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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Louis-Georges Tin : Décrypter la rhétorique anticommunautariste

Publié le 15 Juillet 2009 in Les interviews

Régulièrement, la menace du “communautarisme” est brandie pour discréditer les défenseurs des identités régionales ou des cultures immigrées auxquels est opposé l’universalisme à la française. Mais que cache ce discours réellement ? Militant contre l’homophobie, et pour la cause des noirs, l’universitaire Louis-Georges Tin a décrypté cette rhétorique en janvier, dans le numéro 169 d’ArMen. Né en 1974 à la Martinique, Louis-Georges Tin est ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur ès lettres. Il est actuellement maître de conférences à l’iufm d’Orléans. Fondateur de la journée mondiale contre l’homophobie en 2005, il est également le porte-parole du Conseil représentatif des noirs de France, le Cran. Ses engagements ont été couronnés par plusieurs prix internationaux, à Moscou, à Berlin, à Stockholm. À l’automne 2008, il était l’invité du groupe Ermine (Équipe de recherches sur les minorités nationales et les ethnicités), coordonné par Ronan Le Coadic. Ouvert à tous les chercheurs, ce groupe se réunit régulièrement pour des conférences dont les comptes-rendus ont donné lieu à deux publications, Identités et société, de Plougastel à Okinawa (pur, 2007) et Bretons, Indiens, Kabyles… des minorités nationales ? (pur, 2009). Le programme des conférences est consultable sur le site www.bretagne-recherche.net

 

 

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la question du communautarisme ?

Parce que j’y ai été confronté souvent, en tant que noir et en tant qu’homosexuel. Par exemple, on reproche aujourd’hui aux noirs de France de se rassembler, car ce serait, dit-on, du communautarisme. Mais il convient de rappeler que déjà, à l’époque de l’esclavage, on interdisait aux « nègres » de se rassembler, de pratiquer leurs cultes, leurs danses, leurs chants, bref leur culture. Evidemment, la situation d’aujourd’hui n’a rien à voir, mais il est troublant de retrouver des injonctions similaires dans des contextes pourtant si différents… Dans le discours anticommunautariste, n’y a-t-il pas des relents de racisme ?

Quand faut-il situer l’émergence du discours anticommunautariste ?

Ce discours se développe à partir de 1989, lorsque la droite et la gauche française se retrouvent dans un unanimisme improbable pour célébrer le bicentenaire de la Révolution. On célèbre à cette occasion la “république”, mot qui détrône progressivement le terme “démocratie”. Or cela n’est pas sans conséquence, car la démocratie, c’est la participation du peuple à l’État, alors que la république, c’est plutôt l’ordre que l’Etat impose au peuple. Les deux doivent fonctionner de pair, mais privilégier la notion de république pousse à favoriser certaines tendances autoritaires. On dit « rétablir l’ordre républicain dans les banlieues », on ne dit pas « rétablir l’ordre démocratique dans les banlieues »… L’année 1989 correspond également à la chute du Mur de Berlin, un changement politique majeur. Avec la disparition du système soviétique, la France se veut désormais la seule alternative au modèle américain, une thèse qui a rassemblé la droite nationaliste et la gauche antiaméricaine. Les élites françaises défendent alors l’idée que la France incarne l’universalisme, face à la menace d’Orient (l’Islam), et la menace d’Occident (le multiculturalisme américain).  Elles se vivent désormais en France comme dans une citadelle assiégée, et cela s’est traduit par une série de débats très tendus sur des questions comme le voile à l’école ou les quotas, débats qui apparaissent justement en 1989.

Quelle est la fonction de ce discours anticommunautariste ?

L’emploi du terme “communautarisme” permet de stigmatiser de nombreux groupes sociaux : les juifs, les homosexuels, les noirs, les musulmans, les Bretons, etc. C’est donc un argument très pratique, d’une part parce qu’il permet d’exclure les groupes déjà discriminés, d’autre part, parce qu’il permet de le faire tout en conservant une apparence d’honorabilité : “ne suis-je pas plus républicain que vous ?”  Or, la rhétorique anticommunautaire n’est pas contre les communautés, elle est contre certaines communautés. Celles qui sont déjà les plus discriminées. En revanche, je n’ai jamais entendu personne reprocher leur communautarisme aux habitants du xvie arrondissement de Paris, qui possèdent pourtant leurs traditions, leurs mœurs particulières, leurs pratiques … Les élites françaises, aussi, constituent une communauté.  Mais celles-là, étrangement, ne sont pas critiquées en tant que telles. Donc le discours anticommunautariste est une rhétorique à deux vitesses. A l’évidence, ce qui gène dans la communauté homosexuelle, ce n’est pas qu’elle soit une communauté, mais qu’elle soit homosexuelle… Au fond, cette rhétorique sophistiquée dissimule des discours de haine sociale et d’exclusion.

Les élites françaises se présentent pourtant comme universalistes et ouvertes ?

L’universalisme est un mot creux, un concept dans lequel on peut mettre tout et n’importe quoi. Ainsi, l’Église catholique s’est voulue universelle depuis ses origines (catholicos signifie “universel”, en grec), avec une foi qui se prétendait ouverte, mais qui n’a pas empêché qu’au nom de cet universalisme on impose cette religion par la force des canons dans le “Nouveau Monde”, par exemple. De même, le marxisme se voulait une idée généreuse et universaliste, ce qui n’a pas empêché des dérives totalitaires. On a imposé bien des pouvoirs au nom de l’universel… Or rien n’est jamais vraiment universel, ce n’est qu’une figure de style, une hyperbole. Il ne faut pas être dupe. Se dire universaliste, c’est avant tout se donner des airs d’importance. D’ailleurs, la propension à se réclamer de l’universel augmente à mesure que l’on s’élève dans l’échelle sociale.  Croyez-vous que le problème des Français moyens soit la crise de l’universel ? Pas du tout. Ils s’inquiètent du chômage, de la vie chère, de la santé ou de l’éducation de leurs enfants. L’universalisme, c’est le souci des élites françaises. Pour autant, faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain, et récuser tout universalisme ? Pas forcément, à condition de dire ce qu’on y met. Que voulons-nous étendre universellement : les libertés publiques ou l’ordre établi ?

La France n’a-t-elle pas un problème avec le multiculturalisme ?

Depuis la fin des années 1980, il y a eu partout dans le monde une réflexion sur le multiculturalisme, pas seulement aux États-Unis, mais aussi en Amérique du sud, en Afrique, en Inde… Des pays comme l’Afrique du sud ou la Colombie se sont donné des constitutions qui reconnaissent leur diversité. Mais pas en France, où le multiculturalisme a été vu comme une menace. Les élites françaises ont alors érigé des boucliers politiques contre ce concept car, dans leur esprit, “l’universel, c’est nous, le multiculturalisme, c’est les autres !” Le refus de ratifier la charte européenne des langues régionales en est un exemple. En France, on a tendance à refuser la diversité linguistique, mais dans les instances internationales, on la valorise au contraire, car là, il s’agit de lutter contre l’impérialisme de l’anglais. Quelle hypocrisie ! Tout récemment, la commission dirigée par Simone Weil, a refusé d’intégrer la notion de diversité dans la constitution – alors qu’on l’a bien fait pour la parité. Dans le même ordre d’idées, on a fustigé sans discernement la “discrimination positive”. Or, le terme anglais exact est “affirmative action”, qui a été très mal traduit en français, ce qui n’est sans doute pas un hasard. Il n’y a d’ailleurs pas, d’un côté, un modèle français et de l’autre un modèle anglo-saxon, mais une multitude de cas de figure, avec une reconnaissance de la diversité d’autant plus affirmée que le pays est plus démocratique.

Ce discours français n’a-t-il pas aujourd’hui atteint ses limites ?

Face aux réalités, comme les crises des banlieues, le discours universaliste s’effrite. Certains intellectuels français commencent à comprendre que l’on peut nuit et jour exhorter les jeunes de banlieues à l’universalisme, cela ne risque guère de résoudre leurs problèmes au quotidien. En réalité, les politiques publiques doivent être adaptées aux communautés. On a fait la parité pour les femmes, les ZEP pour les territoires défavorisés, des quotas pour les personnes handicapées, des emplois-jeunes pour les jeunes travailleurs, etc., autant de mesures qui s’appliquent en fonction des groupes considérés… On commence à se rendre compte qu’il faut agir pour chacun suivant ses besoins. Il est temps de reconnaître la diversité de la société française.

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