Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

Les frères Lamennais

Publié le 10 Juillet 2010 in Ecrivains de Bretagne


 

 

 

 Le Malouin Félicité Lamennais fait partie des grandes figures de la pensée européenne du xixe siècle. Étonnant destin que celui de ce prêtre qui voulait réconcilier l’Église avec le peuple, avant de rompre avec Rome. Une trajectoire en apparence opposée à celle de son frère Jean-Marie, dont l’engagement éducatif a laissé un important maillage d’écoles catholiques en Bretagne.

 

Ville de marins, de corsaires et de négociants au long cours, Saint-Malo est également le berceau d’aventuriers de l’esprit. Chateaubriand en demeure le plus célèbre exemple. Quelque peu oubliés aujourd’hui, deux de ses contemporains, Jean-Marie et Félicité de la Mennais (1), ont également marqué le débat intellectuel de leur époque, en Bretagne et bien au-delà des frontières de la péninsule. Jean-Marie et Félicité sont nés respectivement en 1780 et 1782. Leur père fait alors partie des principaux armateurs de la ville. Mais Saint-Malo n’a plus le même statut que sous Louis xiv. Les riches négociants ont perdu nombre des monopoles acquis durant le règne du Roi Soleil. Certains ont dépensé des fortunes pour acquérir des titres de noblesse. Le commerce des toiles, notamment vers l’Espagne et ses colonies américaines, avait fait la fortune de la ville et de la Bretagne centrale. En cette fin de xviiie siècle, il est très nettement en déclin et s’effondrera dans la première moitié du xixe siècle.

 

Monsieur de la Mennais tient pourtant son rang. Comme la plupart des armateurs, outre son logis dans la ville close, il possède une malouinière, la Chênaie, en Plesder, une belle bâtisse à laquelle resteront toujours attachés ses fils. Ces derniers sont marqués très jeunes par le décès de leur mère. Félicité n’a alors que cinq ans. Jean-Marie, l’aîné, soutient du mieux qu’il peut ce frère de constitution fragile. “Il avait le front élevé et large, le visage ovale et maigre, les pommettes un peu saillantes, les yeux gris, les lèvres minces, le corps grêle, écrit l’abbé Duine. Sa taille était au-dessous de l’ordinaire. D’une vivacité singulière et comme fébrile, résultat d’un comportement nerveux à l’excès, il était, dans son enfance, fantasque, irritable et sujet à des colères qui se terminaient parfois en évanouissements.” Accaparé par ses affaires, le père est souvent absent et généralement distant lorsqu’il partage leur repas. Heureusement, les enfants trouvent dans leur oncle, Robert de Saudrais, une autre figure paternelle. Esprit curieux, l’oncle possède une importante bibliothèque, comprenant les écrits de nombreux philosophes des Lumières. C’est là que Jean-Marie et Félicité vont se familiariser avec le monde des lettres, sans qu’on les dirige dans leur choix. Boulimique de lecture, “Féli” dévore ainsi les classiques autant que les philosophes du temps, comme Voltaire et surtout Rousseau, qui le passionne.

 

 

 

La tourmente révolutionnaire

 

Le monde de leur enfance est profondément bouleversé par la Révolution. La famille est croyante, Jean-Marie reçoit prématurément la communion et la confirmation à l’âge de dix ans, juste avant la désorganisation de l’Église en 1790. Félicité ne la recevra qu’en 1804, à 22 ans. Très vite, en effet, le pouvoir révolutionnaire a imposé aux prêtres de prêter serment. Une Église gallicane est mise en place, autonome du Saint-Siège. Entamée au Moyen Âge, la lutte constante entre le pouvoir temporel, celui des monarques européens, et le pouvoir spirituel, incarné par le pape, connaît là un nouvel épisode. Loin d’être anodine, cette question détermine profondément la vie politique de l’époque. Pour nombre de catholiques, la constitution civile du clergé est en effet intolérable, leur Église étant universelle par définition et non pas nationale. Nombre de prêtres refusent le serment et entrent dans la clandestinité. C’est le cas de l’abbé Vielle, un ami de la famille, qui passe certains soirs chez les Lamennais dire la messe. Les cérémonies, à la bougie et avec la bonne faisant le guet, impressionnent les deux enfants. Prudent, le père donne cependant des gages à la République, pour laquelle il arme plusieurs corsaires. La famille passe sans trop de problèmes les années noires de la Terreur, pourtant meurtrières dans la ville close rebaptisée “Port-Malo”.

 

Avec le Directoire, puis le Consulat, la querelle religieuse s’apaise quelque peu. Encore effrayée par les audaces de la Révolution, la France revient à certaines valeurs dont elle pense qu’elles font son identité. Bonaparte prépare une nouvelle monarchie, l’empire, un régime autoritaire, militariste et centralisé qui met fin aux espoirs de démocratie. Comme en réaction au matérialisme athée de la bourgeoisie révolutionnaire, une partie du peuple voit dans l’Église une alternative et une force de contestation. Les églises se remplissent à nouveau. En 1802, Chateaubriand fait paraître le Génie du christianisme, œuvre militante et apologie du catholicisme qui va profondément influencer les deux frères Lamennais. Jean-Marie décide d’entrer dans les ordres et est ordonné en 1804. Il est ensuite chargé d’organiser un collège pour former les futurs prêtres. Félicité lui, cherche encore sa voie. Il est tenté par une carrière religieuse, peut-être chez les trappistes ou les jésuites, mais il hésite profondément face au caractère irrémédiable d’un tel engagement. Son entourage, notamment l’abbé Carron, qu’il rencontre à Londres pendant les Cent jours, l’encourage à choisir une carrière religieuse pour se fortifier moralement. Il devient prêtre en 1816, sans enthousiasme. La question de la vocation de Félicité reste complexe. Profondément religieux, le jeune homme pouvait-il choisir une autre voie qui répondait à la fois à sa conscience et à ses passions ? Dans Pour le romantisme, l’abbé Bremond estime fort à propos que : “presque tout le monde aujourd’hui est persuadé que l’abbé Carron s’est trompé lourdement lorsqu’il a décidé d’autorité la démarche irrévocable de son pénitent. Pour moi, plus j’y réfléchis, en essayant de me mettre à sa place et plus je me demande si je n’aurais pas agi comme lui. On a beau dire, je ne vois Lamennais que prêtre”.

 

 

 

La défense de l’Église

 

L’engagement religieux des Lamennais, au début du xixe siècle, ne peut en effet être mis en doute. Ils sont de véritables soldats de l’Église. En 1808, les deux frères font paraître les Réflexions sur l’état de l’Église en France au xviiie siècle et sur sa situation actuelle, où ils dénoncent l’affaiblissement de l’esprit sacerdotal et la montée de l’athéisme. Quelques années plus tard, en 1817, Félicité de Lamennais fait paraître le premier des quatre volumes de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion. L’écrivain breton y expose sa défense de l’Église dans un style puissant, fiévreux. Une colère rappelant les prophètes anciens, mais écrit par un homme de son temps. Félicité s’inscrit en effet dans le courant romantique, incarné par son compatriote Chateaubriand. “Cela est fait, dit-on, par un jeune abbé, commente Lamartine au comte de Virieu. C’est magnifique, pensé comme monsieur de Maistre, écrit comme Rousseau, fort, vrai, élevé, pittoresque, concluant, neuf, enfin tout. Je te le conseille pour passer huit jours avec un écrivain d’un autre siècle.” L’ouvrage fait grand bruit, le retentissement est énorme. Son auteur est présenté comme un “Voltaire catholique”, un champion de l’Église face aux encyclopédistes et aux Lumières. Félicité y développe notamment l’idée que la révélation divine, à la base du christianisme, n’est pas un début, mais l’accomplissement de l’histoire humaine. “Le christianisme, analyse Louis Le Guilloux, si vilipendé pendant la seconde moitié du xviiie siècle, retrouvait grâce à Lamennais de nouvelles lettres de noblesse : somme des enrichissements progressifs dont l’humanité en marche vers Dieu sait profiter, il a sa source dans la tradition, antérieure à la rédaction écrite des deux testaments et dont on trouve des éléments épars dans les différents peuples païens. Les païens eux-mêmes apportent, par leur réflexion philosophique et morale, une contribution à l’édifice commun, le christianisme n’étant plus une religion parmi d’autres, mais le couronnement de toutes les conceptions spirituelles de l’humanité.”

 

Félicité de Lamennais promeut une philosophie du sens commun, qui a pour but de fortifier la raison individuelle, portée aux écarts, par la raison collective de l’humanité, conservatrice des principes primordiaux. Selon lui, sans ce sens commun, le monde est condamné à un éternel chaos. Défenseur de l’Église, Félicité de Lamennais est alors l’un des tenants de l’ultramontanisme, un courant affirmant la primauté tant spirituelle que juridictionnelle et politique du pape sur le pouvoir politique. Théorisé par des penseurs comme Joseph de Maistre et Louis de Bonald, il se développe sous la Restauration, en réaction contre la Révolution et la philosophie des Lumières. Mais Félicité de Lamennais est également critique vis-à-vis de la monarchie des Bourbons qui, selon lui, humilie le clergé. Sa philosophie du sens commun recelait également des aspects subversifs pour l’autorité de l’Église catholique. Elle s’opposait en effet à l’idée de révélation qui est centrale dans le catholicisme. En développant cette philosophie, Félicité entendait pourtant réconcilier foi et raison.

 

 

 

La question de l’instruction

 

Curieux prêtre d’ailleurs que ce Félicité. Dès 1819, il retourne habiter à la Chênaie. “Il ne portait la soutane que pour dire la messe, et à peine avait-il mis le pied sur le seuil de sa chambre, qu’il la déposait avec une sorte d’empressement, pour endosser une longue redingote grise qui lui battait au-dessous des mollets et dont les bas étaient brûlés en dix endroits, car il était frileux et aimait tisonner”, décrit l’abbé Duine. Revenu en Bretagne, Félicité va seconder son frère. Ce dernier a servi l’Église en exerçant des charges administratives de plus en plus lourdes. En 1814, Jean-Marie de Lamennais est ainsi secrétaire de l’évêché de Saint-Brieuc, puis vicaire-général et vicaire-capitulaire. En 1822, il est appelé à Paris pour exercer le poste de vicaire-général du grand aumônier de la Couronne, le cardinal de Croÿ. Pendant deux ans, il se voit confier la feuille des bénéfices, c’est-à-dire la nomination des évêques. Jean-Marie de la Mennais refuse ensuite la mitre qui lui était proposée et préfère rentrer en Bretagne où l’attend la grande tâche qu’il s’est fixée : promouvoir l’instruction chrétienne, notamment dans les campagnes bretonnes, qu’il estime avoir été “abandonnées”.

 

En ces années 1810-1820, la question de l’éducation est en effet cruciale en Bretagne. Le système éducatif a été complètement désorganisé par la Révolution. Or, l’éducation paraît primordiale pour pouvoir développer le pays. La péninsule a en effet été ruinée par les guerres révolutionnaires et le blocus continental qui l’ont coupée du commerce international. Faute de capitaux, à l’exception de l’estuaire de la Loire, elle ne sera guère touchée par la révolution industrielle qui se profile, tandis que l’agriculture peine à se moderniser et à nourrir les populations rurales. L’effondrement de la fabrication des toiles de lin est dévastateur dans certaines régions, notamment le pays de Loudéac, qui voit sa population émigrer en masse. La misère est fréquente dans les campagnes bretonnes, alimentant l’image d’une péninsule étrangère et archaïque.

 

Napoléon Ier avait commencé à réformer l’enseignement en créant des lycées et en réorganisant l’université. Sous la Restauration, les libéraux promeuvent l’enseignement mutuel dans lequel, écrit Pierre Perrin, “la morale religieuse n’est plus considérée comme l’essence même de l’enseignement, mais comme un enseignement parmi d’autres”. L’Église voit évidemment d’un mauvais œil la concurrence d’un autre système d’enseignement. Jean-Marie de Lamennais prend position avec vigueur contre la mainmise de l’État sur l’éducation. “Pour lui, en effet, seul l’enseignement ecclésiastique peut éduquer l’homme tout entier et lui transmettre les notions d’ordre et de morale qui fondent la société et en garantissent la stabilité”, estime Pierre Perrin. Aussi, entre 1818 et 1819, Jean-Marie de La Mennais et un autre prêtre, Gabriel Deshayes, curé d’Auray, fondent deux nouvelles congrégations, les filles de la providence et les frères de l’instruction chrétienne. Leur but est de développer un réseau d’écoles primaires dans les communes rurales. Les membres de la congrégation ne sont pas tout à fait des religieux, même s’ils obéissent à des règles et font un vœu d’obéissance. “Ils étaient des sortes de convers, avec moins d’obligations que des moines ou des prêtres, estime le frère Vincent Guillerm, de Ploërmel. Ils étaient des “petits” frères à côté des grands.” Contrairement à d’autres ordres religieux, les frères de l’instruction chrétienne n’ont pas obligation de vivre en communauté, ce qui n’était possible que dans les grandes villes. L’ambition de Lamennais et Deshayes est en effet d’essaimer dans toutes les paroisses, même les plus petites, où un seul frère peut assurer l’enseignement des enfants. Une première école ouvre en 1818, à Ploërmel, puis le réseau se développe dans les départements bretons, à l’exception du Finistère, jusqu’en 1832. L’évêque de Quimper était alors monseigneur de Poulpiquet, réputé très gallican et qui regardait avec appréhension l’œuvre de Jean-Marie de La Mennais, considéré comme ultramontain. D’ailleurs, la devise de la nouvelle congrégation n’était-elle pas “Dieu seul”, formule qui excluait une trop grande allégeance à la nation française. En 1823, un centre de formation, le noviciat, ouvre à Josselin.

 

Jean-Marie et Félicité de la Mennais sont à l’origine d’une autre structure, la congrégation de Saint-Pierre, qui s’installe à Malestroit. Elle a pour but de promouvoir les études théologiques, philosophiques, historiques et linguistiques. Sa vocation est de former un clergé savant, des intellectuels capables de répondre aux philosophes et aux athées. C’est aussi un foyer d’ultramontanisme, dont les membres sont placés sous l’autorité directe du pape. Ils doivent apprendre plusieurs langues vivantes ; nombre d’entre eux sont, en outre, devenus des spécialistes des langues orientales. Sous l’influence de Félicité de la Mennais, la congrégation de Malestroit devient donc un important centre spirituel et intellectuel ou, suivant l’expression du professeur Louis Le Guilloux, une sorte de “Port-Royal breton”. Félicité multiplie à l’époque les ouvrages de spiritualité, dont une Imitation de Jésus, rééditée à de nombreuses reprises.

 

 

 

Le prophète de la liberté

 

Auréolé du succès de l’Essai sur l’indifférence, Félicité de Lamennais s’engage politiquement. Mais sa philosophie évolue. Il se fait le prophète d’une Église plus humble et authentique, revenant aux idéaux de pauvreté des origines. En octobre 1830, il lance un journal, l’Avenir, avec pour épigraphe “Dieu est liberté”. Une devise qui va, peu à peu, le conduire à la crise avec Rome. Depuis les révolutions de 1830 en Europe, Félicité se fait en effet l’apôtre du libéralisme. Il prône la liberté religieuse, bien sûr, mais aussi toutes les libertés qui en découlent. “Lamennais réclame la liberté de religion et de conscience, la séparation de l’Église et de l’État, les libertés d’enseignement, de presse, d’association, l’élargissement du système électoral et la décentralisation”, analyse Louis Le Guilloux. Les rédacteurs de l’Avenir lancent une agence générale pour la liberté religieuse et rédigent un “acte d’union” qui appelle tous les catholiques d’Europe à s’organiser en une vaste fédération, initiative dans laquelle certains ont vu l’un des actes fondateurs de la démocratie chrétienne européenne. Félicité soutient avec passion les peuples catholiques qui aspirent à l’indépendance : Belges, Irlandais, Polonais… Il s’indigne d’ailleurs du soutien du pape Grégoire xvi au Tzar qui vient de massacrer les Polonais. Dès lors, au Vatican, il irrite et dérange. Son libéralisme est d’autant plus mal perçu que le pape est alors à la tête des États pontificaux, un vaste territoire qu’il administre et qui coupe la péninsule italienne en deux. En tant que puissance temporelle, la papauté peut difficilement promouvoir la liberté d’opinion ou la liberté d’un peuple qui aspire désormais à l’unification de l’Italie.

 

En 1832, c’est la condamnation. L’encyclique Mirari vos condamne les “excès mennaisiens”, notamment les libertés de conscience, d’association, d’éducation, de résistance aux despotes… De passage en Bavière en août 1832, Félicité de la Mennais prend connaissance de l’encyclique. Il se soumet, rentre à la Chênaie et abandonne l’Avenir et l’agence générale. L’abbé Lamennais va-t-il rentrer dans le rang ? C’est mal le connaître. Il est en rage et l’exprime dans l’écriture. En 1834, il publie les Paroles d’un croyant, un véritable best-seller qui sera édité à plusieurs milliers d’exemplaires, partout dans le monde. Il s’agit d’abord un réquisitoire contre les autorités ecclésiastiques et Grégoire xvi, accusés d’avoir “divorcé d’avec le Christ”. Lamennais y développe sa conception exigeante du christianisme comme de la liberté, dénonçant aussi les maux dont souffrent les peuples. Il est l’un des premiers penseurs chrétiens à s’indigner des effets néfastes du capitalisme et l’asservissement des prolétaires, dont le nombre ne cesse d’augmenter avec la révolution industrielle. Contrairement à l’Église qui prône la soumission, il les exhorte à ne pas accepter leur sort. “Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme, clame-t-il dans les Paroles d’un croyant. Et je me suis demandé : d’où vient ce mal ? Est-ce que celui qui a créé le pauvre comme le riche, le faible comme le puissant, aurait voulu ôter aux uns toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute espérance dans leur misère ? Et j’ai vu que c’était là une pensée horrible, un blasphème contre Dieu.” Lamartine décrit le livre comme un “évangile de l’insurrection”. En 1834, une nouvelle encyclique condamne les Paroles d’un croyant. L’abbé Félicité Lamennais est désormais en rupture de catholicisme.

 

En Bretagne, Jean-Marie de la Mennais ne rompt pas avec son frère. Mais une série de malentendus vont les éloigner. Après la publication des Paroles d’un croyant, l’évêque de Rennes demande à Jean-Marie de condamner l’ouvrage, dans une lettre qui devait rester confidentielle. Pour sauvegarder ses congrégations et ses écoles, Jean-Marie doit s’exécuter. Mais sitôt reçue, l’évêque rend publique la lettre. Le coup est rude, mais les deux frères gardent le contact. En 1833, Jean-Marie reprend la congrégation de Saint-Pierre, dont la direction a été retirée à Félicité. La rupture sera plus profonde, en 1836, lorsque Jean-Marie obtient la propriété de la Chênaie. La malouinière était devenue le “Ferney” de Félicité, où il réunissait ses amis et ses disciples. Ainsi, c’est là que le jeune La Villemarqué a rencontré le philosophe Montalembert qui le soutient pour obtenir une bourse du gouvernement afin de se rendre au pays de Galles, en 1838 (lire ArMen n°125). Jean-Marie avait proposé la jouissance de la Chênaie à Félicité, mais ce dernier refuse et coupe les ponts. Désormais, le destin des deux frères divergent. L’aîné va poursuivre son combat pour l’éducation au sein de l’Église, en développant les congrégations enseignantes ; le second, hors de l’Église, se lance dans l’arène politique. Leurs destins divergents interpellent d’ailleurs les contemporains. L’un des grands hommes politiques de la Monarchie de juillet, François Guizot, se souvenait, dans ses Mémoires, à propos de Jean-Marie : “Chaque fois que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux ecclésiastique et un ardent instructeur du peuple, ma pensée se reportait tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions.”

 

 

 

Les frères de Ploërmel

 

Sous la Monarchie de juillet, le réseau des écoles gérées par les disciples de Jean-Marie de Lamennais s’est en effet développé. Outre la Bretagne, la congrégation compte une école en Anjou. En 1824, “l’abbé Jean” a acheté un ancien couvent de Ploërmel, dont la position centrale permet de rayonner sur toute la péninsule. Les anciens bâtiments sont restaurés et augmentés de nouvelles constructions. Les frères de l’instruction chrétienne sont d’ailleurs généralement désignés sous le nom de “frères de Ploërmel”. En 1830, on compte une centaine d’écoles, près de trois cents en 1860. Très tôt, la congrégation se préoccupe de pédagogie. Les frères sont aussi novateurs en matière d’enseignement professionnel, agricole notamment. En basse Bretagne, Jean-Marie de la Mennais insiste aussi sur la nécessité de recruter des maîtres bilingues. “Des enfants bretons ne peuvent être instruits par des maîtres qui ne savent que la langue française, puisque ceux-ci n’auraient d’autre moyen que les signes pour se faire comprendre d’eux et de leurs parents, écrit-il en 1839. Cette difficulté diminuera avec le temps, mais elle ne disparaîtra pas entièrement que dans un temps fort éloigné.”

 

À partir de 1838, les frères de l’instruction chrétienne vont s’établir loin de la Bretagne. Le ministère de la Marine les charge d’organiser l’éducation des esclaves dans les colonies françaises. Le gouvernement prépare en effet leur émancipation, qui interviendra en 1848, avec l’abolition définitive de l’esclavage. Les frères s’établissent ainsi aux Antilles et en Afrique. L’abolitionnisme a en effet fait des progrès dans l’opinion publique. Félicité de Lamennais a, quant à lui, participé à ce combat, en publiant un autre pamphlet, De l’esclavage moderne, en 1839, dans lequel il estime d’ailleurs que le sort fait au prolétariat moderne constitue une forme de servage. Il y dénonce la déshumanisation de l’homme, “la destruction de la personnalité humaine, c’est-à-dire la liberté ou souveraineté naturelle de l’homme, qui fait de lui un être moral, responsable de ses actes, capable de vertu”.

 

Après sa condamnation, Félicité Lamennais continue en effet son œuvre intellectuelle et son combat pour la liberté. Selon Louis Le Guilloux : “Avec une conscience quasi prophétique de l’évolution historique et de la dynamique sociale qui emporte le monde, Lamennais avait senti merveilleusement la façon de penser du monde moderne et sa structure d’action. Il avait compris que les conditions de la présence de l’Église au monde nouveau qui s’élaborait étaient la liberté, l’indépendance et la pauvreté. On ne peut que constater que l’“inchristianisation” du monde ouvrier coïncide tragiquement avec la condamnation des idées mennaisiennes”. Deux principes guident désormais les écrits de ce chrétien écorché. Tout d’abord, mettre en valeur le message d’amour des évangiles, notion qui prime selon lui sur les pratiques religieuses ostentatoires. Son christianisme est une ouverture, une compréhension de l’autre, bannissant le dogmatisme ou l’intolérance. À l’inverse, n’est pas chrétien pour lui, celui qui va à la messe tout en observant un comportement haineux, envieux ou fourbe à l’égard des autres. Par ailleurs, la notion de liberté continue de nourrir sa réflexion philosophique. Pour Lamennais, si Dieu a donné à l’homme la liberté de conscience, c’est pour qu’il s’en serve. Le chrétien peut par conséquent refuser l’obéissance à la tyrannie, même si le pape lui intime le contraire.

 

 

 

Le saint et l’hérésiarque

 

Félicité Lamennais se consacre désormais au service de la démocratie et s’engage aux côtés des républicains. En 1837, il prend la direction du Monde, auquel collabore George Sand. Même s’il a du mal à s’accommoder de ses conceptions féministes ou sur le divorce, il demeure l’un des grands mentors de l’auteur de la Mare au diable. “Nous vous comptons parmi nos saints… Vous êtes le père de notre Église nouvelle”, lui écrit George Sand. Il est également très proche de Chateaubriand. Chacun à leur façon, les deux Malouins auront incarné une facette du romantisme. “Chateaubriand essaya de persuader Lamennais que l’évolution sociale était condamnée à se barbariser dans le matérialisme, si elle se détachait des forces spirituelles qui sont concentrées dans l’Église ; et Lamennais amena Chateaubriand à parler d’une manière plus grave de la démocratie et à jeter sur l’avenir un regard plus profond”, estime l’abbé Duine.

 

Lamennais apparaît de plus en plus subversif aux yeux des autorités. En 1841, malgré le soutien de Chateaubriand, il est condamné aux assises à un an de prison pour “excitation au mépris des lois et de l’État et pour provocation à la haine entre les différentes classes de la société”. “Un an de prison, écrit-il, c’est une peine de mort partielle, car c’est une année retranchée de la vie.” Il est aussi aux côtés des pauvres, s’occupe de familles en difficulté. En 1846, il fait office de garde-malade à un indigent pendant plusieurs semaines. “Les souffrances du pauvre peuple me torturent”, écrit-il à son frère en 1848. Cette année-là, le régime de Louis-Philippe tombe, presque sans violence. La seconde République est proclamée. Félicité se présente et est élu député de Paris. À travers le Peuple constituant, il continue à prôner ses idées de liberté. Mais il préfère saborder le journal après les émeutes de juin 1848 et la dure répression qui s’ensuit. Pour lui, en tirant sur les ouvriers, la République a failli. Il se rapproche des socialistes. En 1849, il vote contre une expédition militaire de soutien au pape, alors en difficulté face aux partisans de l’unité italienne. Contrairement à nombre de républicains, il se défie très vite de Louis-Napoléon Bonaparte, dont il démasque les penchants autoritaristes et dictatoriaux. Après le coup d’État de 1851, Félicité de Lamennais se retire de la vie publique. “Parce qu’il était un homme droit, il refusa toujours les demi-mesures, les finauderies diplomatiques”, écrit Louis Le Guilloux. Il meurt en février 1854. Conformément à sa volonté, Félicité est inhumé dans la fosse commune du Père-Lachaise. “Je veux être enterré au milieu des pauvres, et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre. Mon corps sera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église.”

 

Si les deux frères avaient repris contact dans les années 1840, ils continuaient à diverger politiquement. Ainsi, en 1849-1850, Jean-Marie de la Mennais participe activement à l’élaboration de la loi Falloux sur le financement de l’enseignement confessionnel. Le député Félicité de Lamennais vote contre cette loi qui est toujours en vigueur aujourd’hui. L’abbé Jean a en effet continué son combat pour l’instruction dans les campagnes bretonnes, tout en militant pour que l’Église puisse continuer sa mission d’enseignement. Il s’oppose à un monopole de l’État sur l’éducation. “Le monopole tue, la liberté vivifie et féconde tout autour d’elle”, estime-t-il. “Ardent instructeur du peuple”, “Napoléon de l’instruction primaire”, selon ses contemporains, il n’a cessé de développer son réseau de petites écoles. “Disséminés dans les villages, logés dans les presbytères, les frères peuvent par conséquent s’installer partout où il y a une demande d’instruction et cela à moindre coût pour les communes”, explique Pierre Perrin. À sa mort, en 1860, la congrégation gère trois cent cinquante écoles, dont près de trois cents en Bretagne, où près de vingt-cinq mille élèves sont scolarisés. Cent vingt-cinq frères vivent alors à Ploërmel.

 

 

 

L’héritage

 

Quelques jours avant de mourir, Jean-Marie de la Mennais dit à son second, le père Cyprien Chevreau : “Mon fils, achève mon œuvre !”. Il s’acquittera de cette mission jusqu’en 1897 et verra son ordre recevoir la reconnaissance papale en 1890. Son successeur devra faire face à de nouvelles difficultés avec les lois de séparation de l’Église et de l’État, concept qu’avait défendu Félicité de la Mennais. En 1904, les frères sont ainsi expulsés de Ploërmel. Ils rachèteront cependant les locaux en 1909, qu’ils occupent toujours. La congrégation continue ensuite de se développer et de se répandre dans le monde. En 1960, elle comptait plus de deux mille religieux. Aujourd’hui encore, le “réseau mennaisien” demeure une institution solide, même si la crise des vocations touche aussi les “frères de Ploërmel”. La congrégation gère une soixantaine d’établissements scolaires en Bretagne, notamment dans l’enseignement agricole. Les lycées de Derval et du Nivot, à Loperec, appartiennent ainsi à ce réseau. Eu égard aux milliers de Bretons formés dans ces écoles depuis presque deux siècles, l’influence de Jean-Marie de la Mennais a donc été loin d’être négligeable. Par la densité du maillage de leurs écoles, les frères de l’instruction chrétienne ont également largement contribué à l’implantation de l’enseignement catholique en Bretagne. La forte présence de celui-ci et les alternatives qu’il propose sont généralement présentées comme l’une des explications du “miracle éducatif breton”, selon le géographe Jean Ollivro (lire ArMen n°146).

 

Mort en odeur de sainteté, Jean-Marie de la Mennais a fait l’objet d’une demande de béatification dès 1901. En 1966, le pape Paul vi l’a déclaré vénérable. Sa “Cause” continue d’être instruite au Vatican. Certains murmurent cependant que si l’abbé Jean n’a pas été proclamé “bienheureux”, c’est en raison du souvenir douloureux que laisse son frère Félicité. Pourtant, ce dernier n’est plus aussi sulfureux qu’au xixe siècle. L’Église a considérablement évolué. Le pape a perdu ses États en 1870. Dans la plupart des pays européens, l’Église est désormais séparée de l’État et le concile Vatican II a, d’une certaine façon, réconcilié le catholicisme avec son époque. Preuve de la réconciliation des mémoires, l’un des frères de Ploërmel confiait récemment que “Si Jean-Marie a été un saint, son frère Féli aussi, à sa manière. C’est son époque qui l’a broyé”. Le recul historique permet désormais de lire d’une autre façon le destin et l’œuvre de Félicité Lamennais, qui apparaît à bien des égards précurseur et visionnaire sur l’évolution du christianisme. Inspiré, passionné et écorché, ce prophète breton laisse un héritage intellectuel et spirituel important, celui d’un christianisme social sans dogmatisme et d’un devoir de révolte contre l’injustice et la pauvreté, dont le message continue d’être pertinent à bien des égards. “En voilà un qui se trouve être de ma famille, écrit Xavier Grall en 1966. Ma famille de foi et de querelle. Ma famille celtique. Ce râleur sublime, ce prophète enflammé, ce visionnaire fougueux en qui je perçois toute la passion, toute la rêverie, toute la douleur de sa race.”

 

 

 

 

 

(1)           À partir de 1834 et sa rupture avec Rome, Félicité se fera appeler Lamennais. La plupart des spécialistes de ses œuvres et les historiens utilisent ce patronyme. À l’inverse, son frère Jean-Marie a continué à se faire appeler de la Mennais.

 

 

 

 

 


 

 

 

 


Jean-Marie, l’autre La Mennais

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

 

Xavier Grall, Stèle pour La Mennais, 1978.

 

Félicité de La Mennais, Essai sur l’indifférence religieuse, Paris, 1823

 

Félicité de La Mennais, Mémoire d’un croyant, 1834, Paris

 

François Duine, La Mennais, l’homme et l’écrivain, Lyon, 1912.

 

George Hourdin, La Mennais, prophète et combattant de la liberté, Paris, Perrin, 1982.

 

 

 



 

Commenter cet article

Gweltaz Mazhevig Gayot 01/01/2011 00:41


gourc'hemennoù!


Soazig 10/04/2009 14:43

J'en connais d'autres, des catholiques écorchés...