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Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

En 1974, l'attentat de Roc'h-Tredudon

Publié le 14 Avril 2009 in Mouvement breton

 

Suite à la demande d’un lecteur, je reviens sur l’attentat spectaculaire contre l’antenne de Roc’h-Tredudon, en février 1974, sur lequel j’avais enquêté lors de la rédaction de l’ouvrage (en collaboration avec Alain Cabon) sur l’histoire du FLB-ARB en Bretagne. Contrairement à certaines rumeurs, sur lesquelles je reviens, il s’agit à mon sens d’une action des militants indépendantistes bretons et non d’une manipulation policière. Les poursuites se sont arrêtées quelques mois plus tard, après l’amnistie qui a suivi l’élection de Giscard, ce qui explique qu’on a jamais arrêté personne.

(voir aussi Le dossier FLB 








Les procès, les arrestations, les manipulations ou les dissolutions n’ont pas vraiment stoppé les attentats en Bretagne, au début des années 1970. Au contraire, le commencement de l’année 1974 est marqué par l’une des actions les plus spectaculaires jamais commises par les clandestins bretons : la destruction du pylône émetteur de Roc’h-Tredudon, qui diffuse la télévision sur tout l’ouest de la Bretagne. Une action qui fera couler beaucoup d’encre, ses auteurs n’ayant jamais été confondus. Il est vrai que l’enquête s’est rapidement arrêtée, quelques mois plus tard, en raison de l’amnistie présidentielle accordée par Valery Giscard d’Estaing en juillet 1974. « Cela doit rester du mythe », lâche, avec un sourire entendu, le carré de ceux qui savent ou prétendent savoir.

Le mythe avait pourtant été, un temps, écorné par de vilaines rumeurs. Après la victoire de François Mitterrand, en 1981 et la chasse aux sorcières qui s’ensuit dans les services de police, certaines « affaires » ressurgissent. On apprend ainsi que la DST aurait commis quelques attentats en Bretagne. C’est surtout l’action contre la villa Bouygues qui est évoquée mais, très vite, des bruits semblables circulent sur Roc’h-Tredudon. Ainsi, en septembre 1981, peut-on lire dans le Matin de Paris que la destruction de ce pylône de télévision aurait été organisée pour « provoquer des réactions » de désapprobation dans la population et que « les gendarmes auraient reçu pour consigne de ne pas s’inquiéter en cas d’explosion. Ils ne s’inquiétèrent pas et un commando du FLB put détruire le relais de télévision. »

Les fonctionnaires de la DST qui ont reconnu la destruction de la villa Bouygues, ont, pourtant, affirmé qu’ils n’étaient pour rien à Roc’h-Tredudon. En 1999, Jean Baklouti déclarait au journaliste du Télégramme, Ferdi Motta : « C’était très sophistiqué, trop pour le FLB, mais à la réflexion nous avons pensé à Yann Puillandre qui était un ancien militaire, nous avons souvent tourné autour de lui, mais là, honnêtement on est resté dans le cirage, il y a eu des rafles monstres, on a fait des écoutes. En vain. »

Enfin, dernier indice en faveur d’une implication des clandestins bretons : il semble que les monts d’Arrée ne soient pas la seule zone où ils se soient intéressés à des pylônes. La méthode aurait été testée quelques jours auparavant. Le 1er février 1974, des explosifs avaient été découverts au pied d’un pylône de l’île Losquet, au large de la côte de granit rose. Un autre attentat vise un pylône au lieu-dit Roc’h al Lin, à Saint-Mayeux, dans les Côtes-du-Nord. Ces deux actions sont revendiquées par le FLB-ARB le 15 février 1974, au lendemain de celui de Roc’h-Tredudon, où les policiers ont découvert une pancarte « Evit ar brezhoneg » (pour la langue bretonne).

Il semble donc bien que ce soit un des plus efficaces commandos du FLB-ARB « révolutionnaire » qui soit entré en action ce soir-là.

 

Roc’h-Tredudon par le détail

La dissolution du FLB en conseil des ministres ne semble pas avoir été l’élément déclencheur de ce qui devait rester comme l’une des actions les plus audacieuses des clandestins bretons, mais plutôt une réaction à la censure d’un journaliste de télévision. En effet, début février 1974, le présentateur des informations en langue bretonne (une minute trente secondes deux fois par semaine, à l’époque !), Charles Le Gall est censuré après avoir annoncé la création de comités de soutien aux prisonniers bretons. Dans la nuit du 13 au 14 février, à 1 h 10 du matin, des membres du FLB, Armée révolutionnaire bretonne détruisent l’impressionnant émetteur de Roc’h-Tredudon. Ils ont d’abord fait sauter les ancrages nord-ouest et sud-ouest des filins retenant l’antenne. Déséquilibrée, cette dernière s’est alors écrasée sur le sol. Pendant plusieurs semaines, les habitants de basse Bretons vont être privés d’une télévision qui, il faut bien en convenir, était alors aux ordres du pouvoir : nous sommes encore au temps de l’ORTF… Le retentissement de cette action est très important et la presse bretonne, parisienne, mais aussi internationale en fait ses choux gras.

Dans Et parlez-moi de la terre, l’écrivain Xavier Grall évoque les effets inattendus de l’attentat, un an après les faits.

Douze mois sont passés, mais il y a belle lurette que Paris a rétabli son empire audiovisuel. Le projet des sociologues avides de savoir comment une société occidentale réagirait à une absence d’images télévisées, celui des démographes curieux de connaître si les nuits d’amour prolongées amèneraient – neuf mois après – un accroissement de berceaux bretons, ont fait long feu. Dès le printemps, par un hâtif bricolage d’antennes, le petit écran s’éclairait dans les chaumières. Ainsi, les sciences dites humaines ne pouvant faire leurs choux gras du coup de Trédudon, resta le rire…

C’est dans les collines de l’Arrée, la région la plus désolée, la plus celtique, la plus magique de Bretagne. Ce royaume des vents, des rocs et de bruyère serait-il devenu aussi celui des taverniers ? Lieu de tourisme et de pèlerinage par la grâce du FLB, buvettes et restaurants des environs, sans coups de fusil, ont bénéficié de l’opération. Pendant des mois, sur les routes de ces monts chauves habituellement livrées aux corbeaux, ont défilé d’impressionnantes théories de voitures. L’antenne affalée, brisée, était l’objet des commentaires les plus variés. Les uns hostiles (« pensez, mémé s’ennuie sans la télé »). Les autres, techniques (« Faut casser un hauban, le noroît fait le reste »). Autant dire que l’imagination bretonne eut une excellente occasion de se donner libre cours devant le symbole d’une culture atterrée… Il y eut aussi de soupçonneux gendarmes dans les festoù-noz (fêtes de nuit). Il y eut de grands reporters, même américains, dans les hameaux. Il y eut enfin quelques ballades sur des lèvres amusées (« Tredudon, la faridondon »). Et les loups du FLB, aujourd’hui blanchis par l’amnistie, couraient toujours. »

Pourtant, très vite, des interrogations se font jour. On parle d’une manipulation policière ou militaire, d’autant que ce jour-là, des commandos de l’armée française étaient en exercice à proximité. À l’automne 1981, le journaliste de Ouest-France, Jean-Charles Perazzi, assiste à une conférence de presse cagoulée avec deux militants se présentant comme membre de l’organisation. « La décision de faire sauter l’antenne, expliqueront les porte paroles du FLB, a été prise par cinq personnes, quatre membres de la kevrenn Kerne et un membre du bureau politique. Trois ont été désignées pour participer à l’opération. » Pour l’exécution de l’attentat, le membre du FLB-ARB précise : « Il y avait deux minuteurs « coupatan » et huit kilos de dynamite (de la gomme F 15) volés dans une carrière de Saint-Herbot. Le matériel acquis nous est revenu à 178 francs. »

Vingt ans après les faits, en 1994, dans Combat breton, l’organe du mouvement indépendantiste Emgann, paraît un long entretien avec le « principal responsable de cette opération ». Si l’identité de ce dernier reste un mystère, la personnalité et le curriculum vitae des deux intervieweurs, Yann Puillandre et Hervé Person, permettent sans risque d’affirmer qu’ils ont dû trouver la bonne personne… L’interview nous apprend que l’opération nécessitait la prise en compte de certaines contraintes : « Il fallait tailler les câbles des ancrages nord-ouest et sud-ouest. Le vent devait souffler de l’ouest, nord-ouest pour entraîner le pylône vers l’est. Il fallait une nuit sans lune pour opérer (pour éviter les ombres sur les câbles et approcher en toute sécurité). Le pylône devait éviter les lieux occupés (gardiens, personnel…) et si possible écraser une aile du bâtiment technique. » Le commando se compose de trois personnes : « L’un m’accompagnerait et m’aiderait à placer les charges, l’autre circulerait en voiture dans l’attente du recueil. » La présence de militaires ce soir-là leur complique la tâche : « En approchant de la montagne, nous avons croisé plusieurs groupes et des véhicules. Cela nous contrariait beaucoup, car ils semblaient nombreux. Notre chauffeur aussi eut des sueurs froides dans sa longue attente. […] Il a failli nous arriver un tour de c… Notre chauffeur devait nous prendre à un lieu convenu en bordure de route. Il devait rouler en code à 20-30 km/h. Un véhicule vint dans notre direction, en code et à cette allure, à l’heure convenue. Le vent soufflait assez fort, on entendait mal. Nous sortîmes de notre talus, pour y replonger aussitôt : c’était une jeep de l’armée avec deux militaires à bord ! ! ! Ils ont dû nous croire en manœuvre comme eux, « bleus » ou « rouges » suivant le camp. Ils ont continué leur chemin après un ralentissement. Notre voiture arriva cinq minutes plus tard et nous avons bien ri du gag. » Il précise aussi la composition du matériel, légèrement différente de celle évoquée en 1981 : « Quatre charges de gomme F 15 de trois kilos, deux par socle, reliées par des détonateurs électriques, en double allumage et liaison supplémentaire par cordeau détonant. Le tout commandé par double minuteur. La sécurité de départ complète et assurée. Les deux câbles de chaque socle étaient fixés sur deux gros axes, traversant deux grosses plaques de fer plat, parallèles, figés dans le béton. Les charges, bien calées entre les plaques, les déformeraient à l’explosion et libéreraient l’axe et les câbles. C’était simple. Il suffisait d’observer la conception. Le poids des câbles casserait le pylône à coup sûr. » L’opération aurait duré trente minutes.

L’homme de Roc Tredudon s’explique aussi sur les motivations des clandestins. Selon lui, il s’agissait de : « 1 – donner une réponse sympathique au gouvernement qui venait de « dissoudre » notre mouvement et d’emprisonner de jeunes compatriotes. 2 – répondre par l’action à cette répression suivant le cycle connu « action-répression-action ». 3- Saluer à notre manière la venue de Poniatowski à Kemper. 4 – et surtout, faire comprendre à l’ORTF et à son directeur breton que leur dédain pour la langue bretonne (1 mn 30 s deux fois par semaine et la censure en plus) n’étaient plus supportable et que l’ORTF en payerait les conséquences. 5 – donner aux Bretons qui luttaient sur tous les fronts un sentiment de fierté, de combativité supplémentaires, de refus du système que la droite française nous imposait. 6 – Donner un écho international à notre revendication nationale bretonne. »

L’attentat de Roc’h-Tredudon semble enfin avoir eu pour conséquence la mise à l’écart de Yann Goulet. En 1977, un membre du FLB-ARB expliquait au journaliste Yannick Guyader, de Ouest-actualités Bretagne : « Yann Goulet nuisait donc au FLB beaucoup plus qu’il ne le servait. […] Lors de l’affaire du pylône de Roc’h-Tredudon, Yann Goulet a publié un communiqué qui faisait fausse note avec celui adressé par le FLB-ARB. Ce dernier expliquait au lendemain même de l’attentat l’action entreprise, alors que celui de Goulet n’était posté en Irlande que trois ou quatre jours après, le temps d’apprendre les circonstances de l’action par les journaux et la radio. Ce communiqué déplorait, entre autres, les ennuis que cela causait aux vieillards qui n’avaient pour seule distraction que la télévision… erreur fatale ! Cette circonstance a amené le mouvement à ne plus signer l’attentat sur place – ce qui était fait au début – mais à l’annoncer le lendemain par un communiqué. Ce qui empêche Yann Goulet de produire le sien. Il n’a plus rien à dire. »

 

(1)« 1974-1994, Roc’h-Tredudon, vingt ans après le FLB parle », Emgann/Combat breton n°99, février 1994, p 8- 11

(2) Yann Puillandre a souvent été présenté par la police comme le principal responsable du FLB dans la seconde moitié des années 1970. Interrogé sur la question, l’intéressé ne dément ni ne confirme.

 

 

 

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JLC 27/10/2012 22:05

juste un détail, concernant les transmissions radios militaires qui passaient par le site de RT. Pour éviter une coupure, l'armée va mailler son dispositif, invention qui sera reprise par toutes
les armées modernes et par le net...

Dominique Anton 26/04/2009 21:58

Un roman est paru à ce sujet: "Les innocents de Roc'h Tredudon". site www.editionsluthenay.com

Tregorito 15/04/2009 09:32

Explosif ce récit...