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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

XIXe siècle. Des missionnaires gallois en Bretagne

Publié le 4 Juin 2010 in Interceltisme

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Le temple protestant de Lesconil, en pays bigouden

 

 

Au XIXe siècle, les protestants gallois ont tenté de convertir les très catholiques campagnes de basse Bretagne, rencontrant parfois des succès locaux, notamment en pays bigouden et en Trégor. Ils apportaient avec eux un nouveau rapport à la Bible qu’ils ont contribué à faire traduire en breton.

Les langues galloises et bretonnes sont issues d’une même souche, le celtique brittonique. Elles ont commencé à se différencier lorsque les Bretons ont quitté l’île de Bretagne, durant le haut Moyen Âge et sont aujourd’hui différentes, même si subsiste tout un vocabulaire commun et qu’elles possèdent des structures grammaticales voisines. Très tôt, des protestants gallois ont vu le parti qu’il y avait à tirer de ce voisinage linguistique dans un but missionnaire. Ainsi, le 13 avril 1816, le révérend Thomas Price écrit à la British and foreign Bibl society : « La construction de la langue bretonne et son affinité avec l’ancien breton me persuadent qu’un Gallois peut, avec une petite application, se rendre capable de faire une traduction [de la Bible] en langue bretonne. »

 

Délivrer les frères bretons du papisme

Le renouveau culturel gallois s’est largement appuyé sur les églises protestantes dont les pasteurs ont continué à prêcher en gallois. Le mouvement gallois s’est également nourri du souvenir des origines celtiques de la principauté. Un « celtisme » qui s’est très vite accompagné d’une redécouverte des liens avec la Bretagne continentale. Or, pour les protestants gallois, il était difficile d’imaginer que ces « frères bretons », parlant une langue similaire, continuent d’être dans l’erreur catholique. Dès 1818, un journal méthodiste, le Golewad Cymru, décrit la Bretagne et exprime la tristesse que les neuf cent mille bas bretons continuent de subir « le joug de fer du papisme ». C’est donc dans un but religieux que vont s’ébaucher ces premières relations interceltiques. Les Gallois décident d’envoyer des éclaireurs pour se faire une idée plus précise de la situation en Bretagne. Durant l’hiver 1824-1825, un pasteur, David Jones, traverse la Manche et se rend dans la péninsule pour étudier le moyen de traduire la bible dans la langue locale. Auparavant, il semble être rentré en contact avec le grammairien Le Gonidec, alors installé à Angoulême où il travaillait à la rédaction d’un dictionnaire français-breton. Les Gallois décident de financer une traduction de la bible par le Gonidec.

 

Le Gonidec, traducteur de la Bible

Jean-François Le Gonidec est né à Brest, le 17 mars 1775, dans une famille de la petite noblesse En 1805, il est l’un des premiers membres de l’académie celtique, où il présente ses premières recherches. Dès 1806, il publie une Grammaire celto-bretonne qui lui vaut d’être nommé secrétaire de l’académie celtique. Il y rencontre aussi le poète Brizeux. En 1825, la Bible Society charge le Gallois Thomas Price de superviser une traduction en breton de la Bible qui doit être effectuée par le Gonidec. La traduction du Nouveau testament est achevée en 1827. Elle est publiée à mille exemplaires qui sont essentiellement vendus… au pays de Galles. Le clergé breton est en effet très méfiant à l’égard de ce livre publié sous la direction de protestants ! En 1827, l’évêque de Quimper a d’ailleurs mis en garde Le Gonidec des « inconvénients à mettre la traduction des livres saints dans les mains du peuple ». En 1833, Le Gonidec s’installe à Paris, où il continue de travailler à sa traduction de la Bible, ainsi qu’à ses travaux de grammaire. En 1837, il publie ainsi un Dictionnaire franco-breton. Le Gonidec a en effet travaillé à épurer la langue bretonne des emprunts trop fréquents au français. Avec sa grammaire, il a jeté les bases d’une langue littéraire moderne. Certains de ses disciples l’ont d’ailleurs surnommé reizher ar brezhoneg, le « restaurateur du breton ».

 

Après l’échec de la traduction de la Bible par le Gonidec, en 1827, et l’hostilité des autorités catholiques à ce projet, les Églises protestantes se persuadent que la seule solution est d’envoyer des missionnaires en basse Bretagne. Ces pasteurs gallois vont d’ailleurs rapidement apprendre le breton et prêcher dans cette langue. Ils sont à l’origine de petites communautés protestantes qui vont contribuer à tisser des liens des deux côtés de la Manche.

 

Le pasteur John Jenkins

Le premier missionnaire gallois à s’installer en Bretagne est John Jenkins. Il est né le 2 décembre 1807, à Llangynndir, Dans le Calmorganshire. En 1834, lorsque la Société continentale biblique lui confie la tâche de se rendre en Bretagne pour prêcher aux Bretons dans leur langue. Avec sa femme Elisabeth Hook, il y arrive en septembre et s’installe à Morlaix, où les quelques dizaines de protestants que comptait la ville attendaient un pasteur. Selon Jean-Yves Carluer, Jenkins apprend le breton d’une manière originale : « Le Gallois voulait toucher d’abord le peuple bretonnant. Il fallait donc constituer de toutes pièces les moyens de cette action. Les premiers mois, John Jenkins fut assidu… à la messe, dans le but d’analyser les sermons en breton et de se familiariser avec le langage religieux. »

Jenkins travaille à une version moins littéraire que celle de Le Gonidec de la Bible en breton, qu’il fait ensuite diffuser par colportage, notamment dans le Trégor finistérien, à partir de 1844. Le très catholique Léon restera en effet fermé aux évangélisateurs gallois… Plusieurs milliers d’exemplaires de la Bible de Jenkins seront diffusés. L’activité de Jenkins a eu un impact particulier dans la commune trégorroise de Tremel, dont plusieurs habitants se sont convertis. En 1861, Jenkins y entame la construction d’un temple qu’il appelle Hengoed (« le vieux bois »), du nom de son village d’origine. Il a eu douze enfants, dont l’un Albert fut également pasteur et celtisant. Il s’éteint en 1872 et il est enterré au cimetière de Morlaix, où sa tombe porte cette épitaphe en gallois.

 
Les autres missionnaires gallois

En 1842, un missionnaire méthodo-calviniste, James Williams arrive en Bretagne. Il est originaire de Laugharne, dans le Carmarthenshire. Il s’installe à Quimper où existait un noyau de protestants. Les Églises galloises sont mises à contribution pour la construction d’un temple dans la capitale de Cornouaille. Le bâtiment est inauguré en 1847. Il diffuse également la bible et les tracts en breton de John Jenkins dans les campagnes. En 1866, James Williams atteint de graves problèmes de santé, retourne au pays de Galles. Il faudra attendre les années 1880 avant qu’un remplaçant n’arrive, William Jenkyn Jones, né à Cei Newydd en 1852. Le pasteur Jones apprend rapidement le breton et va d’ailleurs publier un recueil de cantiques dans cette langue. Pour le nouveau pasteur, les choses sont cependant plus faciles que pour ses prédécesseurs. La Troisième république a en effet instauré la liberté religieuse et le protestantisme est perçu d’un œil assez favorable par les républicains qui y voient un allié contre le puissant clergé catholique. À la même époque, Lorient possède un petit centre protestant où officient deux pasteurs gallois.

Les efforts de William Jenkyn Jones vont notamment se porter vers le pays Bigouden. La propagande méthodiste va s’y révéler efficace, malgré la réaction du clergé catholique. Les protestants distribuent leur littérature, tout en prêchant l’abstinence alcoolique… En « sauvant » quelques cas de buveurs invétérés, les protestants obtiennent quelques succès retentissants qui confortent leur emprise et, surtout, leur attire la sympathie des femmes. En 1910, William Jenkyn Jones entreprend une tournée au pays de Galles afin de lever des fonds pour la construction d’un temple à Lesconil. Construit dans un style architectural très gallois, ce dernier à été inauguré en août 1912 et a été appelé « Bethel ».

En quelques décennies, les Gallois, au nom des « liens sympathiques d’une même origine celtique » avaient donc eu un impact important sur la basse Bretagne. Grâce à leurs efforts prosélytes, ils ont réussi à convertir plusieurs centaines de Bretons et à construire quelques lieux de culte qui ne sont pas sans rappeler les chapelles galloises outre Manche. Surtout, les Gallois se sont appuyés sur la langue bretonne et sur l’écrit pour diffuser leurs idées religieuses. C’est ainsi sous leur influence que la Bible a été traduite, dans une langue bretonne accessible. Selon Jean-Yves Carluer, ils auraient diffusé en langue bretonne « 100 000 Nouveaux Testaments, dix mille bibles environ et une centaine de milliers de portions des Écritures ».

 

Pour en savoir plus :

Jean-Yves Carluer, Protestants et bretons, les hommes et les lieux, Édition La Cause, 2003.

Collectif, Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, Champion-Slatkine, Paris 1987.

 

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