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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Moyen Âge. Les papes et la Bretagne

Publié le 8 Décembre 2013 par ECLF in Histoire de Bretagne

Réunis en conclave en mars 2013, les cardinaux ont élu le 266e pape de l’histoire de l’Eglise catholique. Si aucun Breton n’a jamais occupé le trône de saint Pierre, les souverains pontifes ont longtemps entretenu des relations diplomatiques avec le duché de Bretagne.

 

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Lorsque les Bretons d’outre-Manche émigrent à la fin de l’Antiquité vers l’Armorique, ils apportent avec eux des pratiques culturelles et cultuelles originales. L’Eglise qui se structure dans l’ouest de la péninsule se rattache en effet aux usages « scotiques », en vigueur alors dans les îles britanniques. Un fonctionnement basé notamment sur le monachisme.

Par contre, dans l’est de l’actuelle Bretagne, les élites gallo-romaines du pays de Rennes et de Nantes semblent adhérer sans retenue au catholicisme romain, dont le relais dans l’ouest de la Gaule est la métropole de Tours. Au début du IXe siècle, l’empereur Louis le Pieux soumet la Bretagne et ordonne à l’abbé de Landévennec d’abandonner les usages scotiques. L’Eglise bretonne, jusque-là très autonome, semble rentrer dans le rang.

 

La question de Dol

Mais, quelques décennies plus tard, le chef des Bretons, Nominoë, écrase les Francs à plusieurs reprises dans les années 840. Il consolide l’indépendance de la péninsule. Très vite, il tente de contrôler les évêques des principales cités bretonnes. Il exile ceux qu’il estime les plus liés au roi de Francie. Il envoie également en ambassade à Rome l’un de ses fidèles, saint Conwoïn, abbé de Redon. Le moine reviendra avec des reliques, mais sans appui papal contre les évêques. Qu’importe, Nominoë et ses successeurs, proclamés rois de Bretagne, nomment des fidèles aux postes d’évêques et instaurent Dol-de-Bretagne comme nouvel archevêché. Ce « schisme breton » perdurera jusqu’au XIIe siècle.

Plusieurs ducs vont se rendre en personne à Rome, dont Geoffroi Ier, comme l’un de ses successeurs Hoël. Ce dernier se rend à Rome en 1072, en pèlerinage, sans que l’on conserve des détails sur ce voyage. En revanche, en 1095, lorsque le pape Urbain II se rend à Clermont-Ferrand pour y prêcher la première croisade, le duc de Bretagne est bien présent à l’instar de nombre de princes européens. Alain Fergent se croise et participe activement aux combats en Terre sainte. Mais jusqu’à la fin du XIIe siècle, les relations entre les papes et la Bretagne restent très épisodiques.

 

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Conflits et rapprochements

Les choses changent avec l’arrivée de Pierre Ier sur le trône ducal, en 1213. Surnommé « Mauclerc » le « mauvais clerc » en raison de ses rapports difficiles avec l’Eglise, ce dernier et son fils vont confisquer de nombreuses terres aux religieux. Ce qui vaut à Pierre Ier d’être excommunié en 1218 par le pape. Les choses s’apaisent ensuite, malgré des conflits récurrents entre évêques, abbayes et autorités civiles. En 1288. Le pape Nicolas IV reconnaît officiellement le duché de Bretagne, une véritable reconnaissance internationale pour Jean II. Quelques années plus tard, en 1297, la Bretagne, jusque-là qualifiée de comté par les souverains français, est d’ailleurs érigée en duché-prairie.

Au XIVe siècle, un conflit sanglant, la guerre de Succession, divise la Bretagne entre partisans de Charles de Blois et des Montfort. La papauté prend d’abord position pour Charles de Blois, qui se voit même octroyer des fonds. Mais les choses s’équilibrent ensuite. Jean de Montfort gagne la bataille d’Auray au cours de laquelle son rival est tué. Grégoire XI envoie un nonce pour faciliter les négociations et la signature d’un traité.

 

La Bretagne et le Grand schisme

En 1378, le grand schisme divise l’Europe avec deux papes, l’un à Rome Urbain VI, l’autre en Avignon, Clément VII. Les deux envoient des émissaires  au duc de Bretagne Jean IV qui ne prendra pas trop ouvertement position. Le duc doit composer entre un clergé plutôt favorable à Avignon et ses relations très fortes avec l’Angleterre, restée fidèle à Rome. Son fils Jean V jouera un rôle dans la résolution du schisme, en envoyant notamment son conseiller, le baron de Malestroit, au concile de Pise. Par la suite, Jean V qui renforce l’indépendance du duché entretient de bonnes relations avec les souverains pontifes.

Dès cette époque, au début du XVe siècle, les relations diplomatiques entre le duché et le Vatican s’intensifient. Ainsi, en 1433, le duc envoie une ambassade solennelle au concile de Bâle, tandis que de nombreux fidèles du duc effectuent des missions à Rome. Plusieurs d’entre eux ont rang d’ambassadeurs, comme Robert de Coëtlogon, envoyé de Pierre II.

 

Droits et privilèges bretons

Le dernier duc François II développe également une politique vaticane active dont il demeure de nombreux documents échangés entre la cour ducale et Rome. Le pape Pie II accorde ainsi son autorisation à la création de la première université bretonne, celle de Nantes, en 1460. Quelque temps plus tard, les Bretons se voient autorisés à faire commerce avec les Turcs.

L’essentiel de l’action diplomatique des ducs de Bretagne vise à éviter de faire élire des évêques « étrangers », particulièrement français et donc soupçonnés d’être trop inféodés au puissant voisin. Quant aux papes, en récompensant la Bretagne, ils trouvent alors un moyen de faire pression sur un royaume de France, où un puissant courant « gallican » a toujours milité pour une plus grande indépendance de l’église française et son contrôle par le roi.

Par ailleurs, grâce à cette action diplomatique vers le Vatican, les Bretons disposent de plusieurs privilèges et droits particuliers, notamment en matière de fiscalité religieuse. Ces particularités bretonnes seront d’ailleurs maintenues après l’union de la Bretagne à la France, en 1532. Le parlement de Bretagne, au XVIIe siècle, se voit ainsi reconnaître par plusieurs bulles ses prérogatives judiciaires.

 

 

 

L'église Saint-Yves des Bretons à Rome

 

 

 

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À l’angle de deux obscures rues romaines, non loin de la grande artère du Corso et de la très belle place Navonne, se trouve la façade de l’église Saint-Yves-des-Bretons. Son existence est d’abord liée à l’histoire des grands pèlerinages médiévaux, et particulièrement celui de Rome depuis la fin de l’Antiquité. Au terme d’un périple long et dangereux, les fidèles étaient accueillis dans les hospices de la Ville éternelle. Assez naturellement, les pèlerins vont avoir tendance à se regrouper en fonction de leurs origines, ce qui conduit à la constitution d’établissements spécifiques à chaque peuple d’Europe, dont les Bretons. Au XVe siècle, avec la politique d’indépendance des ducs de Bretagne, les Bretons vont obtenir leur église spécifique. Le 24 septembre 1454, le pape Nicolas II leur accorde un sanctuaire sur la rive gauche du Tibre. Cette donation est confirmée par une bulle de Calixte III (Alphonse Borgia), l’année suivante. Concrètement, les Bretons se voient confier une vieille église du IXe siècle dont ils vont entreprendre la restauration et à côté de laquelle ils vont bâtir un hospice. Le tout est géré par une compagnie de saint Yves des Bretons, géré par deux procureurs, venant de basse et haute Bretagne. Grâce à des donations, la compagnie gère des immeubles et lève des fonds pour assurer le fonctionnement des édifices. Elle entretient aussi deux lutteurs bretons qui se distinguent dans les tournois organisés à Rome. Nombre des prêtres sont bretonnants, puisqu’il est souvent mentionnés qu’ils entendent la confession « en langue armoricaine ».Après l’union de la Bretagne à la France, en 1532, Saint-Yves va connaître une période de déclin. Les souverains français voient d’un mauvais œil la persistance d’une « église nationale » pour les Bretons de Rome. La compagnie de saint Yves va être intégrée et dissoute dans celle de saint Louis des Français. Jusqu’à leur dissolution, les Etats de Bretagne continuent cependant à participer aux frais d’entretien de l’église Saint-Yves-des-Bretons. La situation se dégrade ensuite et le titre de paroisse lui est retiré en 1824. Revendue par Saint-Louis-de-Français, il ne subsiste de l’église qu’une belle façade romaine et un oratoire. Ils ont été restaurés dans les années 2000 par le conseil régional de Bretagne.

 

Pour en savoir plus :

B.A Pocquet du Haut-Jussé, Les Papes et les ducs de Bretagne. Essai sur les rapports du saint-siège avec un Etat, Spézet, Coop Breizh, réédition 2000.

Kerhervé, Jean, L’Etat breton aux XIVe et XVe siècles. Les ducs, l’argent, les hommes, Paris, Maloine, 1987.

Collectif, Toute l’histoire de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 2012.

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