long de l’Aulne, Landévennec redevient le grand centre spirituel de la pointe Bretagne. Une soixantaine de chapelles dédiées à saint Gwénolé dans la région témoignent de ce rayonnement.

Un important port se développe également au pied de l’abbaye. De nombreuses traces de la vie quotidienne des moines ont été mises au jour par les archéologues. Ainsi, des pichets de vin fabriqués en Saintonge ont été retrouvés. “Nous avons découvert des modèles allant du xiie au xviiie siècle, note Annie Bardel. Les moines ont donc importé du vin de cette région pendant six siècles !” Les monnayages du Moyen Âge témoignent également de la renommée du monastère. Il a d’ailleurs fallu plusieurs années pour les étudier, certains types de monnaies étant jusqu’alors inconnus. Un texte du xie nous apprend ainsi qu’un relais a été construit à l’Hôpital-Camfrout pour les pèlerins venus d’Hibernie (Irlande) et d’Écosse.

L’abbaye est sans doute fortifiée dès le xiie siècle. Au siècle suivant, elle doit en effet subir des attaques anglaises qui sont repoussées. Par contre, elle est à nouveau pillée durant la guerre de Succession de Bretagne. Au xve siècle, sous la dynastie des Montfort, l’abbaye connaît un nouveau développement. Les fouilles ont en effet permis de mettre en évidence un important programme de construction, concernant notamment les bâtiments conventuels. Le cloître est alors refait. Ces travaux ont continué au xviie siècle, avec notamment d’importantes installations de drainage des eaux, afin d’éviter des problèmes d’humidité récurrents. L’abbaye s’agrège alors à la puissante congrégation des Saint-Maur, des bénédictins réputés pour leurs travaux scientifiques, en Histoire notamment. Le monastère redevient un important centre spirituel et intellectuel. En 1648, Dom Noël Mars rédige une histoire de l’abbaye. Peu de temps après, Dom Audren de Kerdrel lance l’idée d’une Histoire de Bretagne qui sera rédigée par le mauriste Dom Morice. Au début du xviiie siècle, un autre moine de Landévennec, Dom Louis Le Pelletier, rédige un important Dictionnaire de la langue bretonne.

 

Vendue à la Révolution

Vendue comme bien national en 1792, l’abbaye de Landévennec va connaître une inexorable ruine. Sa bibliothèque est dispersée. Les bâtiments deviennent une carrière de pierres. Une partie du cloître s’en va ainsi à Brest, où il servira à construire le marché Pouliquen, disparu pendant la Seconde Guerre mondiale. À la Restauration, les ruines de l’abbaye sont à nouveau mises en vente en 1815 puis en 1825. Passant de propriétaires en propriétaire, le monastère finit par être racheté par un érudit fortuné, le comte Louis de Chalus. Arrière-petit-neveu d’un ancien abbé de Landévennec, Champion de Cicé (1746-1779), le comte de Chalus va, jusqu’à sa mort en 1927, entreprendre de sauver ce qui peut l’être et de mettre en valeur ce lieu si particulier.

L’abbaye n’avait pas été oubliée pour autant, mise en avant notamment par Arthur de la Borderie, dont les écrits sur l’Histoire de Bretagne ont fortement influencé un jeune séminariste du nom de Jean-Marie Perrot. Au début du xxe siècle, ce dernier lance un mouvement catholique breton qui prend le nom de Bleun-Brug, la “fleur de bruyère”. Dans les pages de la revue Feiz ha Breiz, “foi et Bretagne”, l’abbé Perrot évoque à de nombreuses reprises Landévennec et sa riche histoire. Peu à peu, dans son esprit, se dessine un grand projet qu’il va s’efforcer de porter : la restauration de l’abbaye de Gwénolé. En 1935, le Bleun-Brug consacre une journée de ses fêtes de septembre à Landévennec. L’abbé Perrot prend la parole avec fougue : “Voici mille ans, les murs de cette église furent abattus bien plus bas qu’aujourd’hui ; ils ont été relevés. Notre pays d’un bout à l’autre était écrasé bien pis qu’il ne l’est aujourd’hui ; il a été relevé ! Pourquoi donc, Bretons, ne ferions-nous pas au xxe siècle ce que nos pères ont fait au xe ? Le sang qui coule dans nos veines est bien le même que celui qui coulait dans les leurs !”

 

Seconde renaissance

Des tractations sont engagées avec le fils de Louis de Chalus pour acquérir le terrain de l’abbaye, mais elles n’aboutissent pas en raison de prétentions financières trop importantes. La Seconde Guerre mondiale met en sommeil au projet. Celui-ci aurait d’ailleurs pu être définitivement clos après la mort de l’abbé Perrot, tué par la Résistance en 1943. Cependant, le Bleun-Brug renaît après la libération et le projet est remis sur les rails. Il s’appuie également sur la communauté bénédictine de Kerbénéat. Fondée en 1878, à deux pas de Landerneau, cette communauté avait dû s’exiler au pays de Galles en 1903, après les lois sur les congrégations. Les bénédictins étaient revenus à Kerbénéat en 1922 et avaient été vainement sollicités par l’abbé Perrot. Mais, à la fin des années 1940, la situation évolue. La communauté de Kerbénéat connaît un nouvel essor et compte une quarantaine de religieux. En 1946, les moines se rendent à Landévennec pour y célébrer symboliquement une messe. Les tractations reprennent et, finalement, en juin 1950, le chapitre de Kerbénéat prend la décision de racheter Landévennec et de s’y installer. La nouvelle ne sera annoncée que deux mois plus tard, lors du grand “Bleun-Brug de tous les saints”, à Saint-Pol-de-Léon (lire ArMen n°112). Au cours la nuit du 5 au 6 août, devant vingt mille personnes et de nombreuses reliques de saints bretons, l’abbé Dom Colliot prend la parole pour annoncer la renaissance de Landévennec. L’émotion est immense et un grand élan populaire va porter le projet. La première pierre est posée le 10 mai 1953. Les moines ont pris le parti de reconstruire l’abbaye à quelques centaines de mètres du site d’origine, en haut du vallon. Les ruines sont ainsi sauvegardées et pourront être fouillées entre 1978 et 1999. La construction des nouveaux bâtiments mettra cinq ans. De nombreux Bretons viennent porter maint forte au chantier. Certains se souviennent même de cars de paysans léonards venus travailler bénévolement “à la journée” sur le nouvel édifice.

Le 7 septembre 1958, le cardinal Roques, archevêque de Rennes, inaugure le nouveau monastère. Depuis, la communauté – qui compte aujourd’hui plus d’une vingtaine de membres – continue une aventure spirituelle vieille de quinze siècles. Au cœur d’un havre de paix et d’une nature sauvegardée, les héritiers de Gwénolé poursuivent une vie “au service du seigneur”, comme l’indique le père abbé, le frère Jean-Michel (lire l’interview). Une vie partagée entre prières, travail manuel – dont la confection des fameuses pâtes de fruit du monastère – et accueil de retraitants. Plus de deux mille trois cents personnes passent ainsi une nuit au moins au monastère chaque année. “Il est de notre devoir de nourrir la foi des laïques, estime le père abbé. Dans notre monde contemporain, où tout va très vite, il est important d’avoir des lieux stables et calmes comme ici.” Parmi les visiteurs, on trouve également des passionnés de culture bretonne. Ces derniers peuvent en effet venir consulter les ouvrages de l’importante bibliothèque bretonne du monastère, l’un des plus riches fonds existant en la matière et qui contribue au rayonnement de l’abbaye. En ce début de xxie siècle, Landévennec incarne toujours une certaine permanence culturelle et spirituelle dans l’Histoire de Bretagne.

 

Publié dans : Histoire de Bretagne - Communauté : Histoire Géographie
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Samedi 10 juillet 2010 6 10 /07 /Juil /2010 10:00


 

 

 

 Le Malouin Félicité Lamennais fait partie des grandes figures de la pensée européenne du xixe siècle. Étonnant destin que celui de ce prêtre qui voulait réconcilier l’Église avec le peuple, avant de rompre avec Rome. Une trajectoire en apparence opposée à celle de son frère Jean-Marie, dont l’engagement éducatif a laissé un important maillage d’écoles catholiques en Bretagne.

 

Ville de marins, de corsaires et de négociants au long cours, Saint-Malo est également le berceau d’aventuriers de l’esprit. Chateaubriand en demeure le plus célèbre exemple. Quelque peu oubliés aujourd’hui, deux de ses contemporains, Jean-Marie et Félicité de la Mennais (1), ont également marqué le débat intellectuel de leur époque, en Bretagne et bien au-delà des frontières de la péninsule. Jean-Marie et Félicité sont nés respectivement en 1780 et 1782. Leur père fait alors partie des principaux armateurs de la ville. Mais Saint-Malo n’a plus le même statut que sous Louis xiv. Les riches négociants ont perdu nombre des monopoles acquis durant le règne du Roi Soleil. Certains ont dépensé des fortunes pour acquérir des titres de noblesse. Le commerce des toiles, notamment vers l’Espagne et ses colonies américaines, avait fait la fortune de la ville et de la Bretagne centrale. En cette fin de xviiie siècle, il est très nettement en déclin et s’effondrera dans la première moitié du xixe siècle.

 

Monsieur de la Mennais tient pourtant son rang. Comme la plupart des armateurs, outre son logis dans la ville close, il possède une malouinière, la Chênaie, en Plesder, une belle bâtisse à laquelle resteront toujours attachés ses fils. Ces derniers sont marqués très jeunes par le décès de leur mère. Félicité n’a alors que cinq ans. Jean-Marie, l’aîné, soutient du mieux qu’il peut ce frère de constitution fragile. “Il avait le front élevé et large, le visage ovale et maigre, les pommettes un peu saillantes, les yeux gris, les lèvres minces, le corps grêle, écrit l’abbé Duine. Sa taille était au-dessous de l’ordinaire. D’une vivacité singulière et comme fébrile, résultat d’un comportement nerveux à l’excès, il était, dans son enfance, fantasque, irritable et sujet à des colères qui se terminaient parfois en évanouissements.” Accaparé par ses affaires, le père est souvent absent et généralement distant lorsqu’il partage leur repas. Heureusement, les enfants trouvent dans leur oncle, Robert de Saudrais, une autre figure paternelle. Esprit curieux, l’oncle possède une importante bibliothèque, comprenant les écrits de nombreux philosophes des Lumières. C’est là que Jean-Marie et Félicité vont se familiariser avec le monde des lettres, sans qu’on les dirige dans leur choix. Boulimique de lecture, “Féli” dévore ainsi les classiques autant que les philosophes du temps, comme Voltaire et surtout Rousseau, qui le passionne.

 

 

 

La tourmente révolutionnaire

 

Le monde de leur enfance est profondément bouleversé par la Révolution. La famille est croyante, Jean-Marie reçoit prématurément la communion et la confirmation à l’âge de dix ans, juste avant la désorganisation de l’Église en 1790. Félicité ne la recevra qu’en 1804, à 22 ans. Très vite, en effet, le pouvoir révolutionnaire a imposé aux prêtres de prêter serment. Une Église gallicane est mise en place, autonome du Saint-Siège. Entamée au Moyen Âge, la lutte constante entre le pouvoir temporel, celui des monarques européens, et le pouvoir spirituel, incarné par le pape, connaît là un nouvel épisode. Loin d’être anodine, cette question détermine profondément la vie politique de l’époque. Pour nombre de catholiques, la constitution civile du clergé est en effet intolérable, leur Église étant universelle par définition et non pas nationale. Nombre de prêtres refusent le serment et entrent dans la clandestinité. C’est le cas de l’abbé Vielle, un ami de la famille, qui passe certains soirs chez les Lamennais dire la messe. Les cérémonies, à la bougie et avec la bonne faisant le guet, impressionnent les deux enfants. Prudent, le père donne cependant des gages à la République, pour laquelle il arme plusieurs corsaires. La famille passe sans trop de problèmes les années noires de la Terreur, pourtant meurtrières dans la ville close rebaptisée “Port-Malo”.

 

Avec le Directoire, puis le Consulat, la querelle religieuse s’apaise quelque peu. Encore effrayée par les audaces de la Révolution, la France revient à certaines valeurs dont elle pense qu’elles font son identité. Bonaparte prépare une nouvelle monarchie, l’empire, un régime autoritaire, militariste et centralisé qui met fin aux espoirs de démocratie. Comme en réaction au matérialisme athée de la bourgeoisie révolutionnaire, une partie du peuple voit dans l’Église une alternative et une force de contestation. Les églises se remplissent à nouveau. En 1802, Chateaubriand fait paraître le Génie du christianisme, œuvre militante et apologie du catholicisme qui va profondément influencer les deux frères Lamennais. Jean-Marie décide d’entrer dans les ordres et est ordonné en 1804. Il est ensuite chargé d’organiser un collège pour former les futurs prêtres. Félicité lui, cherche encore sa voie. Il est tenté par une carrière religieuse, peut-être chez les trappistes ou les jésuites, mais il hésite profondément face au caractère irrémédiable d’un tel engagement. Son entourage, notamment l’abbé Carron, qu’il rencontre à Londres pendant les Cent jours, l’encourage à choisir une carrière religieuse pour se fortifier moralement. Il devient prêtre en 1816, sans enthousiasme. La question de la vocation de Félicité reste complexe. Profondément religieux, le jeune homme pouvait-il choisir une autre voie qui répondait à la fois à sa conscience et à ses passions ? Dans Pour le romantisme, l’abbé Bremond estime fort à propos que : “presque tout le monde aujourd’hui est persuadé que l’abbé Carron s’est trompé lourdement lorsqu’il a décidé d’autorité la démarche irrévocable de son pénitent. Pour moi, plus j’y réfléchis, en essayant de me mettre à sa place et plus je me demande si je n’aurais pas agi comme lui. On a beau dire, je ne vois Lamennais que prêtre”.

 

 

 

La défense de l’Église

 

L’engagement religieux des Lamennais, au début du xixe siècle, ne peut en effet être mis en doute. Ils sont de véritables soldats de l’Église. En 1808, les deux frères font paraître les Réflexions sur l’état de l’Église en France au xviiie siècle et sur sa situation actuelle, où ils dénoncent l’affaiblissement de l’esprit sacerdotal et la montée de l’athéisme. Quelques années plus tard, en 1817, Félicité de Lamennais fait paraître le premier des quatre volumes de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion. L’écrivain breton y expose sa défense de l’Église dans un style puissant, fiévreux. Une colère rappelant les prophètes anciens, mais écrit par un homme de son temps. Félicité s’inscrit en effet dans le courant romantique, incarné par son compatriote Chateaubriand. “Cela est fait, dit-on, par un jeune abbé, commente Lamartine au comte de Virieu. C’est magnifique, pensé comme monsieur de Maistre, écrit comme Rousseau, fort, vrai, élevé, pittoresque, concluant, neuf, enfin tout. Je te le conseille pour passer huit jours avec un écrivain d’un autre siècle.” L’ouvrage fait grand bruit, le retentissement est énorme. Son auteur est présenté comme un “Voltaire catholique”, un champion de l’Église face aux encyclopédistes et aux Lumières. Félicité y développe notamment l’idée que la révélation divine, à la base du christianisme, n’est pas un début, mais l’accomplissement de l’histoire humaine. “Le christianisme, analyse Louis Le Guilloux, si vilipendé pendant la seconde moitié du xviiie siècle, retrouvait grâce à Lamennais de nouvelles lettres de noblesse : somme des enrichissements progressifs dont l’humanité en marche vers Dieu sait profiter, il a sa source dans la tradition, antérieure à la rédaction écrite des deux testaments et dont on trouve des éléments épars dans les différents peuples païens. Les païens eux-mêmes apportent, par leur réflexion philosophique et morale, une contribution à l’édifice commun, le christianisme n’étant plus une religion parmi d’autres, mais le couronnement de toutes les conceptions spirituelles de l’humanité.”

 

Félicité de Lamennais promeut une philosophie du sens commun, qui a pour but de fortifier la raison individuelle, portée aux écarts, par la raison collective de l’humanité, conservatrice des principes primordiaux. Selon lui, sans ce sens commun, le monde est condamné à un éternel chaos. Défenseur de l’Église, Félicité de Lamennais est alors l’un des tenants de l’ultramontanisme, un courant affirmant la primauté tant spirituelle que juridictionnelle et politique du pape sur le pouvoir politique. Théorisé par des penseurs comme Joseph de Maistre et Louis de Bonald, il se développe sous la Restauration, en réaction contre la Révolution et la philosophie des Lumières. Mais Félicité de Lamennais est également critique vis-à-vis de la monarchie des Bourbons qui, selon lui, humilie le clergé. Sa philosophie du sens commun recelait également des aspects subversifs pour l’autorité de l’Église catholique. Elle s’opposait en effet à l’idée de révélation qui est centrale dans le catholicisme. En développant cette philosophie, Félicité entendait pourtant réconcilier foi et raison.

 

 

 

La question de l’instruction

 

Curieux prêtre d’ailleurs que ce Félicité. Dès 1819, il retourne habiter à la Chênaie. “Il ne portait la soutane que pour dire la messe, et à peine avait-il mis le pied sur le seuil de sa chambre, qu’il la déposait avec une sorte d’empressement, pour endosser une longue redingote grise qui lui battait au-dessous des mollets et dont les bas étaient brûlés en dix endroits, car il était frileux et aimait tisonner”, décrit l’abbé Duine. Revenu en Bretagne, Félicité va seconder son frère. Ce dernier a servi l’Église en exerçant des charges administratives de plus en plus lourdes. En 1814, Jean-Marie de Lamennais est ainsi secrétaire de l’évêché de Saint-Brieuc, puis vicaire-général et vicaire-capitulaire. En 1822, il est appelé à Paris pour exercer le poste de vicaire-général du grand aumônier de la Couronne, le cardinal de Croÿ. Pendant deux ans, il se voit confier la feuille des bénéfices, c’est-à-dire la nomination des évêques. Jean-Marie de la Mennais refuse ensuite la mitre qui lui était proposée et préfère rentrer en Bretagne où l’attend la grande tâche qu’il s’est fixée : promouvoir l’instruction chrétienne, notamment dans les campagnes bretonnes, qu’il estime avoir été “abandonnées”.

 

En ces années 1810-1820, la question de l’éducation est en effet cruciale en Bretagne. Le système éducatif a été complètement désorganisé par la Révolution. Or, l’éducation paraît primordiale pour pouvoir développer le pays. La péninsule a en effet été ruinée par les guerres révolutionnaires et le blocus continental qui l’ont coupée du commerce international. Faute de capitaux, à l’exception de l’estuaire de la Loire, elle ne sera guère touchée par la révolution industrielle qui se profile, tandis que l’agriculture peine à se moderniser et à nourrir les populations rurales. L’effondrement de la fabrication des toiles de lin est dévastateur dans certaines régions, notamment le pays de Loudéac, qui voit sa population émigrer en masse. La misère est fréquente dans les campagnes bretonnes, alimentant l’image d’une péninsule étrangère et archaïque.

 

Napoléon Ier avait commencé à réformer l’enseignement en créant des lycées et en réorganisant l’université. Sous la Restauration, les libéraux promeuvent l’enseignement mutuel dans lequel, écrit Pierre Perrin, “la morale religieuse n’est plus considérée comme l’essence même de l’enseignement, mais comme un enseignement parmi d’autres”. L’Église voit évidemment d’un mauvais œil la concurrence d’un autre système d’enseignement. Jean-Marie de Lamennais prend position avec vigueur contre la mainmise de l’État sur l’éducation. “Pour lui, en effet, seul l’enseignement ecclésiastique peut éduquer l’homme tout entier et lui transmettre les notions d’ordre et de morale qui fondent la société et en garantissent la stabilité”, estime Pierre Perrin. Aussi, entre 1818 et 1819, Jean-Marie de La Mennais et un autre prêtre, Gabriel Deshayes, curé d’Auray, fondent deux nouvelles congrégations, les filles de la providence et les frères de l’instruction chrétienne. Leur but est de développer un réseau d’écoles primaires dans les communes rurales. Les membres de la congrégation ne sont pas tout à fait des religieux, même s’ils obéissent à des règles et font un vœu d’obéissance. “Ils étaient des sortes de convers, avec moins d’obligations que des moines ou des prêtres, estime le frère Vincent Guillerm, de Ploërmel. Ils étaient des “petits” frères à côté des grands.” Contrairement à d’autres ordres religieux, les frères de l’instruction chrétienne n’ont pas obligation de vivre en communauté, ce qui n’était possible que dans les grandes villes. L’ambition de Lamennais et Deshayes est en effet d’essaimer dans toutes les paroisses, même les plus petites, où un seul frère peut assurer l’enseignement des enfants. Une première école ouvre en 1818, à Ploërmel, puis le réseau se développe dans les départements bretons, à l’exception du Finistère, jusqu’en 1832. L’évêque de Quimper était alors monseigneur de Poulpiquet, réputé très gallican et qui regardait avec appréhension l’œuvre de Jean-Marie de La Mennais, considéré comme ultramontain. D’ailleurs, la devise de la nouvelle congrégation n’était-elle pas “Dieu seul”, formule qui excluait une trop grande allégeance à la nation française. En 1823, un centre de formation, le noviciat, ouvre à Josselin.

 

Jean-Marie et Félicité de la Mennais sont à l’origine d’une autre structure, la congrégation de Saint-Pierre, qui s’installe à Malestroit. Elle a pour but de promouvoir les études théologiques, philosophiques, historiques et linguistiques. Sa vocation est de former un clergé savant, des intellectuels capables de répondre aux philosophes et aux athées. C’est aussi un foyer d’ultramontanisme, dont les membres sont placés sous l’autorité directe du pape. Ils doivent apprendre plusieurs langues vivantes ; nombre d’entre eux sont, en outre, devenus des spécialistes des langues orientales. Sous l’influence de Félicité de la Mennais, la congrégation de Malestroit devient donc un important centre spirituel et intellectuel ou, suivant l’expression du professeur Louis Le Guilloux, une sorte de “Port-Royal breton”. Félicité multiplie à l’époque les ouvrages de spiritualité, dont une Imitation de Jésus, rééditée à de nombreuses reprises.

 

 

 

Le prophète de la liberté

 

Auréolé du succès de l’Essai sur l’indifférence, Félicité de Lamennais s’engage politiquement. Mais sa philosophie évolue. Il se fait le prophète d’une Église plus humble et authentique, revenant aux idéaux de pauvreté des origines. En octobre 1830, il lance un journal, l’Avenir, avec pour épigraphe “Dieu est liberté”. Une devise qui va, peu à peu, le conduire à la crise avec Rome. Depuis les révolutions de 1830 en Europe, Félicité se fait en effet l’apôtre du libéralisme. Il prône la liberté religieuse, bien sûr, mais aussi toutes les libertés qui en découlent. “Lamennais réclame la liberté de religion et de conscience, la séparation de l’Église et de l’État, les libertés d’enseignement, de presse, d’association, l’élargissement du système électoral et la décentralisation”, analyse Louis Le Guilloux. Les rédacteurs de l’Avenir lancent une agence générale pour la liberté religieuse et rédigent un “acte d’union” qui appelle tous les catholiques d’Europe à s’organiser en une vaste fédération, initiative dans laquelle certains ont vu l’un des actes fondateurs de la démocratie chrétienne européenne. Félicité soutient avec passion les peuples catholiques qui aspirent à l’indépendance : Belges, Irlandais, Polonais… Il s’indigne d’ailleurs du soutien du pape Grégoire xvi au Tzar qui vient de massacrer les Polonais. Dès lors, au Vatican, il irrite et dérange. Son libéralisme est d’autant plus mal perçu que le pape est alors à la tête des États pontificaux, un vaste territoire qu’il administre et qui coupe la péninsule italienne en deux. En tant que puissance temporelle, la papauté peut difficilement promouvoir la liberté d’opinion ou la liberté d’un peuple qui aspire désormais à l’unification de l’Italie.

 

En 1832, c’est la condamnation. L’encyclique Mirari vos condamne les “excès mennaisiens”, notamment les libertés de conscience, d’association, d’éducation, de résistance aux despotes… De passage en Bavière en août 1832, Félicité de la Mennais prend connaissance de l’encyclique. Il se soumet, rentre à la Chênaie et abandonne l’Avenir et l’agence générale. L’abbé Lamennais va-t-il rentrer dans le rang ? C’est mal le connaître. Il est en rage et l’exprime dans l’écriture. En 1834, il publie les Paroles d’un croyant, un véritable best-seller qui sera édité à plusieurs milliers d’exemplaires, partout dans le monde. Il s’agit d’abord un réquisitoire contre les autorités ecclésiastiques et Grégoire xvi, accusés d’avoir “divorcé d’avec le Christ”. Lamennais y développe sa conception exigeante du christianisme comme de la liberté, dénonçant aussi les maux dont souffrent les peuples. Il est l’un des premiers penseurs chrétiens à s’indigner des effets néfastes du capitalisme et l’asservissement des prolétaires, dont le nombre ne cesse d’augmenter avec la révolution industrielle. Contrairement à l’Église qui prône la soumission, il les exhorte à ne pas accepter leur sort. “Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme, clame-t-il dans les Paroles d’un croyant. Et je me suis demandé : d’où vient ce mal ? Est-ce que celui qui a créé le pauvre comme le riche, le faible comme le puissant, aurait voulu ôter aux uns toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute espérance dans leur misère ? Et j’ai vu que c’était là une pensée horrible, un blasphème contre Dieu.” Lamartine décrit le livre comme un “évangile de l’insurrection”. En 1834, une nouvelle encyclique condamne les Paroles d’un croyant. L’abbé Félicité Lamennais est désormais en rupture de catholicisme.

 

En Bretagne, Jean-Marie de la Mennais ne rompt pas avec son frère. Mais une série de malentendus vont les éloigner. Après la publication des Paroles d’un croyant, l’évêque de Rennes demande à Jean-Marie de condamner l’ouvrage, dans une lettre qui devait rester confidentielle. Pour sauvegarder ses congrégations et ses écoles, Jean-Marie doit s’exécuter. Mais sitôt reçue, l’évêque rend publique la lettre. Le coup est rude, mais les deux frères gardent le contact. En 1833, Jean-Marie reprend la congrégation de Saint-Pierre, dont la direction a été retirée à Félicité. La rupture sera plus profonde, en 1836, lorsque Jean-Marie obtient la propriété de la Chênaie. La malouinière était devenue le “Ferney” de Félicité, où il réunissait ses amis et ses disciples. Ainsi, c’est là que le jeune La Villemarqué a rencontré le philosophe Montalembert qui le soutient pour obtenir une bourse du gouvernement afin de se rendre au pays de Galles, en 1838 (lire ArMen n°125). Jean-Marie avait proposé la jouissance de la Chênaie à Félicité, mais ce dernier refuse et coupe les ponts. Désormais, le destin des deux frères divergent. L’aîné va poursuivre son combat pour l’éducation au sein de l’Église, en développant les congrégations enseignantes ; le second, hors de l’Église, se lance dans l’arène politique. Leurs destins divergents interpellent d’ailleurs les contemporains. L’un des grands hommes politiques de la Monarchie de juillet, François Guizot, se souvenait, dans ses Mémoires, à propos de Jean-Marie : “Chaque fois que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux ecclésiastique et un ardent instructeur du peuple, ma pensée se reportait tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions.”

 

 

 

Les frères de Ploërmel

 

Sous la Monarchie de juillet, le réseau des écoles gérées par les disciples de Jean-Marie de Lamennais s’est en effet développé. Outre la Bretagne, la congrégation compte une école en Anjou. En 1824, “l’abbé Jean” a acheté un ancien couvent de Ploërmel, dont la position centrale permet de rayonner sur toute la péninsule. Les anciens bâtiments sont restaurés et augmentés de nouvelles constructions. Les frères de l’instruction chrétienne sont d’ailleurs généralement désignés sous le nom de “frères de Ploërmel”. En 1830, on compte une centaine d’écoles, près de trois cents en 1860. Très tôt, la congrégation se préoccupe de pédagogie. Les frères sont aussi novateurs en matière d’enseignement professionnel, agricole notamment. En basse Bretagne, Jean-Marie de la Mennais insiste aussi sur la nécessité de recruter des maîtres bilingues. “Des enfants bretons ne peuvent être instruits par des maîtres qui ne savent que la langue française, puisque ceux-ci n’auraient d’autre moyen que les signes pour se faire comprendre d’eux et de leurs parents, écrit-il en 1839. Cette difficulté diminuera avec le temps, mais elle ne disparaîtra pas entièrement que dans un temps fort éloigné.”

 

À partir de 1838, les frères de l’instruction chrétienne vont s’établir loin de la Bretagne. Le ministère de la Marine les charge d’organiser l’éducation des esclaves dans les colonies françaises. Le gouvernement prépare en effet leur émancipation, qui interviendra en 1848, avec l’abolition définitive de l’esclavage. Les frères s’établissent ainsi aux Antilles et en Afrique. L’abolitionnisme a en effet fait des progrès dans l’opinion publique. Félicité de Lamennais a, quant à lui, participé à ce combat, en publiant un autre pamphlet, De l’esclavage moderne, en 1839, dans lequel il estime d’ailleurs que le sort fait au prolétariat moderne constitue une forme de servage. Il y dénonce la déshumanisation de l’homme, “la destruction de la personnalité humaine, c’est-à-dire la liberté ou souveraineté naturelle de l’homme, qui fait de lui un être moral, responsable de ses actes, capable de vertu”.

 

Après sa condamnation, Félicité Lamennais continue en effet son œuvre intellectuelle et son combat pour la liberté. Selon Louis Le Guilloux : “Avec une conscience quasi prophétique de l’évolution historique et de la dynamique sociale qui emporte le monde, Lamennais avait senti merveilleusement la façon de penser du monde moderne et sa structure d’action. Il avait compris que les conditions de la présence de l’Église au monde nouveau qui s’élaborait étaient la liberté, l’indépendance et la pauvreté. On ne peut que constater que l’“inchristianisation” du monde ouvrier coïncide tragiquement avec la condamnation des idées mennaisiennes”. Deux principes guident désormais les écrits de ce chrétien écorché. Tout d’abord, mettre en valeur le message d’amour des évangiles, notion qui prime selon lui sur les pratiques religieuses ostentatoires. Son christianisme est une ouverture, une compréhension de l’autre, bannissant le dogmatisme ou l’intolérance. À l’inverse, n’est pas chrétien pour lui, celui qui va à la messe tout en observant un comportement haineux, envieux ou fourbe à l’égard des autres. Par ailleurs, la notion de liberté continue de nourrir sa réflexion philosophique. Pour Lamennais, si Dieu a donné à l’homme la liberté de conscience, c’est pour qu’il s’en serve. Le chrétien peut par conséquent refuser l’obéissance à la tyrannie, même si le pape lui intime le contraire.

 

 

 

Le saint et l’hérésiarque

 

Félicité Lamennais se consacre désormais au service de la démocratie et s’engage aux côtés des républicains. En 1837, il prend la direction du Monde, auquel collabore George Sand. Même s’il a du mal à s’accommoder de ses conceptions féministes ou sur le divorce, il demeure l’un des grands mentors de l’auteur de la Mare au diable. “Nous vous comptons parmi nos saints… Vous êtes le père de notre Église nouvelle”, lui écrit George Sand. Il est également très proche de Chateaubriand. Chacun à leur façon, les deux Malouins auront incarné une facette du romantisme. “Chateaubriand essaya de persuader Lamennais que l’évolution sociale était condamnée à se barbariser dans le matérialisme, si elle se détachait des forces spirituelles qui sont concentrées dans l’Église ; et Lamennais amena Chateaubriand à parler d’une manière plus grave de la démocratie et à jeter sur l’avenir un regard plus profond”, estime l’abbé Duine.

 

Lamennais apparaît de plus en plus subversif aux yeux des autorités. En 1841, malgré le soutien de Chateaubriand, il est condamné aux assises à un an de prison pour “excitation au mépris des lois et de l’État et pour provocation à la haine entre les différentes classes de la société”. “Un an de prison, écrit-il, c’est une peine de mort partielle, car c’est une année retranchée de la vie.” Il est aussi aux côtés des pauvres, s’occupe de familles en difficulté. En 1846, il fait office de garde-malade à un indigent pendant plusieurs semaines. “Les souffrances du pauvre peuple me torturent”, écrit-il à son frère en 1848. Cette année-là, le régime de Louis-Philippe tombe, presque sans violence. La seconde République est proclamée. Félicité se présente et est élu député de Paris. À travers le Peuple constituant, il continue à prôner ses idées de liberté. Mais il préfère saborder le journal après les émeutes de juin 1848 et la dure répression qui s’ensuit. Pour lui, en tirant sur les ouvriers, la République a failli. Il se rapproche des socialistes. En 1849, il vote contre une expédition militaire de soutien au pape, alors en difficulté face aux partisans de l’unité italienne. Contrairement à nombre de républicains, il se défie très vite de Louis-Napoléon Bonaparte, dont il démasque les penchants autoritaristes et dictatoriaux. Après le coup d’État de 1851, Félicité de Lamennais se retire de la vie publique. “Parce qu’il était un homme droit, il refusa toujours les demi-mesures, les finauderies diplomatiques”, écrit Louis Le Guilloux. Il meurt en février 1854. Conformément à sa volonté, Félicité est inhumé dans la fosse commune du Père-Lachaise. “Je veux être enterré au milieu des pauvres, et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre. Mon corps sera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église.”

 

Si les deux frères avaient repris contact dans les années 1840, ils continuaient à diverger politiquement. Ainsi, en 1849-1850, Jean-Marie de la Mennais participe activement à l’élaboration de la loi Falloux sur le financement de l’enseignement confessionnel. Le député Félicité de Lamennais vote contre cette loi qui est toujours en vigueur aujourd’hui. L’abbé Jean a en effet continué son combat pour l’instruction dans les campagnes bretonnes, tout en militant pour que l’Église puisse continuer sa mission d’enseignement. Il s’oppose à un monopole de l’État sur l’éducation. “Le monopole tue, la liberté vivifie et féconde tout autour d’elle”, estime-t-il. “Ardent instructeur du peuple”, “Napoléon de l’instruction primaire”, selon ses contemporains, il n’a cessé de développer son réseau de petites écoles. “Disséminés dans les villages, logés dans les presbytères, les frères peuvent par conséquent s’installer partout où il y a une demande d’instruction et cela à moindre coût pour les communes”, explique Pierre Perrin. À sa mort, en 1860, la congrégation gère trois cent cinquante écoles, dont près de trois cents en Bretagne, où près de vingt-cinq mille élèves sont scolarisés. Cent vingt-cinq frères vivent alors à Ploërmel.

 

 

 

L’héritage

 

Quelques jours avant de mourir, Jean-Marie de la Mennais dit à son second, le père Cyprien Chevreau : “Mon fils, achève mon œuvre !”. Il s’acquittera de cette mission jusqu’en 1897 et verra son ordre recevoir la reconnaissance papale en 1890. Son successeur devra faire face à de nouvelles difficultés avec les lois de séparation de l’Église et de l’État, concept qu’avait défendu Félicité de la Mennais. En 1904, les frères sont ainsi expulsés de Ploërmel. Ils rachèteront cependant les locaux en 1909, qu’ils occupent toujours. La congrégation continue ensuite de se développer et de se répandre dans le monde. En 1960, elle comptait plus de deux mille religieux. Aujourd’hui encore, le “réseau mennaisien” demeure une institution solide, même si la crise des vocations touche aussi les “frères de Ploërmel”. La congrégation gère une soixantaine d’établissements scolaires en Bretagne, notamment dans l’enseignement agricole. Les lycées de Derval et du Nivot, à Loperec, appartiennent ainsi à ce réseau. Eu égard aux milliers de Bretons formés dans ces écoles depuis presque deux siècles, l’influence de Jean-Marie de la Mennais a donc été loin d’être négligeable. Par la densité du maillage de leurs écoles, les frères de l’instruction chrétienne ont également largement contribué à l’implantation de l’enseignement catholique en Bretagne. La forte présence de celui-ci et les alternatives qu’il propose sont généralement présentées comme l’une des explications du “miracle éducatif breton”, selon le géographe Jean Ollivro (lire ArMen n°146).

 

Mort en odeur de sainteté, Jean-Marie de la Mennais a fait l’objet d’une demande de béatification dès 1901. En 1966, le pape Paul vi l’a déclaré vénérable. Sa “Cause” continue d’être instruite au Vatican. Certains murmurent cependant que si l’abbé Jean n’a pas été proclamé “bienheureux”, c’est en raison du souvenir douloureux que laisse son frère Félicité. Pourtant, ce dernier n’est plus aussi sulfureux qu’au xixe siècle. L’Église a considérablement évolué. Le pape a perdu ses États en 1870. Dans la plupart des pays européens, l’Église est désormais séparée de l’État et le concile Vatican II a, d’une certaine façon, réconcilié le catholicisme avec son époque. Preuve de la réconciliation des mémoires, l’un des frères de Ploërmel confiait récemment que “Si Jean-Marie a été un saint, son frère Féli aussi, à sa manière. C’est son époque qui l’a broyé”. Le recul historique permet désormais de lire d’une autre façon le destin et l’œuvre de Félicité Lamennais, qui apparaît à bien des égards précurseur et visionnaire sur l’évolution du christianisme. Inspiré, passionné et écorché, ce prophète breton laisse un héritage intellectuel et spirituel important, celui d’un christianisme social sans dogmatisme et d’un devoir de révolte contre l’injustice et la pauvreté, dont le message continue d’être pertinent à bien des égards. “En voilà un qui se trouve être de ma famille, écrit Xavier Grall en 1966. Ma famille de foi et de querelle. Ma famille celtique. Ce râleur sublime, ce prophète enflammé, ce visionnaire fougueux en qui je perçois toute la passion, toute la rêverie, toute la douleur de sa race.”

 

 

 

 

 

(1)           À partir de 1834 et sa rupture avec Rome, Félicité se fera appeler Lamennais. La plupart des spécialistes de ses œuvres et les historiens utilisent ce patronyme. À l’inverse, son frère Jean-Marie a continué à se faire appeler de la Mennais.

 

 

 

 

 


 

 

 

 


Jean-Marie, l’autre La Mennais

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

 

Xavier Grall, Stèle pour La Mennais, 1978.

 

Félicité de La Mennais, Essai sur l’indifférence religieuse, Paris, 1823

 

Félicité de La Mennais, Mémoire d’un croyant, 1834, Paris

 

François Duine, La Mennais, l’homme et l’écrivain, Lyon, 1912.

 

George Hourdin, La Mennais, prophète et combattant de la liberté, Paris, Perrin, 1982.

 

 

 



 

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Jeudi 1 juillet 2010 4 01 /07 /Juil /2010 10:11

 

Créé en 1975, le Centre d’études irlandaises de Rennes II regroupe une trentaine de professeurs et d’étudiants chercheurs et constitue l’un des nombreux maillons qui relie l’Irlande à la Bretagne. Depuis cette année, il propose un enseignement à distance innovant, grâce à internet.

L’interceltisme n’est pas qu’une affaire de festival mais aussi d’émulation intellectuelle, en témoigne la vitalité du Centre d’études irlandaises de Rennes. Fondé en 1975 par le professeur Jean Noël, ce laboratoire est cependant l’héritier d’une longue tradition, puisque les premiers cours d’irlandais à Rennes furent inaugurés par le professeur Joseph Loth, le premier titulaire de la chaire de celtique, à la fin du xixe siècle.

Aujourd’hui, le master d’études irlandaises de Rennes demeure le seul dans l’Hexagone à proposer un enseignement de gaélique irlandais. Il est désormais intégré au Centre de recherches bretonnes et celtiques (crbc), qui vient de fêter ses quarante ans à Brest et comprend également le département de celtique de Rennes II (lire ArMen n° 134). Un intérêt qui s’est également traduit par la remise du titre de docteur honoris causa à plusieurs personnalités irlandaises, dont la présidente de la République, Mary Robinson, en 1996, ou le prix Nobel de la paix, John Hume, en 2007.

 

Une activité pluridisciplinaire

“Le fait que nous soyons en Bretagne explique le dynamisme des études irlandaises à Rennes, note le professeur Yann Bevant. Outre des affinités culturelles, il y a ici un intérêt très fort pour ce pays. La présence d’une communauté irlandaise importante en Bretagne est un autre facteur d’explication.” Une demi-douzaine d’enseignants sont chargés de suivre une vingtaine d’étudiants en master et en doctorat. Les sujets de recherches sont multiples. “Les études irlandaises sont pluridisciplinaires, estime Yann Bevant. Nous sommes en effet à la croisée de plusieurs matières : civilisation, histoire, littérature et linguistique… Les sujets d’études sont donc variés.” Le centre est aussi associé à d’autres équipes sur des thèmes de recherches communs, comme les études celtiques et les études postcoloniales.

La structure rennaise a également développé une importante activité éditoriale à travers des revues comme Études irlandaises, éditées avec les autres centres d’études irlandaises de Caen, Paris viii et Lille, ainsi que Klask, avec le département de celtique de Rennes. Le centre a publié sept ouvrages depuis 2008 sur la Bretagne et l’Irlande. Sans oublier la traditionnelle publication des actes des colloques organisés à Rennes, dont celui de 2002, ayant pour thème “Bretagne-Irlande, régions celtiques, régions périphériques”.

 

Relations internationales

La force du Centre d’études irlandaises s’incarne à travers le réseau international dans lequel il s’insère et qui permet l’organisation de projets scientifiques et l’échange d’étudiants. Le centre rennais est bien évidemment en relation avec des universités irlandaises à Belfast, Dublin, Galway, Cork et Limerick. Il a aussi noué des liens avec l’université de Liverpool en Angleterre et de Harvard, aux États-Unis. Pour les étudiants vivant l’étranger ou non-assidus souhaitant suivre le master d’études irlandaises, le centre vient de développer de nouvelles méthodes d’enseignement à distance, via internet. “Nous proposons des outils qui permettent un enseignement plus dynamique, explique le professeur Anne Goarzin. Nous avons ainsi intégré des images, des archives sonores, des vidéos. Les étudiants disposent d’une plate-forme de discussions, d’un chat, ainsi que d’exercices. Le multimédia permet un meilleur accompagnement des élèves”. Grâce à ce master, le centre d’études irlandaises compte obtenir une meilleure visibilité et attirer de nouveaux étudiants passionnés par la riche matière irlandaise.

Renseignements : Centre d’études irlandaises, pôle langues, université de Rennes II haute Bretagne, place du recteur Le Moal, 35000 Rennes. Site internet : www.univ-rennes2.fr/crbc

 

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Vendredi 25 juin 2010 5 25 /06 /Juin /2010 10:06

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Une grande exploitation agricole de l’époque romaine vient d’être mise au jour à Bais, une commune d’Ille-et-Vilaine, située entre Vitré et Janzé. Les archéologues ont pu étudier l’intégralité des bâtiments résidentiels et agricoles de ce domaine.

À l’occasion de la construction d’un lotissement à Bais, une commune au sud-est de Rennes, les archéologues de l’Inrap ont mis au jour un vaste établissement rural. Dans les années 1980, à quelques centaines de mètres à l’est, une nécropole gallo-romaine avait déjà été fouillée, ce qui laisse à penser que Bais a pu abriter une petite agglomération aux premiers siècles de notre ère. Lors de la fouille de 2009, des indices d’occupation du site dès l’âge du Fer sont apparus. Au Ier siècle de notre ère, des petits bâtiments ont été construits, ainsi qu’un fanum, occupant une surface de 8 m2 environ. C’est probablement au siècle suivant que le domaine s’est développé vraiment, avec la construction de plusieurs bâtiments, séparés entre zone résidentielle et domaine agricole.

L’habitation du maître mesure ainsi vingt-six mètres de long sur treize de large. Il s’agit d’un vaste bâtiment, comprenant deux tours aux extrémités, reliées par une imposante galerie. À l’ouest, l’une des pièces est probablement dédiée aux affaires et à la réception de la clientèle du propriétaire. À côté, dans la cour, s’élève un laraire circulaire, un petit édicule qui abritait sans doute une divinité censée veiller sur les transactions. “Les laraires étaient très répandus dans le monde romain, note Dominique Pouille, chargé de l’opération. Mais il est rare de retrouver leur trace lors d’une fouille.”

À l’ouest de ce vaste bâtiment, les archéologues ont mis au jour les fondations d’une habitation plus légère, construite en bois et en terre. Il s’agit peut-être de la maison du régisseur, qui faisait fonctionner le domaine en l’absence des maîtres. Les archéologues ont également découvert un certain nombre de céramiques possédant une texture similaire à celles découvertes en 1987, sur le site de la nécropole. Sans doute existait-il d’un atelier de potiers à Bais.

 

Deux petits temples

L’originalité du site de Bais réside dans la présence de deux petits temples, appelés des fana. De forme quadrangulaire, ils abritaient une chapelle votive, la cella, où se trouvait la statue de la divinité. La cella était entourée d’une galerie à colonnade destinée aux déambulations religieuses. Outre le premier temple, antérieur au grand domaine, un second temple de 6 m2 a été édifié dans la cour centrale du domaine. Il faisait donc face à l’habitation des propriétaires.

Dans la partie agricole du domaine, les archéologues ont trouvé les fondations profondes de deux imposantes granges. Construites en bois, elles occupaient une surface de 120 à 180 m2. Il a pu en exister d’autres en dehors de l’emprise de la fouille. Ils ont également dégagé un énorme four à chaux, de quatre mètres de diamètre, qui a servi pour le domaine, ainsi que vraisemblablement, pour des constructions dans les environs.

Le matériel mis au jour atteste de l’occupation de ce domaine jusqu’au ive siècle, peut-être même jusqu’au siècle suivant. En 1987, au sud du site, un important cimetière du haut Moyen Âge, comprenant plus d’une centaine de sépultures, avait été en partie fouillé. Il est donc possible qu’il y ait eu une continuité de peuplement entre l’Antiquité tardive et le Moyen Âge à Bais.

Publié dans : Archéologie - Communauté : Histoire Géographie
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