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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

La peine de mort en Bretagne

Publié le 14 Mai 2012 par ECLF in Histoire de Bretagne

 

 

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Le 9 octobre 1981, il y a trente ans, la peine de mort est abolie en France. En Bretagne, la dernière exécution remontait aux années 1950, mais la « justice de sang » y a été à maintes fois appliquée, souvent au terme de procès retentissants.

 

Depuis la plus haute Antiquité, les sociétés semblent avoir eu recours à la peine capitale pour châtier les responsables des crimes les plus odieux. Son application a souvent revêtu des formes symboliques fortes. Ainsi, chez les anciens Celtes, ce que les auteurs latins ont présenté comme des sacrifices humains, étaient sans doute des exécutions ritualisées de criminels. Lors de cérémonies religieuses, ces derniers étaient mis à mort et leurs dépouilles restaient exposées dans les sanctuaires.

 

Faux-monnayeurs ébouillantés

La peine de mort au Moyen Âge et sous l’ancien régime était souvent accompagnée de supplices. Le duché de Bretagne possédait quelques spécificités en la matière, en témoigne le châtiment réservé aux faux-monnayeurs. S’ils étaient pris, ces derniers étaient en effet ébouillantés… Sur tout le territoire, les seigneuries importantes se prévalaient du droit de haute justice, dont l’application se faisait sur un gibet. Un nombre élevé de « fourches patibulaires », systématiquement mentionnées dans les actes juridiques, était d’ailleurs un signe ostentatoire illustrant le prestige de la seigneurie.

Avec la Révolution, la peine de mort devient le monopole de la justice d’État. Le nombre de crimes passibles de la peine capitale diminue d’ailleurs sensiblement. Alors que sous l’Ancien régime, la pendaison ou la décapitation à la hache (pour les nobles) étaient les formes les plus courantes d’exécution judiciaire, après 1789, la peine de mort est appliquée au moyen de la guillotine. Ce sinistre instrument est à l’origine présenté comme une avancée scientifique et humaine : en décapitant instantanément le condamné, elle lui évite une mort longue et douloureuse. Lorsque la tache est trop importante, les révolutionnaires les plus féroces ne s’embarrassent pourtant guère de ce genre de considérations. À Nantes, en 1793 et 1794, le commissaire de la République Carrier exécute plusieurs milliers de royalistes ou de républicains modérés en les noyant dans la Loire.

 

Un cinquième de femmes

Après la Révolution, plusieurs évolutions juridiques vont permettre de faire baisser le nombre d’exécutions. Ainsi, en 1832, la loi introduit la notion de « circonstances atténuantes », ce qui permet aux jurés de commuer la sentence en une peine moins lourde. Auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, Annick Le Douguet note que « en Bretagne, si 31 condamnations à mort ont été prononcées entre 1827 et 1832, on n’en dénombre plus que 13 de 1833 à 1838. »

Désormais, ce sont essentiellement les crimes d’atteintes aux personnes qui entraînent des sentences de mort. Au XIXesiècle, les sentences de mort prononcées concernent le plus fréquemment des assassinats, notamment par incendie ou empoisonnement. Ainsi, la célèbre empoisonneuse Hélène Jegado est condamnée à mort en 1851 On lui attribue une cinquantaine de victimes ! Son avocat plaide la folie et développe un vibrant argumentaire abolitionniste. Mais il n’est pas suivi par le jury. Certains crimes punis par la peine de mort ont lieu avec des circonstances aggravantes comme le vol ou le viol. Les plus sévèrement châtiés sont les assassinats de jeunes enfants ou les parricides. Au XIXesiècle, les auteurs de parricides ont la main tranchée quelques instants avant l’exécution.

 

Une vingtaine d’exécutions au XXesiècle

Selon Annick Le Douguet, 184 peines capitales ont été prononcées en Bretagne entre 1826 et 1900, dont un cinquième concernant des femmes. Un certain nombre de condamnés étant graciés, seuls 105 d’entre eux ont été exécutés. Il existe aussi des différences départementales. La Loire-Atlantique (en matière de justice, la Bretagne compte cinq départements) et le Morbihan semblent les départements bretons les plus hostiles à la peine de mort. Au XXesiècle – hors la période particulière de la Seconde Guerre mondiale – seule une vingtaine d’exécutions ont eu lieu en Bretagne, dont onze ont été publiques. La dernière condamnation à mort prononcée en Bretagne l’a été par la cour d’assises de Nantes, le 6 octobre 1971. Jean-Pierre Boursereau, reconnu coupable du meurtre d’un policier, ne sera cependant pas exécuté.

Il est vrai que le mouvement demandant l’abolition de la peine de mort n’a cessé de se développer tout au long du XXesiècle. Il a été porté par différentes personnalités, dès politiques notamment. Le Breton Aristide Briand propose une loi sur l’abolition de la peine de mort en 1908. Mais elle est rejetée. Les médias ont également joué leur rôle. le Phare de la Loire, en Loire-Atlantique a très tôt milité contre la peine capitale. En décembre 1961, une longue enquête de Jacques Élies dans le Télégrammejouera un rôle très important dans l’évolution des consciences. En 1981, 22 des 34 députés bretons votent en faveur de l’abolition. On compte parmi eux les parlementaires de gauche mais aussi des élus de droite, comme Pierre Méhaignerie. Depuis l’abolition de la peine de mort en France, de nombreux Bretons se sont désormais engagés pour son abolition universelle.


 

 

Exécution publique à Quimper

 

À l’origine, les exécutions étaient publiques et une foule nombreuse s’y pressait, comptant parfois des milliers de personnes. Au XIXesiècle, on n’hésitait d’ailleurs pas à montrer ce spectacle morbide aux jeunes enfants dans un but d’édification ! Selon certains historiens, les crimes commis provoquaient une intense peur collective que la foule venait en quelque sorte exorciser lors des exécutions publiques. Très tôt cependant, des voix se font entendre pour qu’on interdise au public un tel spectacle macabre. Dès 1870, l’échafaud est supprimé, la guillotine installé sur le sol, ce qui limitait le nombre de spectateurs directs. La dernière exécution publique en Bretagne aura lieu le 19 juillet 1939, à Saint-Brieuc. En 1921 et 1930, à Quimper, Yves Hervé et Yves Floch sont les deux derniers condamnés à être exécutés publiquement. En 1961, pour le Télégramme, Jacques Elies avait recueilli le témoignage d’un greffier ayant assisté à la scène. Il raconte ainsi les derniers moments du condamné : « Juste avant l’aube, on entendait des bruits plus aigus, plus métalliques. Le bourreau vérifiait le bon fonctionnement de la « veuve ». Puis, quand la porte de la prison s’ouvrait, un immense mouvement de curiosité secouait la foule, un grondement déferlait sur la place. » Le condamné, entravé, est conduit jusqu’à la guillotine et plaqué sur une planche, avant que sa tête ne soit insérée dans la lunette. Le bourreau intervenait alors : « et, d’un doigt, sûr, qui ne tremblait pas, appuyait sur le bouton. Le couperet glissait avec une force inattendue et la tête, « comme mue par un ressort », m’ont expliqué les témoins, faisait un bon en avant, avant de tomber, grotesque et pitoyable, dans un panier à demi empli de son. Le sang giclait de tous les côtés. Tellement, m’a dit Louis Chicard, ancien greffier du parquet de Quimper, que j’en ai failli être copieusement arrosé lors de la première décapitation à laquelle ma fonction me fit obligation d’assister. »

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

Annick Le Douguet, Justice de sang, la peine de mort en Bretagne aux XIXeet XXesiècles,Fouesnant, 2007.

Annick Le Douguet, Crimes et justice en Bretagne, XIXe-XXesiècles, Coop Breizh, Spézet, 2011.


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