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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

5500 avant J.C. Premier meurtre en Bretagne

Publié le 10 Février 2009 par Erwan Chartier-Le Floch in Histoire de Bretagne

 

Dans une sépulture de l’île Téviec, les archéologues ont trouvé le squelette d’un homme transpercé par plusieurs flèches. La première trace de violence avérée dans la péninsule armoricaine, occupée alors par des chasseurs-cueilleurs qui y ont développé une culture originale.


Les sols étant acides en Bretagne, il est très rare de découvrir des ossements anciens, ceux-ci disparaissant au bout de quelques siècles. Les zones littorales et les îles font exception, et c’est donc une série exceptionnelle de sépultures qui a été mise au jour dans les années 1920 et 1930, par Marthe et Saint-Just Péquart sur l’île Téviec, dans le Morbihan. Les tombes dataient du Mésolithique, la période charnière entre la fin de la dernière glaciation (- 9000 avant J.C.) et l’arrivée des premiers agriculteurs du Néolithique (vers 5000 avant J.C. pour la péninsule armoricaine).

Contrairement à nos époques, la nécropole découverte n’était pas isolée du reste de l’habitat, les tombes étaient creusées à proximité des lieux de vie. Les archéologues ont mis au jour des traces d’activités artisanales autour des sépultures, des foyers notamment. Ils ont également mis en évidence des traces de rituels liés à l’inhumation des corps. Ceux-ci étaient déposés en flexion forcée, dans des tombes communes, les restes des autres défunts étant écartés au fur et à mesure. Ces sépultures collectives contenaient de un à six individus. Elles ne recelaient en revanche guère d’objets de prestige, les hiérarchies sociales semblant peu développées dans ce type de société. Elles nous révèlent cependant les indices d’une riche cosmogonie. Un des morts porte ainsi des bois de cerf, d’autres arborent des parures de coquillages ou tiennent des outils. Nombre de défunts ont aussi été saupoudrés d’ocre.

 

Deux flèches dans le corps

Dans la tombe K, un des squelettes a intrigué les chercheurs. Il s’agit des restes d’un homme jeune qui venait de guérir d’une fracture de la mandibule. Peu de temps après sa guérison, il a très certainement connu une mort violente : les archéologues ont déterminé qu’il avait reçu une flèche de face dans le thorax et une autre dans le dos. « Cela fait beaucoup pour un accident de chasse !, note Grégor Marchand, spécialiste du Mésolithique au laboratoire d’anthropologie et d’archéologie de Rennes I. C’est en fait le premier meurtre attesté en Bretagne. Cela tempère une certaine image édénique facilement accolée aux populations de la Préhistoire. »

Cette mort violente semble révéler l’existence de fortes tensions entre groupes de chasseurs-cueilleurs. Pourtant, de bonnes relations pouvaient aussi se développer. En analysant les ossements de la quarantaine d’individus découverts à Téviec – ce qui a notamment permis de déterminer la nourriture qu’ils consommaient -, les archéologues ont découvert que la plupart des femmes avaient une alimentation essentiellement d’origine animale pendant leur croissance. Elles devaient donc appartenir à des groupes vivants à l’intérieur de la péninsule. Au contraire des hommes, dont l’alimentation d’origine marine semble confirmer leur appartenance à des groupes littoraux. Les hommes du Mésolithique pratiquaient donc volontiers des alliances exogamiques.

 

Une civilisation péninsulaire

Le Mésolithique en Bretagne correspond à une période de profonds bouleversements du paysage. Avec la fin de la dernière glaciation, une dizaine de milliers d’années avant notre ère, le niveau de la mer s’élève fortement, de près de cent mètres sur plusieurs siècles. La Manche, qui était jusqu’alors un énorme estuaire dans lequel se jetaient d’importants fleuves comme le Rhin, la Seine et la Tamise, va se former peu à peu, coupant la Grande-Bretagne du continent. « Cette montée des eaux les a privés d’un immense terrain de chasse, souligne Grégor Marchand. Néanmoins, assez vite, on constate des traces d’activités sur les petites îles du littoral breton. Ils savaient donc naviguer même s’ils ne pratiquaient pas la pêche en haute mer. »

La végétation change également. Pendant longtemps, au contraire des régions de l’ouest de la France, elle reste rase. Puis, vers 7000 ans avant notre ère, une forêt très dense apparaît, constituée essentiellement de chênes, de noisetiers et d’ormes. Les hommes du Mésolithique y trouvent des baies et du gibier (cerfs, sangliers, aurochs, etc.) pour se nourrir. Sur le littoral, la mer procure la majorité de l’alimentation. « Ils exploitent un estran particulièrement riche en crustacés et en fruits de mer, assure Grégor Marchand. Ils mangent aussi des poissons côtiers et des oiseaux marins, sauf les goélands qui bénéficiaient peut-être d’une forme de tabou alimentaire. »

La phase finale du Mésolithique est marquée par l’émergence de la première culture spécifique de l’histoire de la péninsule armoricaine, par rapport au reste du continent. « Il y a un effet péninsulaire évident, explique Grégor Marchand, que l’on constate en analysant les outils de pierre, un des rares vestiges de ces époques lointaines. »

 

Une disparition brutale ?

Les chasseurs-cueilleurs-pêcheurs du Mésolithique armoricain vivent en prédateurs sur un environnement qui leur fournit une alimentation abondante. Mais, au VI e millénaire avant J.C., une révolution est en marche qui va peu à peu atteindre la péninsule : celle des premiers agriculteurs du Néolithique. Vers 5000 ans avant notre ère, ceux-ci s’installent à l’est de la Vilaine en provenance du bassin parisien et de la vallée de la Loire.

Ces agriculteurs sont des colons. Ils défrichent la forêt, construisent de vastes habitats, sèment et élèvent des animaux. « On constate, indique Grégor Marchand, qu’il y a une période de cohabitation qui dure entre deux et trois siècles, pendant lesquels les chasseurs du Mésolithique, à l’ouest de la Vilaine, ne semblent pas voir l’avantage de passer à l’agriculture. Puis, c’est très rapide et brutal. » En très peu de temps, la culture du Mésolithique s’effondre et la néolithisation de la péninsule se fait rapidement. La société devient majoritairement agricole, elle le restera pendant plusieurs millénaires, jusqu’au milieu du Xxe siècle.

Comment s’est faite cette transition ? Les hommes du Mésolithique se sont-ils mélangés et fondus dans la société du Néolithique ? Où ont-ils été éliminés – « génocidés » même ?- par les premiers agriculteurs ? « La violence est hélas consubstantielle à l’homme, note Grégor Marchand. Lorsqu’on voit l’histoire récente de l’humanité, qui correspond aussi à de profonds changements civilisationnel, on ne voit pas trop pourquoi cela se serait bien passé à l’époque. » La question de la fin du Mésolithique en Bretagne reste ouverte. A défaut d’apporter des réponses définitives, l’archéologie et l’étude de ces périodes si lointaines nous permet aussi de réfléchir aux grands mouvements sociaux qui, régulièrement, transforment nos sociétés.

 

Pour en savoir plus :

Préhistoire de la Bretagne, Pierre-Roland Giot, Jean L’Helgoach, Jean-Laurent Monnier, Editions Ouest-France université, Rennes, 2004

Grégor Marchand, « Il y a 7000 ans, les derniers chasseurs-cueilleurs en Bretagne », revue Penn-Ar-Bed, 2001.

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Taoufik 18/04/2010 22:25


J'aime la bretagne que j'ai visité en 1978 et là où j'ai beaucoup d'amis aussi. Merci pour le superbe travail que vous faites.