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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

1750. La fraise prend à Plougastel

Publié le 12 Août 2011 par ECLF in Histoire de Bretagne

 

 

Après moult tribulations, une variété de fraises d’origine américaine s’est implantée sur les bords de la rade de Brest au XVIIIe siècle. Elle assure depuis une renommée internationale à la presqu’île de Plougastel.

 

 

 

 

 

 

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 Amédée-François Frézier

 

 

 

 

 

Les espions ont parfois du bon et les habitants de la presqu’île de Plougastel peuvent remercier l’un de ceux de Louis XIV, le bien nommé Amédée-François Frézier, parti un beau jour de novembre 1711 pour les côtes d’Amérique du Sud. Officier du génie maritime, embarqué sur le Saint Joseph, il a en effet été chargé d’espionner les possessions espagnoles de la côte pacifique de l’Amérique du Sud, notamment le très riche Pérou où les Malouins trafiquent des métaux précieux depuis quelques années.

 

Un esprit curieux

Au cours d’un périple de plusieurs années, Amédée-François Frézier reconnaît les différents ports, espionne leurs défenses et cartographie le littoral et les courants marins. « Honnête homme » dans le sens de l’époque, son intérêt ne se borne pas à la chose militaire. Il s’intéresse aussi aux populations qu’il rencontre, notamment les peuples indiens de l’actuel Chili. Il se pique également de sciences naturelles : géologie, minéralogie et botanique. C’est ainsi que, en escale dans la baie de Conception au Chili, il découvre des plants de fraise qui retiennent son attention. Par rapport aux fraisiers sauvages d’Europe, leurs feuilles sont « plus arrondies, plus charnues et plus velues », ainsi qu’il les décrit dans sa Relation de voyage. Surtout les fruits sont « ordinairement gros comme une noix, et quelque fois comme un œuf de poule ». Le fruit est d’un aspect blanchâtre. Il est cultivé depuis des siècles par les Indiens Mapuches, l’une des principales ethnies du sous-continent. Aujourd’hui encore, les Mapuches représentent près de 10 % de la population chilienne.

Enthousiaste, Amédée-François Frézier décide de ramener des plants en Europe. Durant le long voyage qui le ramène, il y veille particulièrement avec l’aide de l’un des fils de son armateur. Au terme d’une navigation de six mois, à son arrivée à Marseille le 17 août 1714, cinq plants ont survécu. Il en garde un et en donne deux à son armateur, un à Antoine de Jussieu, intendant du jardin des plantes (alors nommé jardin royal) de Paris et un à Peletier de Souzy, ministre des fortifications.

 

Acclimatation difficile

À l’instar de nombreuses plantes ramenées d’outre-mer et acclimatées dans les jardins botaniques d’Europe, la fraise chilienne reste longtemps à l’état de curiosité scientifique. Les premiers plants cultivés donnent de jolies fleurs mais peu de fruits. La plante va être néanmoins diffusée dans différents jardins européens. En 1739, Amédée-François Frézier est affecté à Brest et, sans doute, ne manque-t-il pas d’apporter quelques plants de fraisiers, cultivé au jardin botanique de l’hôpital maritime.

La plante va très bien s’acclimater. Peut-être retrouve-t-elle des conditions naturelles proches de celle de la baie de Conception au Chili : une rade océanique, un climat tempéré et un sol argileux et granitique. Surtout, elle se développe au contact d’une autre fraise arrivée d’Amérique du Nord, la Fragaria virginiana, originaire de Virginie et ramenée par d’autres voyageurs. C’est donc un hybride, de son nom savant, la Fragaria x ananassa, qui colonise la presqu’île de Plougastel où un cultivateur, Le Gall, l’aurait introduite dans le village de Kéralliou.

 

La rouge de Plougastel

Peu à peu, dans la presqu’île de Plougastel, la culture de la fraise va se substituer à celle du lin et du chanvre destinés à la fabrication des toiles. À partir de 1820, les plants recouvrent les champs de la presqu’île. Contrairement à la fraise chilienne « blanche », la fraise de Plougastel présente un aspect rouge. D’un arôme goûteux, il est d’une taille exceptionnelle ce qui explique son succès. On trouve d’abord la fraise de Plougastel sur les marchés locaux puis jusqu’à Brest. En 1878, le responsable du jardin botanique de la Marine, Blanchard, écrit ainsi que : « Il n’y a pas de pays en Europe où il ne soit plus consommé de fraise qu’à Brest. Il en vient tellement, dans la saison, que les marchés, les coins de rue, les portes des casernes et des arsenaux sont encombrés par les marchands de fraises. » Le transport se fait en chaloupe, à travers la rade ou en charrette, par Landerneau.

La plantation des fraisiers se fait à l’automne. Après les labours, les champs sont divisés en « billons », des espaces surélevés, tracés en travers des pentes pour retenir l’eau de pluie. Entre les rangs, des « plantes-abris » sont semées ou plantées : du blé, de l’avoine ou de l’ail. Les stolons sont régulièrement prélevés pour être replantés. Toute l’année, les champs sont travaillés, bêchés, labourés ou amendés. La cueillette a lieu du printemps jusqu’en juillet.

Dès 1854, les fraises de Plougastel sont envoyées en Angleterre, grâce à un petit caboteur, l’Espérance. Le marché va se développer à partir des années 1870, grâce à l’apparition de nouveaux moyens de conditionnement qui permettent aux fraises de voyager plus loin. Appelées karched, il s’agit de petites boites de quarante sur vingt centimètres en bois blanc. Les fruits sont disposés sur des lits de fougère. À partir de 1880, les agriculteurs de Plougastel s’organisent pour armer des navires vers Plymouth, que les fruits atteignent en une trentaine d’heures.

En 1906, un premier syndicat des fermiers fraisiéristes est créé et regroupe deux cents exploitants et quelques années plus tard, des premières usines de confiture sont construites. Le marché anglais se développe après la Première Guerre mondiale, au point que désormais, l’essentiel de la production est envoyé outre-Manche. Près de mille cinq cents tonnes sont ainsi expédiées en Grande-Bretagne en 1924. La crise des années 1930 va cependant mettre un frein au développement de la fraise de Plougastel à l’international. Dans les années 1950 et 1960, les producteurs de fraise de Plougastel vont entreprendre un important effort de modernisation et de structuration, avec notamment l’emploi de serres. Si aujourd’hui, la presqu’île n’occupe plus une place aussi importante sur les marchés européens, la fraise de Plougastel continue de jouir d’une excellente réputation gastronomique et contribue à la prospérité économique de la pointe Bretagne

 

 

 

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Le musée de la fraise

Durant les années 1920, grâce à la fraise, Plougastel était l’une des plus riches communes de France. Cette prospérité valait bien un musée ! Créé dans les années 1980, il est situé dans le centre-ville, à quelques mètres du grand calvaire, l’un des fleurons du patrimoine de la commune. Outre l’aventure de la fraise à Plougastel, notamment au début du XXe siècle, ce musée présente également le patrimoine et les traditions de la presqu’île. On y trouve notamment des costumes traditionnels qui se distinguent des autres terroirs bretons par leurs couleurs vives. On peut aussi y voir des pièces de mobilier ancien. Le musée rappelle également qu’une autre plante a fait la richesse de Plougastel : le lin. Il était cultivé pour fabriquer des toiles et des cordages.

Musée de la fraise et du patrimoine, rue Louis-Nicolle, 29470 Plougastel-Daoulas. Tél. 02 98 40 21 18. Site : www.musee-fraise.net

 

 

Pour en savoir plus :

Marie-Joseph et Hervé Quintin, le Pays de Plougastel, Palantines, Quimper, 2010.

 

 

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