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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Arthur, mythe interceltique

Publié le 9 Février 2009 par Erwan Chartier-Le Floch in Interceltisme

Avant de symboliser les valeurs chevaleresques médiévales et de connaître un formidable succès littéraire international qui ne se dément pas depuis plusieurs siècles, le roi Arthur a d’abord incarné la volonté de résistance des Celtes insulaires et d’Armorique durant le haut Moyen Âge. En Bretagne aussi, sa légende reste attachée à plusieurs lieux. Ce texte est tiré d'un article paru dans le magazine ArMen, numéro 166, de septembre 2008.
“Nous, les Bretons, attendons le retour du roi Arthur comme les juifs celui du Messie”, écrit Chateaubriand dans son Essai sur la littérature anglaise (1836). Quatorze siècles après la vie et mort supposée du roi Arthur, le fait qu’un grand écrivain du XIXe siècle fasse ainsi référence à un personnage celtique semi-légendaire est un exemple parmi d’autres de la force et la capacité du mythe arthurien à traverser le temps. Il illustre également la fierté des Bretons, mais aussi des Gallois, d’avoir compté dans leur panthéon un tel personnage, à la fois défenseur de leur indépendance et de leur civilisation, puis héros littéraire, admiré et respecté dans toute l’Europe médiévale. Car, avant d’être une légende et une épopée littéraire, Arthur a d’abord été un mythe breton, voir interceltique. Instrumentalisé dès le haut Moyen Âge, il n’a, depuis, cessé d’être récupéré et utilisé pour défendre les causes les plus diverses.

Le roi Arthur a-t-il jamais existé ? Nul ne le sait et l’essentiel n’est sans doute pas là. Chercher les traces historiques et rationnelles de son existence relève d’une quête aussi improbable que celle du Graal. Le contexte de ses aventures supposées est lui, plus intéressant, mais fort troublé. Elles ont en effet pour cadre une période que les historiens britanniques appellent le Dark Age, l’“âge obscur”, en raison de la faiblesse des sources écrites. Il se situe à la charnière entre l’Antiquité et le haut Moyen Âge, à la fin de la présence romaine dans l’île de Bretagne. En 410 après J.C., l’empereur Honorius écrit aux cités bretonnes pour leur demander d’assurer seules leur défense, notamment contre d’autres Celtes, les Scots d’Irlande et les Pictes d’Écosse. En 425, un chef breton, Vortigern, aurait fait appel à des mercenaires germains pour renforcer les Bretons. Mais ces Germains, trouvant le pays à leur goût, tentent de s’y installer. Des peuplades germaniques, les Saxons, les Jutes et les Angles entreprennent alors la colonisation de l’île. Les Celtes bretons les combattent et remportent quelques succès vers 500. Mais ce n’est qu’un répit et, au cours des siècles suivant, les Germains continuent leur progression. Après avoir contrôlé le riche estuaire de la Tamise, ils progressent vers l’ouest et le nord. Au VIIe siècle, les Bretons sont définitivement repoussés à l’ouest, en Cornouailles et au pays de Galles. Pendant quelque temps également, des royaumes brittoniques subsistent au nord de l’actuelle Angleterre et au sud de l’Écosse, dont le plus puissant est le Gododdin qui disparaît cependant au haut Moyen Âge.

 

Bretons contre Germains

Ces royaumes bretons sont loin d’être unis et se déchirent entre eux. Pour arrêter les luttes fratricides et encourager la résistance contre les Anglo-saxons, les Bretons développent alors une propagande qui héroïse les meilleurs combattants, rappelle les victoires passées et prophétise le départ des envahisseurs. C’est dans ce contexte qu’apparaît le personnage d’Arthur.

Le nom d’Arthur est pour la première fois cité dans l’un des plus anciens textes en langue brittonique, le Livre de Gododdin, qui aurait été rédigé par l’un des grands bardes du haut Moyen Âge, Aneirin, vers 600. Ce texte nous est parvenu grâce à un manuscrit gallois de 1250. Il comporte plus d’un millier de vers, mais reste fragmentaire. Il raconte le siège d’une cité du royaume des Angles, Cattraeth (peut-être Catterick dans la Yorkshire) par l’armée du Gododdin, venu de la région d’Edimbourgh. Il fait surtout le panégyrique des trois cents guerriers celtes tombés lors des combats, dont un certain Gwawddur, qu’évoque la strophe 102. “Il tuait aussi bien au centre que sur l’aile / Il excellait au front de la plus noble des compagnies / Il avait fait don, en hiver, des chevaux du troupeau / Il nourrissait les corbeaux noirs au rempart de sa forteresse / Bien qu’il ne fût pas Arthur / Au milieu des puissants à la bataille / En première ligne, Gwawddur était un mur.” (1)

Certains chercheurs ont vu dans cette mention à Arthur un ajout tardif du XIIIe siècle. D’autres soulignent la vraisemblance d’une telle allusion et insistent sur le fait que le Livre de Gododdin n’est pas un récit merveilleux, mais l’éloge des exploits de guerriers celtes massacrant des Germains. C’est-à-dire l’une des occupations favorites de l’aristocratie bretonne de l’époque, à laquelle Arthur ou ses avatars appartenaient. D’autre part, l’archéologie montre que si les populations anglo-saxonnes ont conquis assez rapidement l’est de l’actuelle Angleterre dans la seconde moitié du Ve siècle, elles sont stoppées dans leur essor dans la première moitié du siècle suivant. Cela tend à démontrer que les Bretons de l’époque ont su s’organiser efficacement et poser de réels problèmes militaires aux Anglo-saxons. Qu’un ou plusieurs chefs de guerre aient pu fédérer les Bretons semble vraisemblable. C’est leur souvenir qui est sans aucun doute à l’origine du mythe arthurien.

Le château de Tintagel en Cornouailles

Arthur, héros bardique

Après le Livre du Gododdin, il faut ensuite attendre quelques siècles avant que de nouvelles mentions d’Arthur soient faites dans des textes en langue galloise. On en retrouve des allusions dans le Livre de Taliesin, dans le Livre noir et dans les Triades. Il s’agit de récits de nature très diverse, des poèmes, des chroniques, des récits semi-légendaires, où se croisent influences celtiques archaïques, références aux classiques gréco-latins et christianisme. À l’origine, il devait s’agir de textes récités par des bardes, transmis et donc déformés de génération en génération avant leur transcription au Xe siècle ou vers l’an Mille. “Inutile, note l’universitaire Martin Aurell, d’insister encore sur les problèmes soulevés par la datation ou l’authenticité de tous ces documents, conservés trop souvent de façon fragmentaire, et en particulier des Triades. Les scribes qui les copient à partir du XIIIe siècle se trouvent au bout d’une longue chaîne de tradition orale : ils n’en comprennent pas toujours le sens et les modifient ou les augmentent à leur guise pour satisfaire les goûts de leurs propres contemporains.”

Arthur y est décrit en tant que chef de guerre des Bretons et possède plusieurs titres, de celui d’empereur à chef des seigneurs, “penn teyrned”. On y vante sa sagesse et, surtout, ses combats contre les Saxons. Mais son personnage commence à évoluer. De combattant, il devient aussi une figure mythologique, capable d’exploits guerriers extraordinaires contre les mortels comme les monstres surnaturels. Il est le héros de quêtes d’objets magiques dans des contrées lointaines ou dans l’Au-delà. Ainsi, dans un autre texte gallois, Les Dépouilles de l’Autre monde Arthur est associé à l’un des grands thèmes de la mythologie celtique, celui des chaudrons, objets dans lesquels certains ont vu la genèse du mythe du Graal. À bord de son navire Prydwenn, Arthur part dans une autre contrée celte, l’Irlande, à la recherche du chaudron d’abondance qui procure une force extraordinaire aux épées, sauf celles des pleutres.

On retrouve également Arthur dans un conte des Mabinogi, Kulhwch et Olwen, où il montre sa capacité à assurer la défense de l’île en débarrassant la Bretagne du sanglier monstrueux, Twch Trwyth. Cette chasse fabuleuse va amener Arthur à pérégriner à travers tous les territoires celtes de l’époque. Accompagné d’hommes venus d’Armorique et de Bretagne, Arthur poursuit le sanglier en Irlande. Puis, Twch Trwyth passe au pays de Galles qu’il ravage, avant qu’Arthur ne parvienne à l’acculer et à le noyer dans la Severn. Dans l’affrontement entre le guerrier Arthur, dont le totem est l’ours, et le sanglier, autre animal mythique des Celtes, certains chercheurs, dont le médiéviste Michel Pastoureau, ont d’ailleurs vu le récit déformé et mythifié de l’opposition, dans la société celtique archaïque entre les castes guerrières et sacerdotales, entre les combattants et les druides.

À travers les récits brittoniques archaïques, Arthur apparaît donc comme l’archétype d’un des personnages centraux de la civilisation celtique : le guerrier. Il est décrit comme entretenant une troupe autour de lui, se déplaçant sans cesse, guerroyant ou chassant des animaux fabuleux. Une caractéristique qui rappelle d’ailleurs une autre grande épopée celte, celle des guerriers de Finn Mac Cumhail, la garde rapprochée du haut roi d’Irlande. Comme Arthur et ses compagnons, ils vagabondent dans leur île qu’ils défendent en cas d’invasion. Finn et les Fenians se lancent également dans des quêtes lointaines, affrontent des monstres et des sorcières… Certains historiens ont même avancé qu’en raison de la proximité géographique du pays de Galles et de l’Irlande, du fait de l’existence de petites principautés irlandaises sur le littoral du Pembroke et du Dyfed, la trame du récit arthurien a pu être fournie par l’épopée feniane.

 

La revanche d’Arthur

Arthur est également nommé dans plusieurs vies de saints, écrites au début du XIIe siècle, une époque faste pour l’hagiographie au pays de Galles. À cette époque, les élites intellectuelles tentent de renforcer leur identité face à un nouvel envahisseur, les Normands. Ils financent des recherches historiques afin d’affirmer les racines celtiques du christianisme local et de renforcer la légitimité de leurs institutions. Ses vita évoquent Arthur mais d’une manière différente des récits bardiques. Ainsi, dans la Vie de Saint Cadog, écrite vers 1100, Arthur y est désigné comme rex, roi, mais il est également présenté comme débauché et joueur. Le portrait est moins sévère dans la Vie de Saint Illtud, un chevalier armoricain devenu religieux et qui rend visite au prestigieux roi Arthur. On retrouve encore des allusions peu flatteuses au roi Arthur dans les vies de Carannog et de Padarn. D’une manière générale, Arthur est cependant dépeint comme un guerrier invincible, combattant partout où se trouvent des Bretons, du pays de Galles à l’Armorique, en passant par la Cornouailles.

Même dépeint sous des travers peu flatteurs, Arthur est utilisé. C’est notamment le cas par le copiste connu sous le nom de Caradog de Llancarfan, qui est un des premiers à lier Arthur et Glastonbury, au monastère duquel il est arrivé vers 1130. Ainsi, la Vie de saint Gildas, rédigée par Caradog, met en scène le saint et Arthur. Or, une biographie précédente, rédigée au monastère de Saint-Gildas de Rhuys, dans le pays Vannetais, n’évoque nullement une telle rencontre. De même, l’ouvrage de Gildas, De la décadence de la Bretagne, narrant l’histoire de l’île aux IVe et Ve siècles, ne fait aucune mention d’Arthur. En revanche, Caradog fait d’Arthur l’un des grands bienfaiteurs de Glastonbury, où Gildas aurait été quelque temps ermite. Pour le copiste, il s’agit d’une manière de rappeler que cette ville a été le premier archevêché de Bretagne, avant que Canterbury, l’anglo-saxonne, ne devienne le centre spirituel de l’île. Ce faisant, Caradog promeut Glastonbury comme l’un des hauts lieux de la chrétienté celtique et du légendaire arthurien, une théorie promise à un bel avenir (lire ArMen n°160). D’une manière générale, pour l’historien Martin Aurell, ces vitae “dénotent, de même, la sympathie pour le héros breton de la résistance à l’envahisseur jadis anglo-saxon et à présent normand. L’une des intentions de l’hagiographie est, en effet, de rappeler la qualité, l’ancienneté et la grandeur de l’Église galloise, de ses fondations monastiques et de ses saints face à Canterbury et aux clercs étrangers, de plus en plus nombreux sur son territoire.”

Arthur apparaît également dans l’Histoire des Bretons, un ensemble de textes remontant aux VIIIe et IXe siècles pour les plus anciens. Elle est attribuée à un moine, un certain Nennius. Inspirée par l’Enéide, cette Histoire fait de Brutus, un Troyen, l’ancêtre des Bretons. Outre l’invasion romaine, elle met en scène le combat légendaire entre le dragon rouge, symbolisant les Bretons et le dragon blanc des Saxons. Un dragon rouge qui est aujourd’hui devenu l’emblème du pays de Galles et qui est associé à Arthur, dont Nennius dresse la liste des douze victoires, la dernière ayant pour théâtre le mont Badon. Arthur y est d’ailleurs qualifié de Dux bellorum, chef de guerre. Pour Nennius, il s’agit aussi à travers ce texte de glorifier une principauté galloise, le Gwynedd qui s’oppose alors à l’Angleterre. En l’associant à Arthur, il tente d’en renforcer la légitimité.

Qu’ils soient rédigés en gallois ou en latin, ces textes du haut Moyen Âge nous donnent une vision patriotique d’un roi Arthur, défendant les Bretons et étripant des Anglo-Saxons. Accompagné de guerriers valeureux, il parcourt les îles britanniques et l’Armorique. Il est à la fois l’archétype du guerrier celte et sa sublimation, car il incarne à la fois le souvenir de la grandeur militaire des Bretons et leur fol espoir, bien des siècles plus tard, de pouvoir encore repousser l’envahisseur à la mer.

 

Geoffroy de Monmouth

C’est au IIe siècle avant J.C. que la civilisation celtique a atteint son extension maximale, de la Turquie actuelle à la péninsule ibérique, de l’Italie du Nord à l’Écosse, de la Gaule à la Bohême… Divisés politiquement et ethniquement, les Celtes partageaient cependant un ensemble de valeurs, de mythes et de comportements. Comme la Grande-Bretagne du début du haut Moyen Âge, leur société était dominée par une caste aristocratique guerrière. Peut-être ce socle culturel commun fournit-il une des explications de l’énorme succès de la littérature arthurienne dans toute l’Europe, à partir du XIIe siècle ? Pourtant, s’il garde son caractère de valeureux combattant, la figure d’Arthur va encore évoluer pour répondre aux valeurs du bas Moyen Âge, notamment celle de la chevalerie et de l’amour courtois.

À la source du formidable engouement pour Arthur au bas Moyen Âge, on retrouve un certain Geoffroy de Monmouth, mort en 1155. Ce diplômé d’Oxford tire son nom d’une petite ville du sud-ouest du pays de Galles, contrée dont il maîtrisait parfaitement la langue. Il a en effet affirmé s’être inspiré de vieux manuscrits écrits en gallois et il y a vraisemblablement collecté des récits oraux. Certains chercheurs estiment qu’il pourrait être d’origine bretonne armoricaine, nombre des habitants de la péninsule ayant suivi Guillaume Le Conquérant et les Normands lors de la conquête de l’Angleterre en 1066 (voir ArMen n°142). D’ailleurs, le prieuré bénédictin de Monmouth était fortement lié à des Bretons, puisqu’il avait ainsi été richement doté, en 1080, par Wihenoc de Dol-de-Bretagne qui possédait des terres dans les environs. De même, l’admiration que Geoffroy de Monmouth développe dans ses textes pour les Bretons du continent tend à accréditer cette thèse.

Geoffroy de Monmouth est avant tout l’auteur d’un des premiers best-sellers de l’histoire occidentale avec son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, une véritable geste - au sens médiéval du terme - des Bretons. On en connaît en effet plusieurs dizaines d’exemplaires datant du XIIe siècle, ce qui est tout à fait exceptionnel à une époque où les livres valent une fortune. En associant Bretons armoricains, Cornouaillais et Gallois au prestigieux roi Arthur, Geoffroy de Monmouth est ainsi l’un des premiers auteurs à faire l’apologie d’une certaine forme de “panceltisme”. Son Arthur est d’ailleurs un roi conquérant, contrôlant une multitude de royaumes dans les îles britanniques et sur le Continent. Son Histoire va avoir un grand retentissement et servir de point d’inspiration à nombre d’auteurs qui, dans les îles britanniques ou sur le continent, vont développer la littérature arthurienne à travers notamment les premiers “romans”, c’est-à-dire des récits en langue romane.

Geoffroy de Monmouth était proche de Robert de Gloucester, un homme puissant à la cour d’Angleterre où la littérature arthurienne va connaître un fort engouement. La nouvelle dynastie des Plantagenêt porte une grande attention au mythe Arthurien, qu’elle va tenter de s’accaparer. Par exemple, les Plantagenêt encouragent des fouilles dans l’abbaye de Glastonbury. Elles aboutissent à la découverte d’une soi-disant tombe du roi d’Arthur et de la reine Genièvre. Originaire de l’ouest de la France, cette dynastie constitue un véritable empire au XIIe siècle, notamment avec le roi d’Angleterre Henri II et sa femme Aliénor d’Aquitaine. En finançant les écrivains, ils sont en grande partie responsables de la diffusion de la matière de Bretagne en Europe. Ce mécénat Plantagenêt obéit sans doute à certains objectifs de propagande. Établis récemment dans l’île au détriment des Saxons, les Normands ont pu voir d’un bon œil la diffusion de récits présentant ces derniers comme des envahisseurs eux-mêmes. Par ailleurs, en conquérant une partie du pays de Galles et en plaçant un des leurs à la tête du duché de Bretagne, les Plantagenêt ont sans doute vu dans le mythe arthurien un élément symbolique commun à leurs territoires disparates. Comme expliquer autrement le fait que l’héritier de Geoffroy, le fils aîné d’Henri II a été prénommé Arthur. Duc de Bretagne à la mort de son père et destiné à être sacré roi d’Angleterre, il sera assassiné par son oncle Jean sans Terre en 1202. Un crime qui met un terme au rêve de certains d’unifier l’île de Bretagne et sa sœur armoricaine sous le règne d’un nouvel Arthur. Il est vrai qu’à cette époque, le roi des Bretons insulaires du haut Moyen Âge semble avoir traversé la Manche, pour la petite Bretagne où la légende va également se développer.

 

Arthur et l’Armorique

Arthur est présent dans les chroniques bretonnes du Continent dès le XIe siècle. À cette époque, le Chronicon du Mont-Saint-Michel mentionne qu’en 421, Arthur “fort et courtois” était roi des Bretons. À la même époque, dans la Vie de Saint Gouéznou, rédigée vers 1029, l’auteur évoque les combats d’Arthur contre les Saxons et ses actions sur le continent. Geoffroy de Monmouth évoque à de nombreuses reprises le roi Hoël d’Armorique, cousin et fidèle soutien d’Arthur. Au XVe siècle, alors que se développe une idéologie indépendantiste en Bretagne, sous l’égide des ducs de la maison de Montfort, les chroniqueurs et historiens vont faire appel à Arthur pour légitimer la souveraineté de la principauté. Alain Bouchart y fait ainsi mention dans ses Grandes croniques de Bretaigne (1514), dans laquelle Arthur vient aider les Bretons armoricains et combat même un géant à Paris. Plusieurs indices laissent à penser que le roi Arthur ait été un personnage populaire en Bretagne, à la fin du Moyen Âge, sans que l’on sache comment ce thème s’est diffusé. S’appuyait-il sur des récits bardiques du haut Moyen Âge ? A-t-il été influencé par des récits collectés par des Bretons en Grande-Bretagne, notamment après l’invasion normande de 1066, ou s’est-il diffusé en même temps que la matière de Bretagne dans toute l’Europe du XIIe siècle ? Toujours est-il que les Bretons semblent également avoir fait d’Arthur un de leur héros. Ce qui provoque parfois la jalousie de leurs voisins. Ainsi, dans un de ses textes, au XIIIe siècle, le poète français Rutebeuf se moque ainsi de la croyance des Bretons dans le retour du roi Arthur, censé leur rendre leurs terres insulaires.

Par ailleurs, les premières représentations iconographiques d’Arthur se trouvent peut-être en petite Bretagne, dans l’église de Saint Jacques et Saint Guirec à Perros-Guirec. Il serait représenté sur des chapiteaux romans du XIe siècle. Les historiens s’interrogent bien évidemment sur le fait qu’il s’agisse ou non du roi Arthur, mais la légende populaire l’a enterré non loin de là, sur l’île d’Aval en Pleumeur-Bodou. Il s’agit d’un petit îlot dont le patronyme rappelle évidemment la légendaire Avalon, où Arthur est censé dormir en attendant son retour. Détail troublant, au début du XXe siècle, des sépultures de guerriers, vraisemblablement du haut Moyen Âge y ont été retrouvé. Mais, lorsqu’on évoque la geste arthurienne en Bretagne, c’est bien évidemment la forêt de Brocéliande qui vient à l’esprit. La légende, et quelques érudits du XIXe siècle, y ont placé plusieurs épisodes concernant notamment la vie de Merlin qui y possède même un tombeau, ainsi que de la fée Morgane qui hante le Val sans retour. Cette forêt du pays de Rennes est aujourd’hui devenue l’un des hauts lieux de la légende arthurienne.

Si l’engouement pour la matière de Bretagne et le légendaire arthurien a connu une éclipse à la Renaissance, elle voit un regain d’intérêt à partir de la fin du XVIIIe siècle avec le développement de la celtomanie, puis avec le courant romantique du XIXe siècle. Nombre d’érudits et de folkloristes bretons vont alors mettre en valeur les hauts faits du roi Arthur. Ce dernier est également au cœur de l’idée interceltique qui se développe au XIXe siècle. Ainsi, Glastonbury devient une étape obligée pour les délégations bretonnes qui se rendent en visite chez les cousins gallois, notamment celle de 1838, à laquelle participait La Villemarquée, et qui est à l’origine du renouveau des relations interceltiques (lire ArMen n°125). Il n’est pas non plus anodin de constater que les références à Arthur sont constantes dans le mouvement néodruidique breton et gallois (Lire ArMen n°126 et 162), à commencer par l’épée d’Arthur, l’un des emblèmes du Gorsedd du pays de Galles. L’Emsav, les mouvements bretons politiques et culturels, ont aussi très tôt tenté de récupérer le roi Arthur, qui figure aux côtés des grands héros, de Nominoë à Jeanne la Flamme. C’est bien évidemment l’image du combattant qui est exaltée par les militants des années 1920 et 1930. “Entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, explique Jean-Paul Le Maguet, directeur du musée de Bretagne qui a participé à l’élaboration de l’exposition des Champs Libres, toute une génération de nouvelles classes sociales s’imprègne des histoires et légendes du roi Arthur militant pour les causes bretonne et celtique.” Le souvenir du roi Arthur combattant les Germains et le rêve de son retour se prolongent après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, et pour ne citer qu’un exemple, dans les années 1970, lorsqu’il compose son Chant de marche de l’Armée révolutionnaire bretonne (ARB), Glenmor scande “Un deiz e vo lorc’hus ha taer, distro Arzhur war ur marc’h ruz”, (un jour de fierté et de force reviendra Arthur sur un cheval rouge).

Si les valeurs combattantes d’Arthur sont souvent mises en avant, il est aussi le prétexte pour évoquer la civilisation celtique ancienne. Longtemps dénigrée, celle-ci a connu un formidable regain d’intérêt depuis la seconde moitié du XXe siècle. Récupérée et adaptée suivant les époques et les intentions, la figure d’Arthur a donc contribué à ce revival celtique, qui dépasse largement le cadre de la Bretagne ou des pays celtiques. Le succès d’Arthur au cinéma, à la télévision, dans la bande dessinée ou dans les jeux vidéos atteste de l’étonnante jeunesse du vieux roi breton, censé toujours dormir en l’île d’Avalon.

 

(1)Traduction de Martin Aurell

 

Bibliographie : Martin Aurell, La légende du roi Arthur, Paris, Perrin, 2007. Léon Fleuriot, Les origines de la Bretagne, Paris, Payot, 1980. Joseph Rio, Mythes fondateurs de la Bretagne, aux origines de la celtomanie, Rennes, Éditions Ouest-France, 2000. Pierre-Yves Lambert, Les quatre branches du Mabinogi, Paris, Gallimard, 1993.

 

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