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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Diksmuide, aux sources du nationalisme flamand

Publié le 4 Avril 2009 par Erwan Chartier-Le Floch in Minorités en Europe

 C’est une petite ville de Flandre occidentale, au milieu de champs bien ordonnés et des canaux qui strient le paysage. Rien ne la distinguerait vraiment dans ce paysage quelque peu mélancolique, si ce n’est une immense croix de brique, d’aspect austère, qui domine ce plat pays. Sans cet étonnant édifice, rien ne distinguerait vraiment Diksmuide des autres bourgs environnants.



La forme en croix de cette tour rappelle bien sûr combien le catholicisme a pu être vivace en Flandre et imprègne toujours la société. Ce bâtiment peut paraître quelque peu anachronique, voir rebutant, à des esprits laïcs. Cependant, cette croix n’est pas qu’un symbole religieux prosélyte, mais aussi un des éléments du mémorial élevé sur un des pires champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Malgré sa taille, la tour de Diksmuide est avant tout la croix d’un cimetière…

À l’entrée du mémorial de Diksmuide, « PAX », la paix, est la devise apposée sur les vestiges d’une première tour – dynamitée par les Belges en 1945. La nouvelle tour de Diksmuide abrite aussi un musée dédié à la paix, installé sur une trentaine d’étages. Au fur et à mesure de la visite, on y voit exposés les affres de la guerre sous toutes ses formes et la muséographie, fort moderne, bouscule et bouleverse le visiteur. Au fil des pièces, on traverse ainsi une reconstitution de bombardement aérien de la Seconde Guerre mondiale ou d’une tranchée de 1914-1918, avec des odeurs du terrible gaz ypérite, employé pour la première fois à Ypres, quelques kilomètres plus loin. On est ici bien loin d’une quelconque exaltation des vertus guerrières et de l’héroïsme patriotique…

 

Dans les tranchées de Flandre

Le souvenir du premier conflit mondial est particulièrement vivant et poignant  au milieu de ces champs de Flandre où des centaines de milliers d’hommes ont perdu la vie en quatre ans. On pense d’ailleurs au magnifique poème, In flanders fields, du canadien John Mac Crae.

« In Flanders fields the poppies blow

Between the crosses, row on row,

That mark our place ; and in the sky

The larks, still bravely singing, fly

Scarce heard amid the guns below

... »

Des cimetières parsèment le paysage : britanniques, allemands, irlandais, belges, français… Des milliers de soldats reposent là, sur quelques centaines d’acres, rappelant la brutalité inouïe de ce conflit. Sur les croix des cimetières français, les patronymes bretons abondent. Ils formaient alors les troupes de choc de l’armée française et payèrent un lourd tribut dans la région. Un monument à Diksmuide rappelle ainsi le sacrifice des fusiliers-marins, en très grande majorité bretons, de l’amiral Ronarc’h qui stoppèrent l’avance allemande en 1914 et permirent aux troupes alliées de se retrancher de l’autre côté de l’Yser qui coule au milieu de la cité. Une plaque en breton a d’ailleurs été apposée en 2006, à la grande fureur du représentant du souvenir français en Belgique qui ne comprenait pas qu’on puisse utiliser une langue régionale sur un monument aux morts…

À la fin de l’été 1914, les troupes allemandes prennent à revers les troupes françaises en envahissant la Belgique qui était neutre. Les forces belges se replient sur l’Yser, appuyées par les fusiliers marins de Ronarc’h qui sont décimés dans Diksmuide. Les Belges ont le temps d’ouvrir les écluses de Flandre occidentale, créant un vaste marais que les belligérants vont se disputer. Pendant quatre ans, les combats vont être terribles, effroyables, en témoigne la « tranchée de la mort », un petit boyau où des milliers d’Allemands et de Belges perdirent la vie lors de tentatives de franchissement de l’Yser et qui se trouve à quelques kilomètres de Diksmuide.

 

Le pèlerinage de l’Yser

La petite portion entre l’Yser et la frontière française était donc la seule portion du territoire belge non occupé par les Allemands. Ce qui restait des troupes belges s’y concentrait. Or si près de 80 % des soldats étaient d’origine flamande, les trois quarts des officiers étaient francophones et le français était la seule langue utilisée dans l’armée. C’est en français qu’étaient donnés les ordres, et plusieurs soldats néerlandophones moururent de ne pas les avoir compris… Une histoire qui en rappellera d’autres aux Bretons ou aux Corses.

Un fort mécontentement des Flamands se développe donc dans les tranchées, qui aboutit parfois à des actes d’insubordination. Après la fin de la guerre, le Frontbeweging, le « mouvement du front » se fait l’écho des revendications flamandes. Aux premières élections législatives au suffrage universel, ce dernier obtient cinq députés, en majorité des anciens combattants. Vingt ans plus tard, en 1939, il y a vingt-et-un députés nationalistes flamands… Entre temps, le dernier week-end d’août s’est institué le « pèlerinage de l’Yser », qui, commémore le « sacrifice » des Flamands pour sauver la Belgique, puis devient très vite la caisse de résonance des revendications autonomistes et séparatistes.

Dans les années 1950, le pèlerinage connaît un regain de vigueur à l’instar du sentiment flamand. Il attire alors jusqu’à cinquante mille personnes. Il avait alors une très forte portée revendicatrice. À l’orée des années 2000, ils ne sont plus que cinq à six mille à se rassembler à Diksmuide. Depuis les années 1960, les Flamands ont en effet obtenu une très large autonomie, la fédéralisation de la Belgique et des lois de protection linguistique et culturelle. Mais le pèlerinage de l’Yser, en août, marque toujours la rentrée politique en Flandre. À travers les discours qui y sont prononcés, on peut y deviner les futures stratégies des nationalistes flamands dans les mois qui suivent.

Depuis quelques années, le rassemblement de Diksmuide a également été l’occasion d’affrontements plus ou moins violents entre l’extrême droite et les nationalistes modérés. Le comité organisateur du pèlerinage invite régulièrement des représentants des communautés immigrées en Flandre et il a demandé officiellement pardon pour la collaboration de nationalistes flamands avec l’Allemagne nazie. Des initiatives pas vraiment au goût de la droite radicale qui a plusieurs fois essayé de pénétrer sur le site avant d’être repoussé par la police. Ils organisent désormais un rassemblement « alternatif », à une autre date et sur un autre lieu. Quant au comité d’organisation du pèlerinage de Diksmuide, il continue dans la voie de l’ouverture en donnant, depuis 2006, en s’ouvrant à de jeunes Flamands issus de l’immigration qui prennent entièrement part aux cérémonies.

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