Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Les staurotides

Publié le 12 Septembre 2011 par ECLF in géologie

 

Les staurotides constituent l’un des éléments les plus étonnants du règne minéral et leurs formes géométriques parfaites, parfois en forme de croix, fascinent depuis des temps immémoriaux. On en trouve notamment autour de Coray et de Baud, deux des plus importants gisements mondiaux.

Il y a plusieurs centaines de millions d’années, en se formant, le massif Armoricain a accouché de quelques curiosités géologiques, au premier rang desquelles les staurotides, du grec stauros, “croix”. Appelées également “staurolithe” et parfois “croisettes de Bretagne”, on découvre ces pierres dans les régions de Coray, Scaër et de Baud. Elles présentent différentes formes, soit une macle oblique à 60 °, soit une croix de saint André, avec des angles de 60 à 120 °. On voit plus rarement des macles à trois individus, orientés à 60 °. Précisons qu’en géologie, une macle est une association de deux ou plusieurs cristaux identiques, appelés individus et reliés par une opération ponctuelle de symétrie. Le cristal simple est dénommé “tombeau”. “En fait, écrit le géologue Emmanuel Fritsch, la staurotide est un drôle de minéral pour les études cristallographiques, parce que ses cristaux présentent rarement les belles faces lisses que les cristallographes recherchent pour des mesures précises. Sa morphologie est difficile à décrire avec précision. Donc, pendant fort longtemps, on l’a crue orthorhombique, et pourtant elle est monoclinique.” Complétons cette ébauche de description en précisant que la couleur des staurotides varie selon les gisements. Ainsi, à Coray, elles sont plutôt brun foncé tandis qu’à Baud, elles se présentent sous une teinte brun rouge.

 

Une roche métamorphique

D’où proviennent ces étranges roches qui affleurent dans les champs ou les ruisseaux des Montagnes noires ? Elles ont bien entendu attiré depuis longtemps l’attention des scientifiques qui expliquent qu’elles se classent parmi des roches métamorphiques. Selon Henri Le Bloas, de l’atelier minéralogique de Scaër, “lors de sa mise en place au carbonifère, ce métamorphisme régional s’est installé dans des sédimentations essentiellement argileuses datées de l’Orvodicien [entre 440 et 500 millions d’années] et a provoqué le réarrangement des constituants de l’argile pour donner entre autres des micaschistes localement riches en staurotides.” Ces dernières sont le résultat d’une transformation ou d’une recristallisation à l’état solide, liées à des variations de pression et de température. Pour qu’elles cristallisent librement, il faut des températures entre 500 et 700 ° Celsius. Par ailleurs, la staurolite est un silicate alcalin composé d’aluminium et de fer. Elle est issue de micaschistes qui n’affleurent qu’en peu d’endroits, ce qu’explique le géologue Jean-Christian Goujou : “C’est ainsi un minéral primaire constitutif des roches métamorphiques de moyen à haut degré qui ont une composition silice-alumineuse (dite aussi pélitique), donnant globalement des micaschistes. Ce n’est donc pas la peine de chercher ailleurs que dans cet environnement, ni dans un calcaire ni dans un granit aussi métamorphique soit-il.”

On trouvera donc des staurotides dans différents massifs montagneux anciens, notamment en Russie, à Madagascar ou en Amérique du Nord. La Bretagne possède parmi les plus beaux gisements mondiaux et celui de Coray est le plus réputé. Les géologues lient la présence des staurotides au granit dit de Rosporden, composé de micas noirs et blancs, particulièrement abondants au sud de Coray. “Il s’agit aussi du secteur, écrit Jean-Christian Goujou, où les cristaux approchent de la perfection avec des faces terminales bien exprimées et où ils peuvent prendre des dimensions hors du commun.” Même les scientifiques s’avouent volontiers fascinés par les formes étonnantes des staurotides. “D’un point de vue mathématique, elles peuvent présenter des angles parfaits, précise Claude Ducoudu, professeur de géologie. L’homme n’a rien inventé, le triangle parfait existait déjà dans la nature !”

 

La pierre de Coadry

Loin des doctes explications des géologues, la tradition populaire explique bien entendu de manière différente la création des staurotides. Plusieurs légendes circulent sur le sujet. L’une d’elle associe les staurotides à la chapelle de Coadry. Situé sur la route entre Coray et Scaër, ce bel édifice aurait succédé à un temple païen et aurait été bâti par un noble local, le comte de Trévalot. Ce dernier avait pour ennemi un aristocrate cruel et vindicatif, le seigneur de Coatforn. Assiégé par Coatforn, Trévalot prie et promet de bâtir un sanctuaire s’il est vainqueur. Dieu lui donne la victoire. Trévalot choisit Coadry et fait même appel à un géant qui construit le haut clocher en une journée. Les deux croix, très anciennes, placées devant la chapelle et espacées d’une vingtaine de mètres, indiqueraient la tombe du géant. Bien plus tard, l’édifice est détruit par un incendie. Un seigneur local vient se recueillir sur ses ruines. Pour l’en remercier, Dieu fait tomber une pluie de croix, les fameuses staurotides. Une autre version raconte qu’après la destruction de la chapelle, alors que les ruines avaient disparu sous les buissons, les hommes étaient surpris des miracles qui avaient lieu régulièrement à cet endroit. Ils demandent à Dieu de les éclairer et celui-ci fait pleuvoir une pluie de pierres en forme de croix, indiquant qu’il considérait cette terre comme sacrée. Une ultime variante attribue l’incendie de la chapelle au diable : pour éteindre le feu, Dieu aurait fait tomber une pluie de croix…

Une légende centre bretonne évoque par ailleurs un ermite torturé par des barbares et laissé ligoté à un arbre. Il invoque Dieu qui le prend en pitié et lui dit : “Va et marche courageusement et suis le chemin que j’ai tracé de mes pierres. Il te conduira à la paix et au bonheur.” Le vieil ermite se voit délivré de ses liens et découvre une première pierre en forme de croix à ses pieds. Il en découvre une autre plus loin puis une autre qui le conduisent jusqu’à une source jaillissant non loin d’une grotte. L’ermite s’installe, se repose et évangélise le pays de Coray. Il guérissait d’ailleurs les malades grâce aux pierres en forme de croix. Une autre histoire, moins sympathique pour les habitants du lieu, affirme que le Christ, déguisé en mendiant, aurait visité Coadry et les fermes environnantes en quémandant de la nourriture. Mais les habitants auraient refusé de montrer la moindre pitié. Pour les punir de leur manque de générosité, au moment des semailles, le Christ aurait alors transformé les graines en croix de pierre, au grand dam des habitants du lieu…

Quoi qu’il en soit, Coadry est renommé depuis des siècles pour ses pierres. À la fin du xviiie siècle, dans son Voyage dans le Finistère, Jacques Cambry indique qu’on y ramasse “une grande quantité de ces pierres, nommées pierres de croix par les naturalistes. Les pauvres les donnent, les vendent aux pèlerins, aux étrangers…” Les participants au pardon de la chapelle devaient en effet tenir dans leur main l’une des pierres pendant la procession. Au point qu’on nomme parfois les staurotides “pierres de Coadry”.

Le christianisme a bien entendu tenté d’utiliser ces pierres aux formes si symboliques pour cette religion. De l’autre côté de l’Atlantique, les Indiens Cherokee pensent, quant à eux, que ces pierres sont les larmes qu’ont versées les lutins Nunnehi lorsqu’ils ont appris la mort du Christ. Eugène Le Peilh ne se souvient pas non plus de légendes particulières sur les staurotides du pays de Baud. “J’ai été l’un des premiers à en ramasser, lorsque j’étais enfant, explique-t-il. En 1934, un prêtre d’Auray est venu à la ferme. Il avait une staurotide en pendentif et a demandé à voir les nôtres. Mais on ne la pas revu après.”

 

Un minéral aux vertus magiques

Dans le secteur de Coray, en revanche, les Bretons ont attribué plusieurs fonctions médicales à ces pierres si étranges. La staurotide a même eu l’honneur d’une gwerz, une complainte écrite à la fin du xviiie siècle par un chanoine de Quimper resté anonyme. Le texte Buliou an otrou Christ a ensuite circulé sous forme de feuilles volantes. Écrite pour attirer les pèlerins à la chapelle de Coadry et vanter les mérites du sanctuaire, la gwerz Buliou an otrou Christ évoque les multiples vertus des staurotides. Selon Thierry Rouaud, de Dastum, elle peut en effet “être rangée parmi les textes à vocation publicitaire, car le but de l’auteur est moins de faire une gwerz pieuse que d’attirer les pèlerins à Coadry par le biais des pouvoirs supposés des pierres de croix. Le chanoine quimpérois se livre tout au long du texte à un exercice difficile consistant à promouvoir un talisman en évitant de tomber dans la sorcellerie sulfureuse.”

Comme les haches polies du Néolithique, les staurotides se classent parmi les maen kurun, les pierres du tonnerre qui protègent de la foudre. Buliou an otrou Christ parle ainsi d’une église nantaise frappée par la foudre. Treize personnes décèdent et le prêtre est projeté à un quart de lieue, mais il s’en sort indemne grâce à la croisette qu’il portait. Les staurotides sauvent également de la noyade. Elles guérissent les problèmes ophtalmologiques ou en provoquent… Un certain René Joannas, évoqué dans Buliou an otrou Christ, perd la vue pour avoir jeté une staurotide dans la rivière au lieu de la donner à son vicaire. Il reste aveugle jusqu’à ce qu’il retourne à Coadry, prenne une pierre et la ramène au religieux. Cette gwerz indique d’ailleurs qu’en cas de problèmes de vision, il faut boire de l’eau dans laquelle ont trempé des staurotides. La staurotide était censée protéger de la rage. Le texte évoque le cas de Janet Le Gall, de Saint-Brieuc, attaquée par un chien enragé qui lui saute dessus. La bête manque le cou mais avale la staurotide que la jeune femme portait en collier. L’animal retombe sur ses pattes, totalement guéri.

Dans leur Galerie bretonne, Bouët et Perrin nous apprennent que la pierre était fixée dans les vêtements pour protéger les enfants des frayeurs, des coliques, des mauvais vents et des sorts. Le poète Auguste Brizeux, qui a séjourné longtemps dans la région de Scaër, a fini par s’amuser des mille vertus supposées des staurotides. “Tombez d’un arbre, écrit-il, cassez-vous un bras, les pierres de Coadry ne sentiront rien.”

Chez les Indiens d’Amérique, les staurotides sont également utilisées comme talisman. Elles permettent de garder les mauvais esprits à distance, de se préserver des accidents, des maladies ou des catastrophes naturelles. Elles rendaient également invisibles leur propriétaire. La célèbre princesse Pocahontas en aurait donné une, en guise de porte-bonheur, à son amant John Smith. Les présidents Roosevelt, Wilson et Nixon en possédaient toujours une dans leur poche… Aux États-Unis comme en Europe, les staurotides demeurent très populaires. Certains chrétiens les considèrent bien entendu comme des créations divines. Mais d’autres mouvements se les sont également appropriées, notamment ceux liés au New Age. Sur un site américain, on peut lire que les pierres de croix proviendraient d’une météorite qui, en tombant, se serait éclatée en une multitude de pierres signées d’une croix pour nous rappeler que la terre et les hommes ont été créés par une entité supérieure… D’autres insistent sur leurs supposées vertus en matière de bien-être et proposent d’en vendre… fort cher (parfois jusqu’à 50 € l’exemplaire). Cristalothérapie, lithothérapie… les offres d’utilisation des staurotides sont très nombreuses sur la toile. Les scientifiques, s’ils mettent en garde contre ces nouvelles superstitions, ne réfutent cependant pas systématiquement l’utilisation des minéraux. “On ne sait pas grand-chose sur les minéraux ou les roches par rapport au vivant, explique Claude Decoudu. Il y a pourtant beaucoup de choses à découvrir. Il n’est pas interdit de penser qu’il puisse se dégager des formes d’énergies de certaines roches. Il est ainsi possible d’étudier l’action des ions autour d’une pierre.”

 

Le plaisir de la prospection

Qu’ils soient passionnés de minéralogie ou de New Age, de nombreux prospecteurs partent à la recherche des staurotides dans les campagnes de Coray et de Baud. “On en trouve de moins en moins, tempère Jean-Pierre Guéguen du musée de minéraux de Combrit. C’est un effet de la mécanisation agricole, les engins modernes creusent profondément la terre et détériorent les macles.” Par le passé, certains paysans locaux ont également mal vécu de véritables invasions de prospecteurs de staurotides, débarquant dans des champs tout justes semés et détériorant les cultures. “En géologie, ajoute Jean-Pierre Guéguen, il est important de toujours demander l’autorisation aux propriétaires des terrains qu’on prospecte. C’est une question de savoir-vivre et, en procédant de cette manière, ils acceptent presque toujours.” La ferme de Nicole Le Peilh est située sur le gisement de Baud qui s’étend sur une bande de deux à trois kilomètres de long sur huit cents mètres de large. Il se termine sur une impressionnante falaise granitique dans laquelle sont incrustées des staurotides. Nicole Le Peilh organise régulièrement des visites, notamment pour les scolaires. “Nous laissons les gens en emporter : ces pierres étaient là avant nous et le seront après. Par contre, nous demandons aux gens de respecter l’endroit et nos cultures.”

En alliant le plaisir de la promenade et de la chasse au trésor, on peut encore trouver de beaux spécimens. Certaines staurotides sont en effet grosses comme le poing. Mais pas au point d’atteindre les dimensions d’une pierre de 30 centimètres de long, dont la découverte avait été annoncée dans le journal Nekepell, dans les années 1990. Il s’agissait en fait d’un canular, la staurotides géante ayant été sculptée par Patrig Ar Goarnig ! Les réactions indignées de nombreux lecteurs montrent bien que les pierres de Coadry occupent encore une place importante dans l’imaginaire collectif. Si étranges soient-ils, ces minéraux demeurent également une invitation à découvrir ou redécouvrir un patrimoine géologique trop souvent ignoré.

 

Pour en savoir plus : Le Règne minéral, numéro consacré aux staurotides, n°56, avril 2004 (1bis, rue du Piat, 43120 Monistrol-sur-Loire). Yann Lucas, Joël Rochet, Bretagne, beaux minéraux, belles roches, Palantines, Quimper, 2001.

 


 [1]une maj ? : Internet ?

Commenter cet article