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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

1905. Les premières fêtes folkloriques en Bretagne

Publié le 10 Décembre 2016 par ECLF in Histoire de Bretagne

1905. Les premières fêtes folkloriques en Bretagne

 

A la charnière des XIXe et XXe siècle, sur fond de développement du tourisme et de mise en valeur de ses spécificités culturelles, les premiers grands rassemblements folkloriques apparaissent en Bretagne. Nombre de ces fêtes existent toujours et elles jouent un rôle non négligeable dans les économies locales depuis un siècle.

L’identité d’un pays se construit sans doute autant dans le ressenti de ses habitants que dans le regard de l’autre et, au début du XXe siècle, c’est une nouvelle image de la Bretagne qui émerge, forgée à la fois par les premiers mouvements régionalistes et le développement du tourisme. Les premières fêtes folkloriques en sont l’une des plus durables et des plus efficaces représentations.

 

Traditions et développement touristique

Après avoir été au cœur des grands échanges internationaux jusqu’au début du XVIIIe siècle, la Bretagne se trouve ensuite marginalisée par les guerres entre la France et la Grande-Bretagne et l’absence d’une bourgeoisie industrielle ou commerçante. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, elle apparaît à certains égards comme une péninsule marginalisée par la Révolution industrielle qui transforme le continent européen. Un tableau à nuancer, mais entretenu par les élites intellectuelles de la région ou les observateurs étrangers qui vont faire de la Bretagne une sorte de conservatoire de traditions populaires multiséculaires.

Arrivé à Rennes en 1856, puis la décennie suivante à la pointe Bretagne, le chemin de fer avait des buts économiques. De fait, il va être à l’origine du développement d’une nouvelle industrie, le tourisme, conforté par les bonnes relations transmanche. Pour les bourgeoisies anglaises et françaises, la Bretagne devient une destination touristique avec plusieurs atouts : la beauté de ses paysages, son « air sain et marin » qui répond aux considérations hygiénistes de l’époque et sa puissante identité culturelle, avec ses traditions populaires spécifiques et son passé original qui en fait une sorte de conservatoire celtique entrant en raisonance avec de nombreuses cultures européennes.

Dès lors, les costumes traditionnels, les danses populaires et la musique bretonne vont devenir de formidables vecteurs de promotion touristique. On vient en Bretagne pour le grand air, mais également la recherche de pittoresque et d’authentique.

 

Concours de binious

Les premiers mouvements régionalistes se développent également au XIXe siècle. Face à un monde qui s’industrialise, de nombreux intellectuels cherchent à retrouver une certaine magie dans le passé et les traditions populaires. Plusieurs écrivains « folkloristes », à l’instar de Le Braz, Luzel ou Sébillot, collectent donc les légendes, les chants et les mélodies populaires de basse et de haute Bretagne.

En 1898 naît un premier mouvement culturel et politique breton, l’Union régionaliste bretonne (URB). Cette création sera suivie d’autres groupes, comme le Gorsed de Bretagne, une organisation néodruidique très influencée par le pays de Galles. Parallèlement à leurs  congrès et leurs réunions, ces mouvements organisent des évènements culturels, avec notamment des défilés de costumes ou des concours de binious qui attirent des centaines de spectateurs.

Pour ces militants régionalistes du début du XXe siècle, il s’agit de sauvegarder le « caractère breton » de la musique populaire tout en contribuant à l’éveil culturel de la péninsule. Ils sont également très imprégnés par l’idée interceltique et se rendent volontiers outre-Manche où ils sont très impressionnés par les grands rassemblements gallois ou la musique écossaise. C’est dans les années 1900 que sont importées ainsi les premières cornemuses écossaises (à trois bourdons contre un seul pour les binious bretons), qui font aujourd’hui totalement partie du paysage musical breton.

 

Premières grandes fêtes folkloriques

Si le train a permis d’ouvrir la Bretagne au touristes, il a aussi accélérer l’émigration dans les zones les plus pauvres de la péninsule, notamment le centre. En s’installant dans les grandes villes et particulièrement en banlieue parisienne, ces ruraux bretons créent des amicales pour se rassembler et faire la fête. En revenant au pays, ils portent aussi un regard neuf sur leur culture d’origine et ses richesses. Ces Bretons de l’extérieur participent de manière très importante à la valorisation des traditions populaires.

Certains artistes font déjà carrière grâce à leur « bretonitude », particulièrement le barde et chansonnier Théodore Botrel, devenu une « vedette » des scènes parisiennes dans les années 1900. Il est à l’origine de l’une des premières grandes fêtes folkloriques, le « pardon des fleurs d’ajonc » à Pont-Aven. Cette année-là, plusieurs fêtes folkloriques sont en effet lancées, tout particulièrement en basse Cornouaille, un terroir reconnu pour la richesse de ses costumes et ses paysages balnéaires, deux éléments exploités par les nombreux peintres qui y ont posé leurs chevalets depuis Gauguin. Grâce à l’aura de Botrel, le retentissement médiatique de la fête de Pont-Aven est considérable.

A quelques kilomètres de Pont-Aven, toujours en 1905, est lancée la fête des Filets bleus à Concarneau. Son but principal est de recueillir des fonds pour aider les employés des conserveries touchés par la crise de la pêche. Mais comme à Concarneau, la « fête », avec ses défilés de Bretons en costume et de sonneurs de binious et bombardes, obéit à certains standards. Tout autant que de préserver des traditions musicales et folkloriques, il s’agit de proposer aux touristes, après la baignade, la vitrine d’une Bretagne pittoresque et singulière qu’on voudrait éternelle.

Malgré leur aspect parfois un peu passéiste, ces premières fêtes folkloriques des années 1900 vont rencontrer un indéniable succès populaire et s’installer dans le paysage culturel. Tout au long du XXe siècle, d’autres festivals vont être créés en reflétant de nouvelles aspirations liées à leur époque. Ils sont la base d’une économie culturelle qui emploie aujourd’hui des centaines de personnes en Bretagne.

 

 

Encadré : la naissance des cercles celtiques

Le développement des fêtes folkloriques a pour corollaire la création de groupes plus ou moins organisés de danse et de musiciens. En 1902 est ainsi lancée une formation qui regroupe 24 danseurs et 2 couples de sonneurs. Elle se produit jusqu’en 1914 dans toute la région et jusque Paris. A la même période, un tailleur de Pont-Aven, Sellin, crée les « fiers danseurs de l’Aven » qui reçoivent le patronage de Botrel. En 1910, c’est dans la presqu’île guérandaise que se structure un autre groupe, autour du veuzou François M. Cette structuration répond à des contingences financières, puisqu’en se regroupant, sonneurs et danseurs, cherchent à mutualiser leurs moyens, notamment pour les frais de transport. Il faut cependant attendre l’après-guerre pour voir une véritable reconnaissance institutionnelle du mouvement. On commence alors à parler de cercles celtiques et les Bretons de Paris jouent un rôle important. C’est le cercle de Paris qui inspire la création d’un cercle à Rennes et les fêtes et bals bretons sont réguliers sur les bords de Seine. Ce sont d’ailleurs des Bretons exilés qui lancent la Kenvreuriezh ar viniouerien, KAV, en 1936, considérée comme l’ancêtre des bagadoù.

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