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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

1858. Napoléon III en Bretagne

Publié le 22 Juin 2009 in Histoire de Bretagne

 

 

 

Durant l’été 1858, l’empereur des Français visite la Bretagne avec son épouse Eugénie. Une visite triomphale qui visait à conforter le régime dans une région travaillée par les royalistes légitimistes et les républicains.

Sous la Seconde république et le début du Second empire, le comportement politique des Bretons se singularise déjà. En 1848, ils accordent certes le score confortable de 53,4 % au candidat à la présidence Louis-Napoléon, mais c’est 20 % de moins qu’en France. Un demi-siècle plus tôt, la Bretagne avait été marquée par les violences des guerres de la Chouannerie. Les royalistes y conservent donc de solides assises. Dans les villes, les libéraux penchent plus pour la république que le régime autoritaire mis en place par l’empereur.

En 1858, le projet de voyage en Bretagne apparaît donc stratégique pour Napoléon III. Il s’agit d’une visite de propagande, visant à montrer l’intérêt que l’empereur porte aux Bretons, ainsi qu’à illustrer les progrès apportés par le régime : stabilité, ordre et innovations technologiques. L’empereur doit ainsi emprunter la nouvelle ligne de chemin de fer entre Rennes et Paris. Une dernière préoccupation anime les Bonapartistes : préparer l’opinion catholique à une entrée en guerre de la France afin de favoriser l’unité italienne. À la fin du mois de juillet 1858, Napoléon III a en effet rencontré le premier ministre du Piémont, Cavour, à Plombières. Ils y ont évoqué l’aide de la France en faveur de l’unité italienne, ce qui sous-entend une probable entrée en guerre contre l’Autriche-Hongrie, contrôlant alors une partie de l’Italie du nord, mais qui implique également de froisser le pape. À l’époque, en effet, le souverain pontife dirige les États pontificaux, un vaste territoire autour de Rome, qui coupe la péninsule en deux. Le pape et le parti ultramontain voient donc d’un mauvais œil cette unification italienne qui menace son pouvoir temporel.

 

Un voyage préparé

Le voyage semble avoir été préparé de longue date avant son annonce en 1858. Établi en 1852, le Second empire semble alors solide. En 1856, Napoléon III a remporté la guerre de Crimée et l’impératrice lui a donné un héritier. En janvier 1858, il a échappé à l’attentat d’Orsini. « Le voyage de Bretagne préoccupait depuis longtemps les populations de la vieille Armorique, estime l’Illustration de l’époque. Il y a plusieurs années déjà, il en avait été question dans le pays : on parlait d’un vœu de l’impératrice à sainte Anne, patronne des Bretons ; on parlait d’une visite de l’empereur au port de Brest et, plus tard, de l’inauguration du chemin de fer à Rennes. » Le voyage est préparé par le général Fleury, premier écuyer et aide de camp de l’empereur. Du côté de la police, on prépare aussi le séjour impérial en arrêtant quelques opposants, notamment du côté de Ploërmel.




Le 3 août, Napoléon III quitte Saint-Cloud pour la Normandie. Le 5 août, il est à Cherbourg où il visite le port militaire et rencontre la reine Victoria d’Angleterre. Le 9 août, le couple impérial embarque sur le navire amiral, le Bretagne, en direction de Brest où ils abordent le lendemain.

 

Biniou et port de commerce

Ils y sont accueillis par les notables, puis visitent l’arsenal. Le soir, une réception et un grand bal sont donnés à Brest. Un spectacle de danses et musiques bretonnes leur est proposé. « Cinquante jeunes couples bretons, relate l’Illustration, se tenant par la main, ont fait leur entrée dans la salle et, précédés du hautbois et du traditionnel biniou, ils ont défilé devant le trône de leurs majestés en costumes. » Le 11 août, pendant une visite de la rade, l’empereur indique aux élites brestoises qu’il est favorable à la création d’un port de commerce dans la cité du Ponant, un vieux projet resté longtemps en butte à l’hostilité des militaires.

Le lendemain, l’empereur et sa suite quitte Brest. « À la sortie de Brest, un grand nombre de cavaliers bretons attendait l’empereur pour lui servir d’escorte d’honneur », écrit le journaliste de l’Illustration. Le couple impérial passe ensuite par Landerneau, Rumengol, Châteaulin et Quimper où la préfecture a été décorée d’arcs de triomphe végétaux. Lors du dîner à Quimper, un incident survient. Une pièce de feu d’artifice explose, faisant huit blessés heureusement sans gravité. Un grand bal populaire breton, au son des binious et bombardes est donné ce soir-là. Plusieurs aristocrates ralliés à l’empire demandent à Napoléon III de proclamer son fils « duc de Bretagne », ce qu’il se refusera cependant à faire.

 




Messe à Sainte-Anne d’Auray

Les 13, 14 août sont passés dans le pays de Lorient, où l’empereur visite notamment l’arsenal de Lorient. On lui y fait la démonstration des nouveaux canons « rayés ». Un navire est lancé devant le couple impérial. Le 15 août, jour de fête mariale, l’empereur et sa femme se rendent à Sainte-Anne-d’Auray pour une messe. Un geste évident envers les catholiques. En se rendant ensuite vers Vannes, ils rendent visite à la cousine de l’empereur, la princesse Napoléon Baciocchi, installé à Colpo où elle dirige l’établissement éducatif de Cornhoët. Une inscription en breton « Deut mad er Korn er hoëd » accueille d’ailleurs Napoléon III. Celui poursuit ensuite vers Pontivy, redevenu depuis 1852, « Napoléonville », comme sous le Premier empire. Un grand défilé de cavaliers en costume blanc du pays y est organisé.

Le 17 août, l’empereur est à Saint-Brieuc où il assure les édiles que la future ligne de chemin de fer Paris-Brest passera par chez eux. Le 18 août, il visite Saint-Malo et annonce la création d’un nouveau quai sur le Sillon, ainsi que la modernisation des infrastructures portuaires. Le 19 août, il est à Rennes, où il prononce un grand discours devant la foule. Un discours qui sera ensuite distribué dans toute la région, sous forme d’affiches bilingues en français et en breton. Il quitte la Bretagne sous les vivats en prenant le train qui vient juste d’arriver à Rennes et dont les lignes seront ensuite prolongées vers Brest et Quimper.

Même les opposants à l’empire en conviennent, ce voyage a été un succès pour Napoléon III. Les Bretons l’ont accueilli avec enthousiasme. Même des républicains comme le folkloriste Luzel, y vont de leur panégyrique. Dans un poème en breton, ce dernier célèbre ainsi le voyage impérial, concluant par un vibrant « Gwened, kernew, Leon, Treger laret : Doué ‘viro Napoléon / Vannetais, Cornouaille, Léon, Trégor, dîtes ensemble : Dieu préserve Napoléon »… Quant aux royalistes, ils n’ont guère pu s’exprimer. Héritier du trône de France, exilé, le comte de Chambord lance aux légitimistes bretons qui lui avaient promis de perturber le voyage : « vous m’avez trompé ! »





En 1858, Napoléon remportait donc un succès en Bretagne avec ce voyage. Mais l’illusion était trompeuse. En 1870, après la défaite contre la Prusse, après le désastre de l’armée de Bretagne au camp de Conlie, l’empire s’effondrait totalement. Et ils ne restaient guère de partisans de Napoléon dans la péninsule, la fin du XIXe siècle étant marqué par le retour du traditionnel affrontement entre Blancs et Bleus, entre monarchistes et républicains…

 

 

Pour en savoir plus :

Poulain Combion (J-M), Récit du voyage de leur majesté l’empereur et l’impératrice en Normandie et Bretagne, Paris, Amyot Éditeur, 1858.

Denis (M), Geslin (C), La Bretagne des Blancs et des Bleus, 1815-1880, Ouest-France université, 2003.

Commenter cet article

oudry 08/05/2011 20:33


Je possède une plaquette intitulée"Voyage de leurs majestés dans les départements de l'Ouest".Cette plaquette relate ce voyage du mois d'août 1858.Il y a de nombreuses gravures sur ce voyage,elles
sont en parfaites état.Cet ouvrage est un peu débroché,mais l'état général est très correct.Je vends cette plaquette.Si vous êtes intéressé,contactez moi.Meilleures salutations.


Juliette 27/07/2010 17:47


Bonjour, je souhaiterai savoir si vous connaissez les danses de 1858.
Merci de me répondre
Salutations
Juliette


ECLF 30/07/2010 07:28



Bonjour,


Je n'ai pas idée des danses, mais il s'agit surement des dans de Cornouaille de l'époque.


Désolé.


 



Flici Arnaud 02/03/2010 17:17


Salut Erwan,

A lire aussi, parce qu'édifiant, le petit opuscule :
L'Empereur et le clergé de Bretagne, Nantes, impr. Merson, 1859

Amitiés