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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Chaigneau, un mandarin breton au Viêt-Nam

Publié le 24 Novembre 2016 par ECLF in Histoire de Bretagne

Chaigneau, un mandarin breton au Viêt-Nam

Curieux destin que celui du Lorientais Jean-Baptiste Chaigneau qui, après avoir navigué autour du Monde, est resté près de trente ans au service de l’empereur du Vietnam. Il a laissé plusieurs textes sur la situation de ce pays au début du XIXe siècle qui allait être colonisé par la France quelques décennies plus tard.

C’est à à Lorient, ville de la Compagnie des Indes et de promesses de voyages lointains que naît Jean-Baptiste Chaigneau, le 8 août 1769. Son père est officier à la Compagnie et sa mère est issue d’une famille de notables locaux. Ses parents possèdent un petit domaine à côté d’Auray, ce qui leur permet de rajouter « de Baizy » à leur patronyme.

À 12 ans, le jeune garçon s’engage comme volontaire dans la Marine. Lors d’un premier voyage, il est fait prisonnier par les Anglais et interné quelques mois à Sainte-Hélène. En 1784, il embarque pour un premier voyage aux Indes. Quatre ans plus tard, il entame une formation pour être admis comme officier de marine. Mais il ne parviendra jamais à obtenir toutes ses qualifications, les bouleversements de la Révolution ayant entraîné une certaine désorganisation de la Marine française.

 

À la recherche de La Pérouse

Désespérant d’obtenir ses brevets, il embarque en 1791 sur la Flavie pour un voyage autour du Monde. Il s’agit de l’une des nombreuses tentatives pour retrouver les navires de La Pérousse, dont le sort passionne l’opinion publique. Après bien des pérégrinations, la Flavie arrive à Macao en 1794 où elle est désarmée. Jean-Baptiste Chaigneau est sans engagement. Il a 25 ans, l’esprit aventureux et décide de rejoindre la Cochinchine, le sud de l’actuel Viêt Nam, où la situation politique est très particulière.

Depuis les années 1770, le jeune prince, Nguyễn Phúc Ánh, une grande famille du sud, est en lutte contre les Tây Sơn, une révolte populaire menée par trois frères qui ont massacré la famille Nguyễn. Phúc Ánh est aidé par un ecclésiastique français, Pierre Pigneau de Behaine, évêque de Cochinchine. Ce dernier se démène pour obtenir un soutien extérieur. En 1787, Louis XVI promet une aide militaire qui ne viendra jamais, les finances françaises étant exsangues. L’évêque recrute alors des mercenaires, dont de nombreux Bretons, qui forment l’armée Nguyễn, bâtissent des forteresses et lui constituent une flotte moderne.

 

Au service du prince Nguyễn Phúc Ánh

Après quelques alternoiements et des va-et-vient entre Saïgon et Macao, Pigneau de Behaine convainc Chaigneau de se mettre au service du prince Nguyễn Phúc Ánh. Au printemps 1797, il intègre la flotte qui quitte Saïgon pour l’offensive contre le nord en profitant de la mousson. C’est son premier commandement militaire.

Le 28 février 1801, il participe à la bataille de Qui-Nhan qui voit l’anéantissement de la flotte des Tây Sơn. Chaigneau obtient un titre de commandant de régiment. Dans la foulée, les troupes de Nguyễn Phúc Ánh prennent Hué, puis l’ensemble du Tonkin se soumet rapidement. Le prince se fait proclamer empereur du Viêt Nam, le 31 mai 1802, sous le nom de Gia Long.

Le pays est enfin unifié, mais il lui faut se stabiliser et, pour cela, le souverain décide de conserver ses conseillers européens qui lui ont permis de vaincre militairement. Nombre d’entre eux s’en sont déjà allés vers d’autres aventures, mais certains restent comme Chaigneau que l’empereur apprécie beaucoup. Pour se l’attacher et lui faire passer le mal du pays, il lui suggère d’épouser une jolie amanite. Ce que fait Chaigneau qui épouse une Cochinchinoise convertie au catholicisme et qui lui donnera cinq enfants.

 

Mandarin breton

Chaigneau se fixe dès lors dans la capitale impériale, Hué, où il achète une maison. Il est désormais un mandarin, un haut fonctionnaire couvert d’honneurs. Il a été élevé au grade de général, peut se prévaloir d’un titre de marquis et siège au conseil de l’empereur. Là, il s’évertue à lutter contre les persécutions dont sont victimes les chrétiens. Il s’alarme aussi de la corruption et de la pauvreté du peuple, foyers de révoltes potentielles. Son franc-parler lui vaut de solides inimitiés de la part des autres mandarins, dont beaucoup sont corrompus.

En 1817, des navires français abordent en Indochine dans le but de renouer des relations diplomatiques. C’est un échec. Dépité, quelque peu usé par les intrigues de cour, Chaigneau demande un retour en France qui lui est accordé par l’empereur vieillissant. En 1820, il revient avec sa famille à Bordeaux, 26 ans après avoir quitté l’Europe.

 

Consul en Cochinchine

Chaigneau visite sa famille et prend connaissance de l’état de ses finances qui ne sont guère brillantes en comparaison de sa situation à Hué. Il lui faut cependant rédiger en toute hâte un mémoire sur son pays d’adoption pour le ministère des Affaires étrangères qui entend développer une nouvelle politique asiatique.

Séjournant à Paris, Jean-Baptiste Chaigneau est reçu en audience par le roi Louis XVIII qui lui remet une croix de saint Louis – deux auparavant, il avait reçu la légion d’honneur – et lui promet un poste de consul auprès de l’empereur du Viêt Nam.

En 1821, le mandarin est de retour à Hué où il a pour mission de développer la présence française. Mais Gia Long est mort depuis un an. Son fils, Minh Mạng, lui a succédé. Il accueille d’abord bien Chaigneau, mais instaure une politique isolationniste très anti-occidentale, notamment dans le domaine religieux. La partie est donc difficile pour Chaigneau qui se voit néanmoins confirmer ses titres précédents. Au bout de quelques années, Chaigneau comprend qu’il a perdu la partie. L’empire annamite ne s’ouvre pas à l’Occident et il en vient même à craindre pour sa vie. En 1825, il fuit la cour et rembarque, gravement malade, pour l’Europe. En 1826, il s’installe à Lorient où il décède en 1832. Chaigneau a laissé de nombreuses descriptions du Viêt Nam et l’un de ses fils, Michel Dùc, est devenu enseignant en langues orientales. En 1862, c’est un autre Breton, l’amiral Charner, qui procède à la conquête de la Cochinchine.

 

Le Livre :

Un mandarin breton au service du roi de Cochinchine

En 2006, les Portes du Large ont réédité la biographie depuis longtemps tombée dans l’oubli de Jean-Baptiste Chaigneau. Paru en 1923, un siècle après les faits, cet ouvrage s’appuie notamment sur des témoignages familiaux et offre une large part aux ascendants et aux descendants de Chaigneau. Il donne à lire son mémoire sur la situation du pays, un document très intéressant pour comprendre l’histoire souvent mouvementée de ce pays. Rédigé pendant la colonisation française, le livre d’André Salles doit être cependant resitué dans son époque.

Un mandarin breton au service du roi de Cochinchine, André Salles, Les Portes du Large, 2006.

 

 

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