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Interceltisme

Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 09:33

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L’interceltisme donne son nom à l’une des plus importantes manifestations culturelles d’Europe, le festival de Lorient, mais aucun dictionnaire de langue française n’en donne de définition précise. Il est vrai que ce concept, vieux de près de deux siècles, a revêtu des aspects très divers et s’est incarné en de multiples formes dans les domaines intellectuel, artistique ou politique. L’interceltisme est une pièce qui s’est jouée en plusieurs actes avec pour trame le souvenir plus ou moins mythifié des civilisations celtiques de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. Avec une étonnante constance, les Celtes reviennent en effet régulièrement à la mode, de la littérature arthurienne médiévale aux succès contemporain de la musique celtique. Dès la fin du xviiie siècle, l’Écossais Macpherson rencontre ainsi un succès international avec les récits d’Ossian, dont Napoléon avait fait l’un de ses livres de chevet. Quelques décennies plus tard, le romantisme met à nouveau les Celtes en avant, parés de toute sorte de vertus primitives face à une société qui change rapidement et à un modernisme vécu comme la fin d’une harmonie multiséculaire.

 

Une Celtie enchantée

La révolution industrielle, les idées des Lumières, la naissance des idéologies ébranlent les sociétés rurales traditionnelles qui dominaient jusqu’au début du xixe siècle. Ces phénomènes provoquent ce que le sociologue Max Weber a qualifié de “désenchantement du monde”. Ce phénomène se traduit par le recul des pratiques religieuses et particulièrement des rites populaires et “magiques”. Plusieurs auteurs bretons vont alors tenter de construire une “Celtie enchantée”, en exaltant une nostalgie pour le passé et les traditions celtiques de la péninsule. Ce mouvement tente pour cela de renouer les liens avec les “frères d’outre-Manche”. Le premier acte de l’interceltisme se tient donc durant l’été 1838, lorsqu’une délégation de Bretons traverse la Manche pour se rendre au grand festival culturel gallois, l’Eisteddfod (lire ArMen n° 125). Parmi eux, le jeune Théodore Hersart de La Villemarqué décrit “une fête de famille que donnaient aux Bretons d’Armorique leurs frères du pays de Galles”. De retour, il s’attelle à la fin de la rédaction du Barzaz Breiz, ouvrage promis à un immense succès éditorial. Plusieurs des chants de ce recueil ont d’ailleurs été “transformés” dans un sens interceltique, comme la chanson de la bataille de Saint-Cast, relatant un épisode historique de 1758. La Villemarqué y a rajouté une fraternisation entre soldats gallois et bretons totalement imaginaire.

Très influencé par ce qu’il a vu au pays de Galles en matière de défense de la langue et de promotion de la culture, La Villemarqué rêve d’être à la tête d’un mouvement similaire en Bretagne. Il lance une “confrérie bretonne”, la Breuriez Breiz qui ambitionne de devenir une académie intellectuelle égale au Gorsedd, l’assemblée des druides du pays de Galles. Elle peine cependant à recruter, même si l’on y trouve quelques personnages originaux, comme Charles de Gaulle, l’oncle du général. Dans les années 1860, ce dernier est à l’origine de plusieurs initiatives interceltiques, comme le projet d’une colonie britto-galloise en Patagonie (lire ArMen n° 137). En 1865, il publie aussi dans la Revue de Bretagne et de Vendée un Appel aux représentants actuels de la race celtique aux accents racistes, bien dans le ton d’une époque où les théories du Français Arthur de Gobineau font florès. En 1867, Saint-Brieuc accueille le premier congrès celtique international, dont les organisateurs affirment qu’il constitue le premier “Eisteddfod breton”. Une petite délégation galloise assiste et participe aux débats. Conçu pour réserver un triomphe aux idées bretonistes d’Arthur de La Borderie et panceltiques de la Breuriez Breiz, il se déroule dans la confusion, avec de violentes attaques contre La Villemarqué, accusé d’avoir inventé la majeure partie des chants et contes populaires qu’il a publiés. Ce congrès marque le début de la querelle du Barzaz Breiz appelée à durer quelques décennies encore. Avec lui se clôt le premier acte de l’interceltisme.

 

Régionalisme et panceltisme

Il faut en effet attendre une nouvelle génération d’intellectuels et de militants bretons pour que la flamme de l’interceltisme renaisse dans les dernières années du xixe siècle, parallèlement à la création des premières formations politiques régionalistes en Bretagne. En 1898 est en effet créée une Union régionaliste bretonne (URB), dont Anatole Le Braz prend la présidence pour quelques mois. Au même moment, des Gallois entrent en contact avec les organisations culturelles irlandaises et écossaises et, en 1899, des délégations des différents pays celtiques sont invitées à l’Eisteddfod de Cardiff. Cette réunion entérine la création d’un nouveau mouvement “panceltique”. L’époque est en effet aux “pan-nationalismes”. Reimer et Tannenberg théorisent le pangermanisme pour regrouper les différentes communautés allemandes en Europe, tandis qu’à la cour du Tzar, on encourage les différentes initiatives panslaves en Europe centrale et orientale. Le panceltisme se distingue cependant de ces “méganationalismes” qui ne cachent guère leurs objectifs impérialistes et belliqueux. Le panceltisme ne s’appuie en effet pas sur un État (l’Irlande fait alors partie du Royaume-Uni) et aucun de ses promoteurs ne rêve d’une hypothétique fédération de pays celtiques indépendants. Le message n’est guère violent, mais bien plus culturel et historique. Il va s’incarner dans l’organisation de congrès panceltiques chapeautés par une Celtic Association dont le président est un landlord irlandais, lord Castletown et le secrétaire un personnage original, Edmund Fournier d’Albe. Ce Britannique aux origines françaises et irlandaises est en effet un scientifique brillant, considéré entre autres comme l’un des inventeurs de la télévision.

Les retrouvailles entre “frères celtes” ont lieu lors de l’Eisteddfod de 1899, à Cardiff. La délégation bretonne comprend plusieurs intellectuels et écrivains bretons. Certains sont assez circonspects sur la réalité des liens interceltiques. “Au fond, ces gens sont très anglais et ils ont raison, et ils ne sont nullement utopistes”, note Anatole Le Braz. Le chansonnier Durocher se moque ouvertement des cérémonies néodruidiques galloises au cours desquelles il est intronisé barde sous le pseudonyme de Kambronkaoc’h, contraction du nom du général d’Empire et de son célèbre mot, traduits en breton… D’autres Bretons sont réellement enthousiastes. L’écrivain François Vallée se persuade que puisque le français puise dans le latin et le grec pour forger des mots nouveaux, le breton moderne doit emprunter aux autres langues celtiques, particulièrement au gallois, pour créer des néologismes. Le plus impressionné est sans doute un jeune poète de langue bretonne, originaire de Carnoët : François Jaffrennou. Il suit avec une grande attention les cérémonies druidiques au cours desquelles il reçoit l’investiture bardique sous le nom de Taldir. De retour au pays, l’année suivante, il fait partie des fondateurs du Gorsed de Bretagne (lire ArMen n° 162), placé sous le patronage de l’archidruide du pays de Galles. Dans les années 1930, il prendra la tête de l’organisation néodruidique qui demeure aujourd’hui l’une des plus anciennes structures interceltiques. Le Gorsed de Bretagne entretient toujours des relations suivies avec les mouvements druidiques corniques et gallois.

Le panceltisme du début du xxe siècle est avant tout intellectuel. Les premiers congrès sont l’occasion de doctes débats sur l’histoire ou les traditions des pays celtiques, notamment la question du costume, récurrente en ce temps-là. On invente des cérémonies, dont celle de Lia Cineil, à Caernarvon en 1904 et Édimbourg en 1907. Un délégué de chaque pays celte dresse une pierre dans un monument circulaire. Pour autant, ce mouvement panceltique ne va pas résister aux réalités du moment, notamment la montée du nationalisme et de l’indépendantisme irlandais. Les dirigeants des principales organisations irlandaises, dont la puissante Gaelic League de Douglas Hyde, voient d’un mauvais œil cette Celtic Association dirigée par un landlord loyaliste et par de nombreux protestants. Le mouvement se délite dans les années 1909 et 1910, avant que la Première Guerre mondiale ne vienne mettre un terme au second acte de l’interceltisme. Parmi ses multiples concrétisations, il aura permis de créer un hymne breton. C’est en effet une traduction de l’hymne gallois par Taldir Jaffrennou, le “Bro gozh ma zadoù”, qui est adopté comme “chant national breton” par l’URB en 1903.

 

Premières fêtes interceltiques

L’interceltisme intellectuel renaît cependant après le conflit, en témoigne la reprise des cessions du congrès celtique dès le début des années 1920. Il est désormais annuel. Corniques et Manxois y sont désormais pleinement admis. L’une des questions qui préoccupent les délégués est celle de la langue à employer, nombre d’Irlandais et de Gallois se refusant à employer l’anglais. Ce reproche est d’ailleurs fait aux Bretons présents à Dublin en 1925 qui s’expriment dans la langue de Shakespeare. L’écrivain Roparz Hemon propose alors d’utiliser l’espéranto, ce qui provoque une vive réaction de Louis-Napoléon Le Roux. Dans un ouvrage assez confus, la Langue des relations interceltiques, il préconise de choisir l’une des langues celtiques existantes.

C’est aussi à cette période que les premiers contacts sont pris entre Galiciens et Bretons. On ne parle plus depuis longtemps de langue celtique dans cette région ibérique, mais son identité moderne s’est construite sur une certaine mémoire celtique. On y joue également une forme de cornemuse, la gaïta. Déjà, sans réel fondement historique, la cornemuse va être associée à la celtitude moderne. Aspirant à créer eux aussi leur organisation néodruidique, des intellectuels galiciens correspondent avec des Bretons à la fin des années 1920. Durant le printemps et l’été 1929, le grand écrivain galicien Castelao se rend en Bretagne où il rencontre sans doute Taldir Jaffrennou. De ce voyage, il ramène un livre illustré et contribue à forger l’image d’une “Bretagne idéalisée” en Galice.

Dans ces années-là, Taldir Jaffrennou se montre particulièrement actif en matière d’interceltisme. Il entretient une abondante correspondance outre-Manche. En 1927, il fait partie des créateurs du Consortium breton, une organisation visant à développer l’économie bretonne. C’est dans ce but qu’il met sur pied une délégation bretonne voyageant dans les îles Britanniques en juin 1927. L’un des objectifs est de “jeter les bases d’échanges commerciaux par mer, importations, exportations entre les producteurs et fabricants de la presqu’île armoricaine et leurs collègues de Galles, d’Irlande, d’Écosse ; travailler à abaisser les barrières douanières, à supprimer les passeports, à ramener le franc et le shilling à leur cours normal.” Le président du Consortium breton, le vicomte de Saisy de Kerampuil entend profiter de ce voyage pour visiter les usines électriques fonctionnant à base de tourbe en Irlande. Il envisage en effet d’importer cette technologie en Bretagne et de créer une centrale similaire dans les monts d’Arrée. En août 1927, le Consortium breton organise dans la foulée le premier “festival interceltique” en Bretagne. Il se tient à Riec-sur-Belon et connaît un grand succès populaire. Pas moins de cent cinquante délégués des autres pays celtiques sont présents, dont des pipers écossais. Un étonnant monument interceltique est élevé à cette occasion. Il est constitué de cinq menhirs modernes : “ils ont la forme de troncs de cône et sont bâtis en moellons massifs, recouverts d’un crépi de ciment orné de cannelures longitudinales. Le sommet des colonnes a la forme d’une calotte ; et à l’entourage de la base sont moulées d’énormes hermines frangées du plus bel effet.” Au centre trône un dolmen “en béton et grès agglomérés”… Le festival est aussi l’occasion du premier tournoi interceltique sportif et voit s’opposer des lutteurs bretons et corniques. Des rencontres de lutte entre ces deux pays seront régulièrement organisées jusqu’à nos jours. Depuis les années 1980, un championnat d’Europe de lutte celtique se déroule d’ailleurs chaque été. Dans le domaine de l’interceltisme sportif, on peut d’ailleurs citer le tournoi interceltique de sports nautiques, créé dans les années 1990 ou l’introduction en Bretagne, depuis une dizaine d’années, d’un sport typiquement irlandais : le football gaélique.

Devenu grand druide de Bretagne dans les années 1930, Taldir Jaffrennou et le Gorsed de Bretagne organisent régulièrement de grandes fêtes bardiques qui, tous les étés, attirent un public nombreux. Ces événements ont une forte connotation interceltique, avec le défilé des délégations venues d’outre-Manche et des concerts de musiciens gallois, irlandais ou écossais. Elles préfigurent les grands rassemblements interceltiques de la période contemporaine.

 

L’interceltisme, une idéologie

Si le mouvement régionaliste de la Belle Époque, animé par des notables reprend ses activités après la Première Guerre mondiale, il est désormais fortement concurrencé par un nouveau mouvement breton plus radical. Celui-ci s’incarne dans la création d’un Parti autonomiste breton en 1927. Il éclate au début des années 1930 en deux grandes tendances. L’aile gauche fonde la Ligue fédéraliste de Bretagne, l’aile droite - dont certains membres sont de plus en plus séduits par l’extrême droite et le nazisme -, crée le Parti national breton (PNB). Dans une période aussi marquée que l’entre-deux-guerres, l’interceltisme devient un enjeu politique et son troisième acte sera idéologique. Un événement a en effet profondément marqué l’histoire des pays celtes : l’insurrection de Pâques 1916 en Irlande. En pleine guerre mondiale, une poignée de nationalistes irlandais s’empare de quelques bâtiments publics à Dublin. La répression britannique est féroce. La révolte est un échec militaire, mais un succès politique : dans les années qui suivent, les volontaires de l’IRA mettent en échec la puissante armée britannique, dont les exactions font basculer l’opinion publique au Royaume-Uni. Un traité anglo-irlandais est signé en décembre 1921. Le sud de l’île est désormais un État libre, mais six comtés du nord demeurent dans le giron britannique. Cet accord provoque de graves tensions dans le camp nationaliste et une guerre civile éclate entre juin 1922 et mai 1923, gagnée par les partisans du traité qui conservent le pouvoir jusqu’en 1932. Cette année-là, Eamon de Valera gagne les élections et va peu à peu conduire le sud de l’île vers l’indépendance. La république ne sera cependant proclamée qu’en 1949.

Les événements d’Irlande vont avoir une grande influence sur le mouvement breton et cet exemple celtique va servir de modèle aux plus exaltés des militants. Ils mettent en avant la réussite de cette révolte, lancée par une poignée d’avant-gardistes dont le sacrifice a fait basculer l’opinion publique de leur pays. Une attitude qu’ils vont tenter de transposer en Bretagne, à travers notamment la création d’une organisation secrète, baptisée Gwenn-ha-Du, qui réalise quelques attentats, dont la médiatique destruction du monument d’union de la Bretagne à la France, en 1932, à Rennes. Cet engouement pour l’Irlande s’explique particulièrement par les écrits d’un Breton, Louis-Napoléon Le Roux. Créateur du premier Parti national breton, en 1911, il s’embarque en 1914 pour la Grande-Bretagne afin d’éviter la conscription. Il y rencontre une grande figure du travaillisme britannique et deux fois Premier ministre, l’écossais Ramsay MacDonald, dont il sera l’un des traducteurs. Il se rend également fréquemment en Irlande où il développe ses contacts dans le mouvement républicain. Dans les années 1920, il commence la rédaction de la biographie des leaders de l’insurrection de 1916. En 1932, il fait paraître la Vie de Patrick Pearse en français, qui convainc une génération de militants bretons que la solution passe par la lutte armée. Après 1940, certains transposeront le slogan “English difficulties, Irish opportunities” (1) à la situation bretonne et feront le choix impardonnable de collaborer avec l’Allemagne nazie. Le rapprochement d’une partie des nationalistes bretons avec les nazis allemands avait également été préparé par de fumeuses théories sur les liens entre les races celtiques et nordiques. “Notre double devoir : cultiver en nous Bretons, l’esprit héroïque du celtisme : regardons le matin vers l’Irlande. Cultiver les vertus germaniques de continuité et de discipline : regardons le soir vers la Prusse”, peut-on lire dans la revue d’extrême-droite Stur, en avril 1937.

Il faut cependant noter que l’aile gauche du mouvement breton s’est démarquée de ces théories raciales dès les années 1930. Le Parti national révolutionnaire breton, proche des communistes, montre en exemple les républicains irlandais de gauche. La Ligue fédéraliste de Bretagne n’évoque presque pas l’interceltisme, préférant promouvoir l’instauration d’un fédéralisme européen. Si un interceltisme politique s’est développé dans les années 1930, il s’agit d’une idéologie de la libération plus ou moins efficace. Les Irlandais ne fourniront aucune aide aux militants bretons. Envoyée par le PNB pour tisser des liens avec les républicains, la poétesse Meavenn, découvre une Irlande complexe et déchirée, lors d’un séjour en 1931. Elle y nouera cependant quelques contacts, comme avec Frank Ryan, un ancien officier de l’IRA qui combattra ensuite aux côtés des républicains espagnols pendants la guerre d’Espagne. Il est vrai que d’autres mouvements sont tout aussi circonspects sur la notion de solidarité interceltique. L’écrivain et fondateur du Plaid Cymru, le parti nationaliste gallois, Saunders Lewis, écrit au journal Breiz Atao, en septembre 1929 : “Nous nous lierons non comme Celtes - c’est un mot qui n’a pas pour moi beaucoup de sens - mais comme Européens. Nous tâcherons de construire une Europe qui ne sera plus un conglomérat d’États souverains, méfiants les uns des autres, mais sera encore une fois une unité spirituelle, riche de sa diversité même.”

La Seconde Guerre mondiale interrompt les relations interceltiques. Même si les Bretons du mouvement Sao Breiz, engagés dans les Forces françaises libres en Grande-Bretagne, ont participé à quelques manifestations avec des Cornouaillais, des Gallois et des Écossais. Après la Libération, certains nationalistes bretons trouveront refuge en Irlande où leur présence ne sera que tolérée par le gouvernement d’Eamon de Valera. D’autres profiteront de réseaux de soutien au pays de Galles. Une délégation de parlementaires et de personnalités galloises vient d’ailleurs enquêter sur l’épuration en Bretagne en 1947.

 

L’interceltisme culturel

Discréditée sur le plan politique par la collaboration des nationalistes bretons avec l’occupant allemand, l’idée bretonne va prendre une forme essentiellement culturelle dans l’après-guerre. L’interceltisme va jouer un rôle important dans ce revival culturel qui voit l’acclimatation réussie en Bretagne d’instruments venus d’autres pays celtiques. Créée en 1943, la Bodadeg ar sonerion (bas) va connaître un développement spectaculaire dans l’après-guerre avec la création des bagadoù, des ensembles musicaux qui sont inspirés des pipe-bands écossais. On y joue notamment de la grande cornemuse des Highlands qui s’est aujourd’hui largement installée dans le paysage breton. Dans ces années-là, un autre instrument fait son apparition : la harpe celtique, popularisée dans les années 1970 par Alan Stivell qui invente la pop celtique (lire ArMen n° 177).

À partir des années 1970, la musique dite celtique connaît un fort engouement en Bretagne comme ailleurs. Il est alimenté par la création de grandes manifestations culturelles où se produisent des artistes venus de tous les pays celtes. Le festival de Lorient en est la meilleure illustration. En quarante ans, il aura contribué à faire connaître à un très large public les musiques des pays celtiques et à donner une réalité concrète à l’interceltisme. Le sommet de cet interceltisme musical a sans doute été atteint lors du phénoménal succès de l’Héritage des Celtes dans les années 1990. Créé en 1994 par Jakez Bernard et interprété par Dan ar Braz pour le festival de Cornouaille, ce spectacle a ensuite donné lieu à de nombreuses tournées et concerts, y compris à l’étranger. Les albums éponymes ont été vendus à des centaines de milliers d’exemplaires.

Cet interceltisme culturel de la seconde moitié du xxe siècle a également été entretenu par des écrivains et des intellectuels. Morvan Lebesque ou Xavier Grall ont écrit sur ce sujet, tandis que Youenn Gwernig a livré le récit d’une homérique aventure interceltique dans son roman, la Grande tribu. L’interceltisme s’est aussi traduit dans le développement des études celtiques en Bretagne, tant à Rennes au département de breton et celtique ou au centre d’études irlandaises qu’à Brest avec la création d’un Centre de recherches bretonnes et celtiques. Dans la presse bretonne également, et particulièrement dans la revue ArMen, les articles se sont multipliés sur les “voisins celtes”, contribuant à l’émergence, certes timide, d’une conscience commune, du moins en Bretagne.

Le développement d’un interceltisme culturel, déjà présent auparavant dans des courants artistiques comme les Seiz Breur ou plus récemment Spered Kelt, a permis une extraordinaire ouverture internationale pour la culture bretonne. Même si de nombreux artistes bretons se plaignent du manque de reconnaissance qu’ils rencontrent dans les autres pays celtes, l’interceltisme a permis l’émergence de nouvelles pratiques artistiques qui se sont peu à peu acclimatées dans la péninsule. Convivial, festif et populaire, ce mouvement culturel constitue le quatrième acte de l’interceltisme

 

L’interceltisme institutionnel

Le succès de l’interceltisme culturel n’a pas signifié la disparition des autres formes d’interceltisme. Ainsi, un congrès celtique international continue de se tenir chaque année, même s’il peine à rajeunir son auditoire. Dans le domaine politique, l’interceltisme a aussi continué à fonctionner comme un laboratoire d’idées. Pour certains militants radicaux, le mouvement républicain irlandais est demeuré un modèle, même si les liens entre formations bretonnes et irlandaises n’ont jamais eu de grande réalité. Depuis les années 1990, c’est plutôt l’exemple des dévolutions galloise et écossaise qui a d’ailleurs été mis en avant, tant par des mouvements politiques régionalistes ou indépendantistes que par des élus bretons issus de partis de formations classiques. La création d’assemblées et d’exécutifs dotés de pouvoirs étendus à Cardiff et Édimbourg est régulièrement citée en exemple. Dans les années 1960, des nationalistes bretons, gallois et irlandais ont par ailleurs lancé la Ligue celtique. Elle continue ses activités et elle a élargi son discours à différentes questions touchant les droits de l’homme.

Les dernières décennies ont vu l’émergence d’une nouvelle forme d’interceltisme entre les institutions et les collectivités régionales. En effet, dans la seconde moitié du xxe siècle, les pays celtiques sont marqués par deux phénomènes : une décentralisation accrue des États et l’accélération de la construction européenne. À la fin des années 1970, avec la fin du franquisme, la Galice s’est vue octroyer une large autonomie, tandis qu’en 1982, les lois de décentralisation ont permis la création d’un conseil régional de Bretagne sur seulement quatre départements, élu pour la première fois en 1986. En 1999, Écossais et Gallois ont élu leurs premiers Parlement et Assemblée nationale. L’émergence de ces institutions permet désormais d’envisager de nouvelles relations. En 2004, un accord de coopération a ainsi été signé entre la Bretagne et le pays de Galles. Mais ces échanges demeurent hypothétiques pour la Bretagne, dont le conseil régional ne dispose que de faibles moyens en comparaison des autres assemblées régionales en Grande-Bretagne et en Espagne. La disparité de moyens s’illustre par exemple dans la situation de l’audiovisuel dans chacun des pays celtiques. Régulièrement, lors du festival des télévisions de pays celtiques, les Bretons constatent la triste situation qui est la leur dans ce domaine (lire ArMen n° 170). Plus efficace, la coopération entre communes s’est également développée comme le démontre le succès des jumelages entre la Bretagne d’une part, la Cornouailles, l’Irlande, la Galice et le pays de Galles (lire ArMen n° 134 et 175). La construction européenne a également favorisé les relations interceltiques en encourageant les coopérations interrégionales. Avec la mise en place de structures comme la Conférence des régions périphériques maritimes d’Europe, la commission Arc atlantique, la Conférence des villes de l’Arc Atlantique ou l’arc Manche, la Bretagne et ses collectivités ont retrouvé d’autres régions celtiques. Si le volet institutionnel constitue le cinquième acte de l’interceltisme contemporain, il est loin d’être clos et pourrait être amené à se développer. A condition néanmoins que la Bretagne ait réellement la capacité et la volonté de promouvoir une politique extérieure. Des institutions regroupant d’autres peuples pourraient servir d’exemple au développement d’une nouvelle organisation interceltique, comme le congrès mondial berbère ou le conseil des pays nordiques.

Autre conséquence de la construction européenne, les pays celtiques sont beaucoup plus accessibles aux Bretons. Les délégués bretons des premiers échanges interceltiques au xixe et au xxe siècle seraient sans doute étonnés de la facilité de voyager dans l’archipel celtique aujourd’hui. Les formalités administratives sont désormais réduites et l’Irlande et la Bretagne partagent une monnaie commune, l’euro. La création de la Brittany Ferries permet de se rendre facilement avec un véhicule dans les îles Britanniques, tandis que le développement des compagnies aériennes low cost a permis de multiplier les échanges. Paradoxalement, les pays celtiques n’ont-ils pas considérablement perdu en attrait et en exotisme ? La question mérite d’être posée dans un monde de plus en plus ouvert où des destinations lointaines et ensoleillées sont désormais bien moins chères qu’un séjour en Irlande ou en Écosse. L’homogénéisation des modes de vie et la mondialisation semblent ainsi menacer les identités régionales. Un certain nivellement rend sans doute moins attrayant le voyage dans des pays où la culture anglo-saxonne est prédominante. Même si les identités des différents pays celtiques ont évolué et se sont adaptées à des modes de vie urbains et planétaires, dans quelle mesure conserveront-elles leur originalité dans quelques décennies ? Le déclin de la pratique sociale des langues celtiques constitue en ce sens une évolution inquiétante. Néanmoins, la mondialisation peut aussi avoir un impact positif sur l’interceltisme. Elle a permis un développement sans précédent d’échanges de personnes et d’informations. Peut-être verra-t-on se développer un “cyberinterceltisme” dans l’avenir ? Grâce à l’interceltisme, la Bretagne a conservé une visibilité internationale que ne possèdent pas la plupart des régions françaises. Une reconnaissance qui n’a cependant guère débouché sur une concrétisation économique. Sur ce point d’ailleurs, on ne peut que s’étonner du manque de réflexion ou de recherche prospective sur ce qu’un interceltisme économique pourrait apporter à la Bretagne.

Riche de près d’un siècle et demi d’expériences diverses, l’interceltisme éclaire d’une manière singulière l’histoire récente de la Bretagne au niveau intellectuel, politique ou culturel. Il a été à l’origine de diverses initiatives et organisations dont certaines sont aujourd’hui centenaires. S’incarnant dans de grandes manifestations culturelles comme le festival de Lorient, l’interceltisme constitue désormais l’une des facettes reconnues de l’identité bretonne moderne. Loin d’être synonyme d’un retour nostalgique vers le passé, il apparaît à bien des égards comme une formidable opportunité d’ouverture à l’international à condition de rester un laboratoire d’idées et de favoriser de nouveaux projets ambitieux qui ne demandent qu’à germer.

 

(1)   Durant la Première Guerre mondiale, l’Allemagne du Kaiser a livré des armes aux républicains irlandais dans l’espoir qu’une révolte affaiblisse la Grande-Bretagne, ce que ces derniers ont traduit par “les difficultés de l’Angleterre sont des opportunités pour l’Irlande”.

 

Par ECLF - Publié dans : Interceltisme - Communauté : Les blogs régionalistes
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Jeudi 1 juillet 2010 4 01 /07 /Juil /2010 10:11

 

Créé en 1975, le Centre d’études irlandaises de Rennes II regroupe une trentaine de professeurs et d’étudiants chercheurs et constitue l’un des nombreux maillons qui relie l’Irlande à la Bretagne. Depuis cette année, il propose un enseignement à distance innovant, grâce à internet.

L’interceltisme n’est pas qu’une affaire de festival mais aussi d’émulation intellectuelle, en témoigne la vitalité du Centre d’études irlandaises de Rennes. Fondé en 1975 par le professeur Jean Noël, ce laboratoire est cependant l’héritier d’une longue tradition, puisque les premiers cours d’irlandais à Rennes furent inaugurés par le professeur Joseph Loth, le premier titulaire de la chaire de celtique, à la fin du xixe siècle.

Aujourd’hui, le master d’études irlandaises de Rennes demeure le seul dans l’Hexagone à proposer un enseignement de gaélique irlandais. Il est désormais intégré au Centre de recherches bretonnes et celtiques (crbc), qui vient de fêter ses quarante ans à Brest et comprend également le département de celtique de Rennes II (lire ArMen n° 134). Un intérêt qui s’est également traduit par la remise du titre de docteur honoris causa à plusieurs personnalités irlandaises, dont la présidente de la République, Mary Robinson, en 1996, ou le prix Nobel de la paix, John Hume, en 2007.

 

Une activité pluridisciplinaire

“Le fait que nous soyons en Bretagne explique le dynamisme des études irlandaises à Rennes, note le professeur Yann Bevant. Outre des affinités culturelles, il y a ici un intérêt très fort pour ce pays. La présence d’une communauté irlandaise importante en Bretagne est un autre facteur d’explication.” Une demi-douzaine d’enseignants sont chargés de suivre une vingtaine d’étudiants en master et en doctorat. Les sujets de recherches sont multiples. “Les études irlandaises sont pluridisciplinaires, estime Yann Bevant. Nous sommes en effet à la croisée de plusieurs matières : civilisation, histoire, littérature et linguistique… Les sujets d’études sont donc variés.” Le centre est aussi associé à d’autres équipes sur des thèmes de recherches communs, comme les études celtiques et les études postcoloniales.

La structure rennaise a également développé une importante activité éditoriale à travers des revues comme Études irlandaises, éditées avec les autres centres d’études irlandaises de Caen, Paris viii et Lille, ainsi que Klask, avec le département de celtique de Rennes. Le centre a publié sept ouvrages depuis 2008 sur la Bretagne et l’Irlande. Sans oublier la traditionnelle publication des actes des colloques organisés à Rennes, dont celui de 2002, ayant pour thème “Bretagne-Irlande, régions celtiques, régions périphériques”.

 

Relations internationales

La force du Centre d’études irlandaises s’incarne à travers le réseau international dans lequel il s’insère et qui permet l’organisation de projets scientifiques et l’échange d’étudiants. Le centre rennais est bien évidemment en relation avec des universités irlandaises à Belfast, Dublin, Galway, Cork et Limerick. Il a aussi noué des liens avec l’université de Liverpool en Angleterre et de Harvard, aux États-Unis. Pour les étudiants vivant l’étranger ou non-assidus souhaitant suivre le master d’études irlandaises, le centre vient de développer de nouvelles méthodes d’enseignement à distance, via internet. “Nous proposons des outils qui permettent un enseignement plus dynamique, explique le professeur Anne Goarzin. Nous avons ainsi intégré des images, des archives sonores, des vidéos. Les étudiants disposent d’une plate-forme de discussions, d’un chat, ainsi que d’exercices. Le multimédia permet un meilleur accompagnement des élèves”. Grâce à ce master, le centre d’études irlandaises compte obtenir une meilleure visibilité et attirer de nouveaux étudiants passionnés par la riche matière irlandaise.

Renseignements : Centre d’études irlandaises, pôle langues, université de Rennes II haute Bretagne, place du recteur Le Moal, 35000 Rennes. Site internet : www.univ-rennes2.fr/crbc

 

Publié dans : Interceltisme
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Jeudi 10 juin 2010 4 10 /06 /Juin /2010 09:59

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Le Festival interceltique de Lorient est devenu, en quarante ans, l’un des plus importants événements culturels d’Europe. Il constitue également l’une des manifestations les plus visibles de l’interceltisme, concept né au XIXe siècle et visant à resserrer les liens entre les différents pays ayant conservé une langue ou une culture d’inspiration celtique.

L’interceltisme moderne est une construction culturelle et politique qui puise ses racines dans le souvenir plus ou moins exalté de la civilisation celtique antique. Dans les derniers siècles avant notre ère, des îles Britanniques à la Turquie, du Portugal à la Hongrie, une vaste civilisation s’est en effet développée en Europe, englobant très tôt l’Armorique. Loin d’être homogène, cette civilisation semble avoir cependant possédé des éléments religieux, sociaux et culturels communs. Elle se heurte à l’expansionnisme de Rome qui, peu à peu, envahit la majeure partie des territoires celtes. Au début du Moyen Âge, plusieurs « finistères celtiques » à l’ouest de l’Europe développent une nouvelle culture originale, à laquelle la péninsule armoricaine, devenue la Bretagne est intégrée. Au XIXe siècle, les quelques régions européennes où sont parlées des langues celtiques (Bretagne, Cornouailles britannique, Écosse, île de Man, Irlande et pays de Galles) voient se développer des mouvements régionalistes ou nationalistes qui mettent en avant ce caractère celtique. Parmi ces pays, on distingue d’ailleurs ceux de langue brittonique (Bretagne, Cornouailles et pays de Galles) et ceux de langue gaélique. Il existe par exemple de nombreux mots communs entre le breton et le gallois, dont la manière de compter.

 

Premiers échanges interceltiques

L’interceltisme moderne a d’abord été une affaire d’intellectuels et d’érudits. En 1838, une délégation bretonne est reçue lors de l’Eisteddfod, le grand rassemblement culturel gallois. Trente ans plus tard, les Bretons organisent un Congrès celtique international, en 1867, à Saint-Brieuc. Il est surtout marqué par la querelle autour du Barzaz Breiz de La Villemarqué. Les retrouvailles deviennent plus régulières dans les premières années du XXe siècle, lorsqu’est créé le congrès panceltique, qui est devenu de nos jours le congrès celtique. La Première Guerre mondiale interrompt un temps le mouvement, notamment lorsqu’une partie de l’Irlande se soulève en 1916, avant d’obtenir la création d’un État libre dans les années 1920.

L’interceltisme des années 1900 a influencé le mouvement culturel breton de l’époque, dont quelques membres vont créer un Gorsed des druides, bardes et ovates de Bretagne, sur le modèle du mouvement néodruidique gallois. Dans l’entre deux guerres, ce Gorsed, animé par des personnalités comme Taldir Jaffrennou, se montre particulièrement actif en matière d’initiatives interceltiques. Le Gorsed et Taldir Jaffrennou sont ainsi à l’origine du premier « festival interceltique » de Bretagne, qui se tient à la mi-août 1927, à Riec-sur-Belon. Plusieurs milliers de personnes viennent assister au tournoi de lutte interceltique, au défilé des pipe-bands écossais et aux concerts de chœurs gallois. Cinq menhirs et un dolmen en « aggloméré de grès et de ciment » ont été construits pour les cérémonies néodruidiques qui donnent un aspect pittoresque incontestable à ce premier festival. Dans les années 1930, les fêtes du Gorsed de Bretagne accueillent régulièrement des délégations d’autres pays celtiques.

 

Brest perd ses cornemuses

Après la Seconde Guerre mondiale, les Bretons vont acclimater deux instruments venus d’outre-Manche : la harpe celtique et la grande cornemuse des Highlands. Ces deux instruments étaient déjà pratiqués avant guerre par quelques pionniers, mais ils vont connaître un grand succès dans les années 1950-1960. En 1943 est ainsi créée la Bodadeg ar sonerion (BAS), l’union des sonneurs qui va être l’une des chevilles ouvrières du renouveau musical breton contemporain. Sous son égide, à la fin des années 1940, se créent les premières « cliques » de sonneurs bretons sur le modèle des pipe-bands écossais. Ils vont rapidement prendre le nom de bagadoù, « groupes » en breton.

Le nombre de bagadoù augmente rapidement. BAS lance, en 1953, un concours pour les départager. Très vite, la manifestation qui s’installe à Brest, prend le nom de « festival international des cornemuses ». Des Écossais et des Irlandais sont en effet régulièrement invités pour participer au jury ou pour venir se produire. Dans les années 1960, un « champion de Bretagne des Bagadoù » est désigné tous les ans. Mais à la fin de la décennie, un différent oppose la municipalité de Brest à la BAS concernant l’emplacement du festival. La BAS décide de quitter la cité du Ponant.

 

Le Festival interceltique de Lorient

C’est désormais Lorient qui va accueillir, à partir de 1971, le festival international des cornemuses qui va rapidement se transformer en festival interceltique de Lorient, sous l’impulsion de Jean-Pierre Pichard qui va diriger le « FIL » jusqu’aux années 2000. Comme il peine à recevoir des subventions du ministère de la culture, il a l’idée de se tourner vers l’Irlande et les autres pays celtes pour financer la manifestation qui devient rapidement une vitrine pour la culture bretonne mais également pour les autres musiques celtiques. Le public breton découvre ainsi les grands noms de la musique irlandaise, écossaise ou galloise. Une chanteuse cornique, Brenda Wootton, devient la coqueluche du FIL.

Le succès de la manifestation tient également au revival de la musique celtique des années 1970, après notamment le succès à l’Olympia en 1972 d’Alan Stivell. Devenu une star internationale, ce dernier n’aura de cesse de défendre l’idée d’une communauté commune entre tous ces peuples. Le festival de Lorient a également permis d’intégrer dans la grande famille celtique les régions espagnoles de Galice et des Asturies. Ces dernières années, le musicien galicien Carlos Nunez a ainsi acquis le statu de vedette musicale en Bretagne grâce au FIL.

En 2010, le festival interceltique de Lorient va fêter ses quarante ans. Ses organisateurs revendiquent près de cinq cent mille visiteurs, ce qui en fait l’un des plus grands événements culturels européens. Créé par des historiens et des érudits passionnés, l’interceltisme moderne a servi à maintes reprises de laboratoires d’idées en Bretagne. Grâce au festival de Lorient, il est aussi devenu un moment de convivialité et de fête, ce qui lui a permis de conquérir un vaste public.

Polig Montjarret, un pionnier de l’interceltisme

Sa curieuse statue, installée sur un banc de la place des pêcheurs est devenue l’un des points de rendez-vous des festivaliers qui aiment se faire photographier à côté de ce personnage en bronze. Polig Montjarret continue ainsi de participer au festival interceltique qu’il a contribué à lancer. Il est en effet l’un des créateurs de BAS, qu’il a animé dans les années 1950. Lorsque le festival des cornemuses cherche une nouvelle ville après avoir quitté Brest, en 1970, ce Trégorrois installé à Plœmeur, propose naturellement Lorient. Il sera ensuite l’un des piliers de l’organisation. Polig Montjarret demeure également l’un des pionniers de l’interceltisme moderne en Bretagne. Outre son rôle dans l’implantation de la grande cornemuse et dans la création des premiers bagadoù, il s’est rendu plusieurs dizaines de fois en Irlande, travaillant sans relâche au développement des jumelages entre ce pays et des communes bretonnes. Il est également à l’origine du SPI, le secours populaire interceltique, qui a permis d’accueillir de nombreux enfants d’Irlande du Nord pour des vacances au calme, en Bretagne, lors de la guerre civile en 1968 et 1998.

Pour en savoir plus :

Collectif, Toutes les cultures de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 2005.

Jean-Pierre Pichard, Temps interceltiques, Éditions du Layeur, 1999.

Alan Stivell, Joël Verdier, Telenn, la harpe bretonne, Brest, Éditions du Télégramme, 2004.

Armel Morgant, Bagad, l’invention d’une nouvelle tradition, Spézet, Coop Breizh, 2005.

 

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Vendredi 4 juin 2010 5 04 /06 /Juin /2010 09:53

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Le temple protestant de Lesconil, en pays bigouden

 

 

Au XIXe siècle, les protestants gallois ont tenté de convertir les très catholiques campagnes de basse Bretagne, rencontrant parfois des succès locaux, notamment en pays bigouden et en Trégor. Ils apportaient avec eux un nouveau rapport à la Bible qu’ils ont contribué à faire traduire en breton.

Les langues galloises et bretonnes sont issues d’une même souche, le celtique brittonique. Elles ont commencé à se différencier lorsque les Bretons ont quitté l’île de Bretagne, durant le haut Moyen Âge et sont aujourd’hui différentes, même si subsiste tout un vocabulaire commun et qu’elles possèdent des structures grammaticales voisines. Très tôt, des protestants gallois ont vu le parti qu’il y avait à tirer de ce voisinage linguistique dans un but missionnaire. Ainsi, le 13 avril 1816, le révérend Thomas Price écrit à la British and foreign Bibl society : « La construction de la langue bretonne et son affinité avec l’ancien breton me persuadent qu’un Gallois peut, avec une petite application, se rendre capable de faire une traduction [de la Bible] en langue bretonne. »

 

Délivrer les frères bretons du papisme

Le renouveau culturel gallois s’est largement appuyé sur les églises protestantes dont les pasteurs ont continué à prêcher en gallois. Le mouvement gallois s’est également nourri du souvenir des origines celtiques de la principauté. Un « celtisme » qui s’est très vite accompagné d’une redécouverte des liens avec la Bretagne continentale. Or, pour les protestants gallois, il était difficile d’imaginer que ces « frères bretons », parlant une langue similaire, continuent d’être dans l’erreur catholique. Dès 1818, un journal méthodiste, le Golewad Cymru, décrit la Bretagne et exprime la tristesse que les neuf cent mille bas bretons continuent de subir « le joug de fer du papisme ». C’est donc dans un but religieux que vont s’ébaucher ces premières relations interceltiques. Les Gallois décident d’envoyer des éclaireurs pour se faire une idée plus précise de la situation en Bretagne. Durant l’hiver 1824-1825, un pasteur, David Jones, traverse la Manche et se rend dans la péninsule pour étudier le moyen de traduire la bible dans la langue locale. Auparavant, il semble être rentré en contact avec le grammairien Le Gonidec, alors installé à Angoulême où il travaillait à la rédaction d’un dictionnaire français-breton. Les Gallois décident de financer une traduction de la bible par le Gonidec.

 

Le Gonidec, traducteur de la Bible

Jean-François Le Gonidec est né à Brest, le 17 mars 1775, dans une famille de la petite noblesse En 1805, il est l’un des premiers membres de l’académie celtique, où il présente ses premières recherches. Dès 1806, il publie une Grammaire celto-bretonne qui lui vaut d’être nommé secrétaire de l’académie celtique. Il y rencontre aussi le poète Brizeux. En 1825, la Bible Society charge le Gallois Thomas Price de superviser une traduction en breton de la Bible qui doit être effectuée par le Gonidec. La traduction du Nouveau testament est achevée en 1827. Elle est publiée à mille exemplaires qui sont essentiellement vendus… au pays de Galles. Le clergé breton est en effet très méfiant à l’égard de ce livre publié sous la direction de protestants ! En 1827, l’évêque de Quimper a d’ailleurs mis en garde Le Gonidec des « inconvénients à mettre la traduction des livres saints dans les mains du peuple ». En 1833, Le Gonidec s’installe à Paris, où il continue de travailler à sa traduction de la Bible, ainsi qu’à ses travaux de grammaire. En 1837, il publie ainsi un Dictionnaire franco-breton. Le Gonidec a en effet travaillé à épurer la langue bretonne des emprunts trop fréquents au français. Avec sa grammaire, il a jeté les bases d’une langue littéraire moderne. Certains de ses disciples l’ont d’ailleurs surnommé reizher ar brezhoneg, le « restaurateur du breton ».

 

Après l’échec de la traduction de la Bible par le Gonidec, en 1827, et l’hostilité des autorités catholiques à ce projet, les Églises protestantes se persuadent que la seule solution est d’envoyer des missionnaires en basse Bretagne. Ces pasteurs gallois vont d’ailleurs rapidement apprendre le breton et prêcher dans cette langue. Ils sont à l’origine de petites communautés protestantes qui vont contribuer à tisser des liens des deux côtés de la Manche.

 

Le pasteur John Jenkins

Le premier missionnaire gallois à s’installer en Bretagne est John Jenkins. Il est né le 2 décembre 1807, à Llangynndir, Dans le Calmorganshire. En 1834, lorsque la Société continentale biblique lui confie la tâche de se rendre en Bretagne pour prêcher aux Bretons dans leur langue. Avec sa femme Elisabeth Hook, il y arrive en septembre et s’installe à Morlaix, où les quelques dizaines de protestants que comptait la ville attendaient un pasteur. Selon Jean-Yves Carluer, Jenkins apprend le breton d’une manière originale : « Le Gallois voulait toucher d’abord le peuple bretonnant. Il fallait donc constituer de toutes pièces les moyens de cette action. Les premiers mois, John Jenkins fut assidu… à la messe, dans le but d’analyser les sermons en breton et de se familiariser avec le langage religieux. »

Jenkins travaille à une version moins littéraire que celle de Le Gonidec de la Bible en breton, qu’il fait ensuite diffuser par colportage, notamment dans le Trégor finistérien, à partir de 1844. Le très catholique Léon restera en effet fermé aux évangélisateurs gallois… Plusieurs milliers d’exemplaires de la Bible de Jenkins seront diffusés. L’activité de Jenkins a eu un impact particulier dans la commune trégorroise de Tremel, dont plusieurs habitants se sont convertis. En 1861, Jenkins y entame la construction d’un temple qu’il appelle Hengoed (« le vieux bois »), du nom de son village d’origine. Il a eu douze enfants, dont l’un Albert fut également pasteur et celtisant. Il s’éteint en 1872 et il est enterré au cimetière de Morlaix, où sa tombe porte cette épitaphe en gallois.

 
Les autres missionnaires gallois

En 1842, un missionnaire méthodo-calviniste, James Williams arrive en Bretagne. Il est originaire de Laugharne, dans le Carmarthenshire. Il s’installe à Quimper où existait un noyau de protestants. Les Églises galloises sont mises à contribution pour la construction d’un temple dans la capitale de Cornouaille. Le bâtiment est inauguré en 1847. Il diffuse également la bible et les tracts en breton de John Jenkins dans les campagnes. En 1866, James Williams atteint de graves problèmes de santé, retourne au pays de Galles. Il faudra attendre les années 1880 avant qu’un remplaçant n’arrive, William Jenkyn Jones, né à Cei Newydd en 1852. Le pasteur Jones apprend rapidement le breton et va d’ailleurs publier un recueil de cantiques dans cette langue. Pour le nouveau pasteur, les choses sont cependant plus faciles que pour ses prédécesseurs. La Troisième république a en effet instauré la liberté religieuse et le protestantisme est perçu d’un œil assez favorable par les républicains qui y voient un allié contre le puissant clergé catholique. À la même époque, Lorient possède un petit centre protestant où officient deux pasteurs gallois.

Les efforts de William Jenkyn Jones vont notamment se porter vers le pays Bigouden. La propagande méthodiste va s’y révéler efficace, malgré la réaction du clergé catholique. Les protestants distribuent leur littérature, tout en prêchant l’abstinence alcoolique… En « sauvant » quelques cas de buveurs invétérés, les protestants obtiennent quelques succès retentissants qui confortent leur emprise et, surtout, leur attire la sympathie des femmes. En 1910, William Jenkyn Jones entreprend une tournée au pays de Galles afin de lever des fonds pour la construction d’un temple à Lesconil. Construit dans un style architectural très gallois, ce dernier à été inauguré en août 1912 et a été appelé « Bethel ».

En quelques décennies, les Gallois, au nom des « liens sympathiques d’une même origine celtique » avaient donc eu un impact important sur la basse Bretagne. Grâce à leurs efforts prosélytes, ils ont réussi à convertir plusieurs centaines de Bretons et à construire quelques lieux de culte qui ne sont pas sans rappeler les chapelles galloises outre Manche. Surtout, les Gallois se sont appuyés sur la langue bretonne et sur l’écrit pour diffuser leurs idées religieuses. C’est ainsi sous leur influence que la Bible a été traduite, dans une langue bretonne accessible. Selon Jean-Yves Carluer, ils auraient diffusé en langue bretonne « 100 000 Nouveaux Testaments, dix mille bibles environ et une centaine de milliers de portions des Écritures ».

 

Pour en savoir plus :

Jean-Yves Carluer, Protestants et bretons, les hommes et les lieux, Édition La Cause, 2003.

Collectif, Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, Champion-Slatkine, Paris 1987.

 

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