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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Landévennec, haut lieu de la spiritualité bretonne

Publié le 25 Juillet 2010 in Histoire de Bretagne

 

Dans l’estuaire de l’Aulne, l’ancienne et la nouvelle abbaye de Landévennec racontent l’Histoire de Bretagne. Fondé à la fin de l’Antiquité, le monastère de saint Gwénolé a traversé les siècles jusqu’à la Révolution, avant de renaître dans les années 1950 et de redevenir un centre intellectuel et spirituel.

Avant de se jeter dans la vaste rade de Brest, l’Aulne serpente doucement en creusant les contreforts du massif armoricain. Les méandres du fleuve ont formé de petites presqu’îles, dont celle de Landévennec, tournée vers l’orient. Une presqu’île isolée, au milieu d’une nature magnifique et du calme de l’estuaire ; un Eden, où choisirent de s’installer quelques moines à la fin de l’Antiquité. Depuis quinze siècles, ils en ont fait un haut lieu de l’histoire de Bretagne. Rares sont en effet les lieux où s’incarne ainsi la mémoire d’un peuple comme Landévennec pour les Bretons. L’historien du xixe siècle Arthur Le Moyne de la Broderie le qualifiait d’ailleurs de “cœur de la Bretagne” : kalon Breizh. À partir des documents hagiographiques – qu’il analysait rarement avec prudence et tout le recul scientifique nécessaire –, la Borderie avait décrété que le monastère avait été fondé en 485. Curieusement, il n’était sans doute pas tombé loin de la vérité. “La fouille du site a permis de mettre au jour le premier oratoire, explique l’archéologue Annie Bardel qui a dirigé les opérations. On l’a daté de la fin du ve ou du début du vie siècle. Donc vers l’an 500.” Il s’agissait d’une petite construction rectangulaire. Il était situé à quelques dizaines de mètres d’un établissement gallo-romain, qui a totalement disparu aujourd’hui. L’oratoire était entouré de tombes dont, probablement, celle du fondateur du lieu, Gwénolé, appelé également Winwaloé.

 

Aux origines de la Bretagne

Nous conservons plusieurs vitae, des vies, de saint Gwénolé. Ces textes hagiographiques, sont à prendre avec précaution. La préoccupation de leurs auteurs, des moines médiévaux, n’était pas en effet la recherche de la vérité historique, mais le renforcement du prestige de leur monastère. Sous leur plume, les saints se voient parés de mille vertus, réalisent maints miracles et rencontrent de nombreux personnages plus ou moins légendaires. Ainsi, selon ses vitae, Gwénolé est un immigré de la seconde génération, fils d’un noble breton, Fracan (fondateur de Ploufragan, près de Saint-Brieuc) qui avait quitté l’île de Bretagne pour s’installer dans la péninsule armoricaine. Gwénolé n’a donc probablement jamais connu le pays d’origine de ses ancêtres. Très tôt, il montre des dispositions religieuses et part se former auprès de saint Budoc, dans son ermitage de l’île Lavret, près de Bréhat. Gwénolé se distingue en accomplissant une série de miracles. À l’âge adulte, Budoc lui confie onze compagnons pour aller fonder un monastère. À l’instar de nombre de moines celtes, Gwénolé avait en effet émis le souhait de voyager pour la gloire de Dieu. Il a d’abord pensé visiter l’Irlande qui venait d’être évangélisée, mais saint Patrick lui apparaît en songe pour l’en dissuader. Gwénolé quitte le Goélo, qui était alors partie intégrante de la Domnomée, un vaste ensemble couvrant le nord de la Bretagne. Poussant vers l’occident avec ses compagnons, il finit par arriver dans l’estuaire de l’Aulne.

Les moines se fixent d’abord sur l’île Tibidy, où ils résident trois ans dans des conditions difficiles, l’île étant soumise aux vents et aux marées. Tous les matins, ils voient le soleil se lever sur un beau vallon boisé, où la nature semble luxuriante. Un jour, tels les Hébreux traversant la Mer Morte, les douze moines bretons décident de traverser l’Aulne et de s’installer en face, dans ce lieu qui allait devenir Lantowinnoc “la terre monastique de Win (walloé)”, aujourd’hui Landévennec. Abbé du monastère au ixe siècle et auteur d’une vie de saint Gwénolé, Gurdisten décrit le lieu comme un endroit paradisiaque :

Il est un lieu secret

Au creux de la clairière

Paradis qu’un rutilant soleil

Éclaire à son lever

Tout embaumé de parfum

De mille fleurs printanières

C’est là qu’avec ses compagnons

Se fixa Gwénolé

Le lieu était, paraît-il, si idyllique que les moines ne mourraient pas. Gwénolé fait partie de ces premiers ecclésiastiques qui ont façonné la Bretagne des origines. La légende raconte d’ailleurs qu’il était contemporain d’autres saints fondateurs, comme Corentin. Sous la plume de l’abbé Gurdisten, Gwénolé était aussi l’ami du roi Gradlon. Après la submersion d’Ys, ce dernier aurait d’ailleurs choisi de finir ses jours à Landévennec, où il aurait trouvé le repos après avoir perdu sa cité et sa fille. Un récit là encore légendaire, mais qui permet de mettre en valeur la relation qu’entretenait l’abbaye avec la puissante famille de Cornouaille, qui affirmait descendre du prestigieux souverain d’Ys.

Durant le haut Moyen Âge, le monastère se développe. Les moines suivent alors la règle de saint Colomban, en vigueur dans les églises celtes. Celles-ci se distinguent de Rome par la date de la célébration de Pâques et une tonsure spécifique, le haut du crâne étant rasé en demi-cercle, le reste de la chevelure étant laissé long. Par contre, les bâtiments mis au jour à cette époque montrent que cette partie de la Bretagne, architecturalement parlant, se rattache au style continental. Il ne faut donc guère imaginer un monastère “irlandais”, construit en pierres sèches, mais des murs maçonnés, à la gallo-romaine, comme on en trouve alors en Gaule de l’ouest. Le petit oratoire des fondateurs est peu à peu intégré à un ensemble de construction beaucoup plus important. Son emplacement laissera la place à une chapelle annexe de l’abbatiale.

 

Un sanctuaire carolingien

Au début du ixe siècle, une nouvelle organisation spatiale se met en place. Une vaste église est construite, avec des bâtiments annexes et un cloître. Il s’agit d’ailleurs de l’un des rares cloîtres qui ont pu être étudiés pour la période carolingienne. La plupart des sanctuaires de l’époque ont en effet été considérablement transformés à des époques ultérieures. La morphologie du site de Landévennec, construit sur un terrain humide, a permis une excellente conservation des vestiges, d’autant que les moines ont, à chaque époque, reconstruit au-dessus des restes existants. Les archéologues ont ainsi pu obtenir des stratigraphies présentant des niveaux très lisibles.

Le cloître carolingien consistait en une galerie couverte, avec des piliers maçonnés qui donnait sur une grande cour. L’abbaye était également entourée d’un mur d’enceinte. “Les bâtiments sont intégralement maçonnés, note l’archéologue Ronan Perennec. Ils ont été édifiés suivant une méthode gallo-romaine consistant à noyer les pierres sous la chaux. Une chaux qu’il a d’ailleurs fallu faire venir d’ailleurs, puisqu’il n’y en a pas dans les environs. L’ensemble était à la fois austère et luxueux. D’autant qu’à l’époque, on bâtissait surtout en bois, la construction en pierre étant très coûteuse.” Les toits étaient aussi couverts de tuiles. Il fallait donc que les moines de Landévennec aient de puissants protecteurs pour se lancer dans un tel programme de construction.

Or, ce nouveau développement intervient après un événement dont l’Histoire a conservé le souvenir. En 818, en effet, l’empereur Louis Le Pieux pénètre en Bretagne pour obtenir la soumission des chefs locaux. Il aurait ainsi vaincu un certain Morvan surnommé par la suite “lez Breizh”, le “soutien de la Bretagne”. Morvan vaincu et les Bretons soumis, l’empereur aurait alors rencontré Matmonoc, abbé de Landévennec, pour lui intimer l’ordre d’abandonner “les usages scotiques” pour la règle de saint Benoît, alors en vigueur dans la plupart des couvents européens. Il s’agissait pour les moines bretons d’abandonner la règle de saint Colomba et les usages parfois rudes de l’église celtique, notamment les exercices de jeune et de mortification. Les manuscrits écrits ultérieurement sont ainsi truffés d’allusions à la modération et à la discrétion, des valeurs “bénédictines” opposées à l’austérité excessive prônée par Colomba.

Le dernier bastion de l’Église celtique sur le continent rentrait ainsi dans le rang, ce qui peut expliquer que le pouvoir impérial ait ensuite récompensé les moines de Landévennec. Les bienfaiteurs étaient également bretons. Certains textes évoquent l’existence d’une “résidence royale” à proximité de l’abbaye, peut-être à l’emplacement des anciens bâtiments gallo-romains, dont une partie des carrelages sera d’ailleurs réutilisée un peu plus tard, à l’époque romane. Preuve supplémentaire du prestige du sanctuaire, trois sarcophages en bois de l’époque carolingienne ont été mis au jour par les archéologues. Ils étaient situés dans un caveau, sous le porche de l’église, qui n’a jamais été utilisé par la suite. L’un d’entre eux est exposé dans l’actuel musée (lire en encadré).

Construit sur un terrain humide, conservant bien les éléments organiques, le site de Landévennec s’est révélé très riche pour les archéologues, notamment pour la période du haut Moyen Âge. “Nous avons retrouvé des graines, des mousses végétales, des fruits comme des noix, des pêches, des prunes remontant au viie siècle, explique Annie Bardel. Nous avons également constaté qu’on y a cultivé la vigne du viiie au xie siècle.” Les archéologues ont également mis au jour de nombreuses pièces de bois, dont des planches bien conservées.

 

Des manuscrits étonnants

En adoptant la règle de saint Benoît, les religieux ne renonçaient pourtant pas à certaines formes d’originalité culturelle. Une preuve nous en est fournie par les étonnants manuscrits du haut Moyen Âge qui nous sont parvenus, notamment les évangéliaires, des ouvrages où sont rassemblés les quatre évangiles pour le service liturgique de la communauté. L’un de ces évangéliaires est conservé à New York, un autre à Oxford. Emmenés en Angleterre par les moines bretons fuyant les raids vikings, ils ont ensuite été la propriété de familles aristocratiques, avant d’être achetés par des bibliothèques.

Ces livres sont avant tout des ouvrages religieux, mais les moines ne se sont pas contentés d’écrire, ils ont illustré les textes. Sous leur plume, les évangélistes sont devenus d’étranges créatures – des êtres “zoo-anthropomorphiques” comme les appellent les spécialistes –, avec un corps d’homme et la tête de leur animal symbole. Cette pratique est commune aux Coptes d’Égypte ainsi qu’aux monastères insulaires d’Irlande et de Grande-Bretagne. Le motif le plus intriguant est celui attribué à l’évangéliste Marc. Alors que dans toute la chrétienté, c’est le lion qui est associé à ce saint, les copistes bretons lui ont attribué une tête de cheval. Cet animal se prononçant marc’h en breton, ils l’ont phonétiquement associé à Marc. Les manuscrits de Landévennec témoignent également à leur façon de la vie de la communauté et de ces bénédictins voués au travail manuel et intellectuel et à l’adoration de Dieu. L’un des copistes de l’évangéliaire conservé à New York a ainsi dessiné, au bas d’une page, une petite mouette tenant un poisson dans son bec. Une scène qu’il avait dû observer au monastère.

 

La fureur des Normands

Si les moines des ixe et xe siècles semblent vivre dans une communauté harmonieuse et si Landévennec s’impose alors comme l’un des grands centres spirituels de la Bretagne, avec Redon, les religieux sont cependant conscients des dangers du monde extérieur. En 884, le moine Wrmonoc évoque les Normands qui ravagent régulièrement l’île de Batz. L’abbé Gurdisten soutient son prince, le roi Salomon, dans les combats qu’il mène sur la Loire contre les Vikings qui se font de plus en pressant et déstabilisent la Bretagne. “Dieu, éloigne de nous les incursions des païens”, prie le moine Clément, auteur d’une Vie de saint Gwénolé.

Le calendrier du monastère, aujourd’hui conservé à Copenhague, nous apprend que l’orage s’abat en 913. Cette année-là, le monastère est brûlé par les Normands. Ce que confirme l’archéologie. “Nous avons retrouvé des traces d’incendie, explique Annie Bardel. Les assaillants ont détruit une poterne et se sont introduits dans l’abbaye.” Un épisode révélé par les fouilleurs laisse peu de doutes sur l’origine des assaillants. “Les squelettes des tombes ont été exhumés, note Ronan Perennec. Sans doute les assaillants pensaient-ils trouver des objets précieux dans les sépultures. Puis, ils les ont incinérés dans un bûcher, avant de les recouvrir d’un tumulus de pierre. Il s’agit assurément d’une pratique païenne, telle qu’elle se pratiquait dans le monde scandinave.” Les hommes du Nord ont sans doute effectué ce rite dans un but magique, peut-être pour se concilier les morts ainsi dérangés et qu’ils semblaient plus craindre que les vivants.

Les moines de Landévennec avaient déjà quitté les lieux au moment de l’attaque. Emportant leurs manuscrits et les reliques de saint Gwénolé, ils ont pris le chemin d’un exil qui devait les mener dans le Maine, puis sur la côte picarde, où ils ont fondé la ville de Montreuil-sur-Mer. Leur passage est attesté par la diffusion du culte de Gwénolé, nommé saint Guingalois à Château-du-Loir, près du Mans et saint Walloye (Walloé) à Montreuil. Les moines de Landévennec ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir fui la fureur des Normands. Une partie de l’aristocratie a fui aussi, dont Alain, comte de Cornouaille et petit fils d’Alain le Grand, dernier roi de Bretagne.

 

La première restauration

La communauté exilée va se doter d’un abbé énergique, Yann ou Jean de Landévennec. Avec ses moines, il passe la Manche et se rend à la cour du roi Athelstan, à Exeter. Il galvanise les nobles bretons exilés et mène des négociations avec le roi anglais pour obtenir son appui. C’est sans doute en remerciement de cette aide que l’évangéliaire, aujourd’hui conservé à New York, sera remis à Athelstan. En 936, à la faveur d’une révolte bretonne en Cornouaille, Alain retraverse la mer et combat victorieusement les Normands, qu’il chasse définitivement de la péninsule après sa victoire à Trans en 939. Auparavant, en 938, Alain dit Barbetorte a été proclamé dux, duc des Bretons. Il fait alors d’importantes donations à Landévennec, dont Batz, dans la presqu’île guérandaise. Le rôle de l’abbé “Yann Landevenneg” sera exalté à l’époque contemporaine par Arthur de la Broderie au xixe siècle ou le Bleun-Brug au siècle suivant.

Quant à l’archéologie, elle confirme que le monastère a bien été abandonné au xe siècle, des souches d’arbres ayant poussé dans les anciens bâtiments carolingiens incendiés. Puis les moines se réinstallent et vont redonner tout son lustre à l’abbaye. Ils bénéficient des largesses de la maison de Cornouaille, l’une des puissances féodales de la Bretagne du xie siècle qui s’ouvre, en même temps que le reste de l’Europe, à une nouvelle mode l’architecturale, l’art roman. Alors que les historiens de l’art ont longtemps cru la Bretagne – et particulièrement sa partie ouest – en retard dans la diffusion des styles architecturaux, les archéologues ont récemment mis en évidence que plusieurs grands sanctuaires cornouaillais, comme Locmaria, en Quimper ou Landévennec ont, en effet, été édifiés vers 1030, alors qu’on les pensait bien ultérieurs. De nouveaux bâtiments conventuels sont aussi construits. Ils vont se développer tout au long du Moyen Âge. Au xiiie siècle, un cloître est ainsi bâti, avec des chapiteaux en calcaire, une pierre qui a dû être importée de fort loin. À la tête d’une puissante seigneurie qui s’étend sur la presqu’île de Crozon et le long de l’Aulne, Landévennec redevient le grand centre spirituel de la pointe Bretagne. Une soixantaine de chapelles dédiées à saint Gwénolé dans la région témoignent de ce rayonnement.

Un important port se développe également au pied de l’abbaye. De nombreuses traces de la vie quotidienne des moines ont été mises au jour par les archéologues. Ainsi, des pichets de vin fabriqués en Saintonge ont été retrouvés. “Nous avons découvert des modèles allant du xiie au xviiie siècle, note Annie Bardel. Les moines ont donc importé du vin de cette région pendant six siècles !” Les monnayages du Moyen Âge témoignent également de la renommée du monastère. Il a d’ailleurs fallu plusieurs années pour les étudier, certains types de monnaies étant jusqu’alors inconnus. Un texte du xie nous apprend ainsi qu’un relais a été construit à l’Hôpital-Camfrout pour les pèlerins venus d’Hibernie (Irlande) et d’Écosse.

L’abbaye est sans doute fortifiée dès le xiie siècle. Au siècle suivant, elle doit en effet subir des attaques anglaises qui sont repoussées. Par contre, elle est à nouveau pillée durant la guerre de Succession de Bretagne. Au xve siècle, sous la dynastie des Montfort, l’abbaye connaît un nouveau développement. Les fouilles ont en effet permis de mettre en évidence un important programme de construction, concernant notamment les bâtiments conventuels. Le cloître est alors refait. Ces travaux ont continué au xviie siècle, avec notamment d’importantes installations de drainage des eaux, afin d’éviter des problèmes d’humidité récurrents. L’abbaye s’agrège alors à la puissante congrégation des Saint-Maur, des bénédictins réputés pour leurs travaux scientifiques, en Histoire notamment. Le monastère redevient un important centre spirituel et intellectuel. En 1648, Dom Noël Mars rédige une histoire de l’abbaye. Peu de temps après, Dom Audren de Kerdrel lance l’idée d’une Histoire de Bretagne qui sera rédigée par le mauriste Dom Morice. Au début du xviiie siècle, un autre moine de Landévennec, Dom Louis Le Pelletier, rédige un important Dictionnaire de la langue bretonne.

 

Vendue à la Révolution

Vendue comme bien national en 1792, l’abbaye de Landévennec va connaître une inexorable ruine. Sa bibliothèque est dispersée. Les bâtiments deviennent une carrière de pierres. Une partie du cloître s’en va ainsi à Brest, où il servira à construire le marché Pouliquen, disparu pendant la Seconde Guerre mondiale. À la Restauration, les ruines de l’abbaye sont à nouveau mises en vente en 1815 puis en 1825. Passant de propriétaires en propriétaire, le monastère finit par être racheté par un érudit fortuné, le comte Louis de Chalus. Arrière-petit-neveu d’un ancien abbé de Landévennec, Champion de Cicé (1746-1779), le comte de Chalus va, jusqu’à sa mort en 1927, entreprendre de sauver ce qui peut l’être et de mettre en valeur ce lieu si particulier.

L’abbaye n’avait pas été oubliée pour autant, mise en avant notamment par Arthur de la Borderie, dont les écrits sur l’Histoire de Bretagne ont fortement influencé un jeune séminariste du nom de Jean-Marie Perrot. Au début du xxe siècle, ce dernier lance un mouvement catholique breton qui prend le nom de Bleun-Brug, la “fleur de bruyère”. Dans les pages de la revue Feiz ha Breiz, “foi et Bretagne”, l’abbé Perrot évoque à de nombreuses reprises Landévennec et sa riche histoire. Peu à peu, dans son esprit, se dessine un grand projet qu’il va s’efforcer de porter : la restauration de l’abbaye de Gwénolé. En 1935, le Bleun-Brug consacre une journée de ses fêtes de septembre à Landévennec. L’abbé Perrot prend la parole avec fougue : “Voici mille ans, les murs de cette église furent abattus bien plus bas qu’aujourd’hui ; ils ont été relevés. Notre pays d’un bout à l’autre était écrasé bien pis qu’il ne l’est aujourd’hui ; il a été relevé ! Pourquoi donc, Bretons, ne ferions-nous pas au xxe siècle ce que nos pères ont fait au xe ? Le sang qui coule dans nos veines est bien le même que celui qui coulait dans les leurs !”

 

Seconde renaissance

Des tractations sont engagées avec le fils de Louis de Chalus pour acquérir le terrain de l’abbaye, mais elles n’aboutissent pas en raison de prétentions financières trop importantes. La Seconde Guerre mondiale met en sommeil au projet. Celui-ci aurait d’ailleurs pu être définitivement clos après la mort de l’abbé Perrot, tué par la Résistance en 1943. Cependant, le Bleun-Brug renaît après la libération et le projet est remis sur les rails. Il s’appuie également sur la communauté bénédictine de Kerbénéat. Fondée en 1878, à deux pas de Landerneau, cette communauté avait dû s’exiler au pays de Galles en 1903, après les lois sur les congrégations. Les bénédictins étaient revenus à Kerbénéat en 1922 et avaient été vainement sollicités par l’abbé Perrot. Mais, à la fin des années 1940, la situation évolue. La communauté de Kerbénéat connaît un nouvel essor et compte une quarantaine de religieux. En 1946, les moines se rendent à Landévennec pour y célébrer symboliquement une messe. Les tractations reprennent et, finalement, en juin 1950, le chapitre de Kerbénéat prend la décision de racheter Landévennec et de s’y installer. La nouvelle ne sera annoncée que deux mois plus tard, lors du grand “Bleun-Brug de tous les saints”, à Saint-Pol-de-Léon (lire ArMen n°112). Au cours la nuit du 5 au 6 août, devant vingt mille personnes et de nombreuses reliques de saints bretons, l’abbé Dom Colliot prend la parole pour annoncer la renaissance de Landévennec. L’émotion est immense et un grand élan populaire va porter le projet. La première pierre est posée le 10 mai 1953. Les moines ont pris le parti de reconstruire l’abbaye à quelques centaines de mètres du site d’origine, en haut du vallon. Les ruines sont ainsi sauvegardées et pourront être fouillées entre 1978 et 1999. La construction des nouveaux bâtiments mettra cinq ans. De nombreux Bretons viennent porter maint forte au chantier. Certains se souviennent même de cars de paysans léonards venus travailler bénévolement “à la journée” sur le nouvel édifice.

Le 7 septembre 1958, le cardinal Roques, archevêque de Rennes, inaugure le nouveau monastère. Depuis, la communauté – qui compte aujourd’hui plus d’une vingtaine de membres – continue une aventure spirituelle vieille de quinze siècles. Au cœur d’un havre de paix et d’une nature sauvegardée, les héritiers de Gwénolé poursuivent une vie “au service du seigneur”, comme l’indique le père abbé, le frère Jean-Michel (lire l’interview). Une vie partagée entre prières, travail manuel – dont la confection des fameuses pâtes de fruit du monastère – et accueil de retraitants. Plus de deux mille trois cents personnes passent ainsi une nuit au moins au monastère chaque année. “Il est de notre devoir de nourrir la foi des laïques, estime le père abbé. Dans notre monde contemporain, où tout va très vite, il est important d’avoir des lieux stables et calmes comme ici.” Parmi les visiteurs, on trouve également des passionnés de culture bretonne. Ces derniers peuvent en effet venir consulter les ouvrages de l’importante bibliothèque bretonne du monastère, l’un des plus riches fonds existant en la matière et qui contribue au rayonnement de l’abbaye. En ce début de xxie siècle, Landévennec incarne toujours une certaine permanence culturelle et spirituelle dans l’Histoire de Bretagne.

 

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Fille du Midi 29/07/2010 22:51


Très bon article sur le passé et l'histoire des lieux... Tout ce que j'aime !